‹ Memoires du general Bon de Marbot (volume 5)Chapitre 44 sur 178 · SMOLENSK · texte numérisé non relu

SMOLENSK

sujet pour le corps de Davout, parce que ce maréchal, aussi bon administrateur que grand capitaine, avait, bien avant le passage du Niémen, organisé d'immenses convois de petits chariots qui suivaient son armée. Ces chariots, remplis de biscuits, de salaisons et de légumes, étaient traînés par des bœufs dont on abattait un certain nombre chaque soir, ce qui, en assurant les vivres de la troupe, contribuait infiniment à maintenir le soldat dans le rang.

L'Empereur (juitta Witepsk le 13 août, et, s'éloignant de plus en plus des 2° et 6° corps, quil laissait à Polotsk sous les ordres de Saint-Cyr, il se porta sur Krasnoë, où une partie de sa Grande Armée se trouvait réunie en présence de l'ennemi. On espérait une bataille; on n'obtint qu'un léger combat contre l'arrière-garde russe^ qui fut battue et se retira lestement.

Le 15 août, anniversaire de sa fête, l'Empereur fit défiler devant lui ses troupes, qui le reçurent avec enthousiasme. Le 16, l'armée découvre Smolensk, place forte que les Russes ont surnommée la Sainte, parce qu'ils la considèrent comme la clef de Moscou et le palladium de leur empire. D'anciennes prophéties annonçaient de grands malheurs à la Russie le jour où elle laisserait prendre Smolensk. Cette superstition, entretenue avec soin par le gouvernement, date de l'époque où la ville de Smolensk, située sur le Dnieper ou liorysthène, était l'extrême frontière des Moscovites, qui se sont élancés de ce point pour faire d'immenses conquêtes.

Le roi Murât et le maréchal Ney, arrivés les deux premiers devant Smolensk, pensèrent, on ne sait Irop pourquoi, que l'ennemi avait abandonné cette place. Los rapports adressés à l'Empereur lui faisant ajouter foi à celle croyance, il prescrivit de faire entrer lavaut- III. 9

130 MEMOIRES DU GENEEîAL DE MARBOT.

garda dans la ville. L'impatience de Ney n'attendait que cet ordre : il s'avance vers la porte avec une failde escorte de hussards; mais tout à coup un régiment de Cosaques, masqué par un pli de terrain couvert débroussailles, se précipite sur nos cavaliers, les ramène et enveloppe le maréchal Ney, qui fut serré de si près qu'une balle de pistolet, tirée presque à bout portant, lui déchira le collet de sott habit! Heureusement la brigade Domanget accourut et dégagea le maréchal. Enfin, l'arrivée de l'infanterie du général llazout permit à Ney d'approcher assez de la ville pour se convaincre que les Russes étaient dans l'intention de se défendre.

En voyant les remparts armés d'un grand nombre de bouches à feu, le général d'artillerie Éblé, homme des plus capables, conseilla à l'Empereur de tourner la place, en ordonnant au corps polonais du prince Poniatowski daller passer le Dnieper deux lieues au-dessus; mais Napoléon, adoptant l'avis de Nëy^ qui assurait que Smolensk serait facilement enlevé^ donna l'ordre d'attaqUer. Trois corps darmée, celui de Davout, de Ney et de Poniatowski, s'élancèrent alors de divers côtés sur la place, dont les remparts firent un feu meurtrier, qui rétait cependant beaucoup moins que celui des batteries établies par les Russes sur les hauteurs de la rive opposée. Un coriibat des plus sanglants s'engagea; les boulets, la mitraille et les obus décimaient nos troupes, sans que notre artillerie parvînt à ébranler les murailles. Enfin, à l'entrée de la nuit, les ennemis, après avoir vaillamment disputé le terrain pied à pied, furent refoulés dans Smolensk, qu'ils se préparèrent à abandonner; mais en se retirant ils allumèrent partout l'incendie. L'Empereur vit ainsi s'évanouir l'espoir de posséder une ville qu'on supposait avec raison abondamment pourvue. Ce ne fut que le lendemain au point du jour

Page 1