LE IMARECHAL SAINT-CYR
six pas avec son pistolet, lui cassa les reins et vengea ainsi son commandant! Aussitôt que cela fut possible, je fis panser M. Fontaine, qui fut transporté à Polotsk, dans le couvent des Jésuites, où j'allai le voir le soir même. J'admirai la résignation de ce courageux militaire, qui, devenu borgne, supportait patiemment les douleurs et les inconvénients qu'entraîne la perte presque totale de la vue. Depuis lors, Fontaine ne put jamais faire de service actif. Ce fut une grande perte pour le 23^ de chasseurs, dans lequel il servait depuis la formation, aimé et considéré de tous; je fus sensible à son malheur. Resté le seul officier supérieur du régiment, je m'efforçai de pourvoir à tous les besoins du service, ce qui était une très grande tâche.
Vous trouverez sans doute que je suis entré dans trop de détails relativement aux divers combats que soutint le 2« corps d'armée; mais je répéterai ce que je vous ai déjà dit : je me complais aux souvenirs des grandes guerres auxquelles j'ai pris part, et j'en parle avec plaisir f... Il me semble alors que je suis sur le terrain, entouré de mes braves compagnons qui, presque tous, hélas! ont déjà quitté la vie!... Mais revenons à la campagne de Russie.
Tout autre que le général Saint-Cyr aurait, après d'aussi rudes engagements, passé ses troupes en revue pour les féliciter sur leur courage et s'enquérir de leurs besoins; mais il n'en fut pas ainsi, car à peine le dernier coup de fusil était-il tiré, que Saint-Cyr alla s'enfermer dans le couvent des Jésuites, où il employait tous les jours et une partie des nuits à quoi faire? — A jouer du violon! C'était sa passion dominante, dont la nécessité de marcher à l'ennemi pouvait seule le distraire! Les généiMUX Lorencoz ot de Wi'ède. chargés par lui du placement des troupes, envoyèrent deux divisions d'in-
fanterie et les cuirassiers sur la rive gauche de la Diina. La troisième division française et les deux bavaroises restèrent à Polotsk, où elles furent occupées à élever les fortifications d'un vaste camp retranché, devant servir d'appui aux troupes qui, de ce point important, couvraient la gauche et les derrières de la Grande Armée, destinée à marcher sur Smolensk et Moscou. Les brigades de cavalerie légère Castex et Gorbineau furent placées à deux lieues en avant du grand camp, sur la rive gauche de la Polota, petite rivière qui va se jeter dans la Diina à Polotsk.
Mon régiment alla bivouaquer auprès d'un village appelé Louchonski. Le colonel du 24» de chasseurs établit le sien à un quart de lieue en arrière, à l'abri du 23«. Nous restâmes là deux mois, dont le premier sans faire aucune course lointaine.
En apprenant la victoire remportée par le général Saint-Cyr devant Polotsk, l'Empereur lui envoya le bâton de maréchal de l'Empire. Mais au lieu de profiter de cette occasion pour visiter ses troupes, le nouveau maréchal vécut dans une solitude plus profonde encore s'il est possible. Personne ne pouvait pénétrer près du chef de l'armée, ce qui lui valut, de la part des soldats, le sobriquet de hibou. En outre, bien que l'immense couvent de Polotsk contînt plus de cent appartements qui eussent été si utiles pour les blessés, il voulut y loger seul, croyant faire une très grande concession en permettant qu'on reçût dans les communs des officiers supérieurs hirssés; encore fallait-ilqu'ils n'y séjournassent que quarante-huit heures, après quoi, leurs camarades devaient les transporter en ville. Les caves et les greniers du couvent regorgeaient de provisions amassées par les Jésuites; vins, bière, huile, farine, etc., tout s'y trouvait en abondance; mais le maréchal s'était