‹ Memoires du general Bon de Marbot (volume 5)Chapitre 47 sur 178 · LA MOSKOVA · texte numérisé non relu

LA MOSKOVA

se passait sur toute la ligne, tandis que s'il eût été d'une aile à l'autre en parcourant un terrain aussi accidenté, les aides de camp porteurs de nouvelles pressantes n'auraient pu l'apercevoir ni su oiî le trouver. Il ne faut d'ailleurs pas oublier que lEmpereur était malade, et qu'un vent glacial, soufflant avec impétuosité, l'empêchait de se tenir à cheval.

Je n'ai point assisté à la bataille de la Moskova. Je m'abstiendrai donc d'entrer dans aucun détail sur les manœuvres exécutées pendant cette mémorable action. Je me bornerai à dire qu'après des efforts inouïs, les Français obtinrent la victoire sur les Russes, dont la résistance fut des plus opiniâtres; aus^;i la bataille de la Moskova p^sse-t-elle pour une des plus sanglantes du siècle. Les deux armées éprouvèrent des pertes immenses qu'on évalue au total à 50,000 morts ou blessés!... Les Français eurent 49 généraux tués ou blessés et 20.000 hommes mis hors de combat. La perte des Russes fut d'un tiers plus considérable. Le général Bagration,le meilleurde leurs officiers, fut tué, et, chose bizarre, il était propriétaire du terrain sur lequel la bataille eut lieu. Douze mille chevaux restèrent dans les champs. Les Français firent très peu de prisonniers, ce qui dénote avec quelle bravoure les vaincus se défendirent.

Pendant l'action, il se passa plusieurs épisodes intéressants. Ainsi, la gauche des Russes, deux fois enfoncée par les efforts inouïs de Murât, Davout et Ney, et se ralliant constamment, revenait pour la troisième fois à la charge, lorsque Murât chargea le général Belliard de supplier l'Empereur d'envoyer une partie de sa garde pour achever la victoire, sans quoi il faudrait une seconde bataille pour vaincre les Russes! Napoléon était disposé à obtempérer à cette demande; mais le maréchal Des-

sières. commandant supérieur de la garde, lui ayant dit: « Je me permettrai de faire observer à Votre Majesté quelle est en ce moment à sept cents lieues de France », soit que cette observation déterminât l'Kmpereur, soit qu'il ne trouvât pas la bataille assez avancée pour engager sa réserve, il refusa. Deux autres demandes de ce genre eurent le même sort.

Voici un des faits les plus remarquables de cette bataille si féconde en actions courageuses. Le front delà ligne ennemie était couvert par des hauteurs garnies de redoutes, de redans, et surtout par un fort crénelé armé de 80 canons. Les Français, après des pertes considérables, s'étaient rendus maîtres de tous ces ouvrages, mais n'avaient pu se maintenir dans le fort. S'emparer de nouveau de ce point important était chose très difficile, même pour l'infanterie. Le général Montbrun, chef du 2' corps de cavalerie, ayant remarqué, à l'aide de sa longue-vue, que le fort n'était pas fermé à ]a. gorge; que les troupes russes y entraient par pelotons, et qu'en tournant la hauteur on pouvait éviter les remparts, les ravins, les rochers, et conduire les escadrons jusqu'à la porte, par un terrain en pente douce et praticable pour les chevaux; le général Montbrun, dis-je, proposa de pénétrer dans le fort par derrière avec sa cavalerie, tandis que l'infanterie l'attaquerait par devant. Cette proposition téméraire ayant été approuvée par Murât et par l'Empereur. Montbrun fut chargé de l'exécution ; mais, tandis que cet intrépide général prenait ses dispositions pour agir, il fut tué d'un coup de canon : ce fut une grande perte pour l'armée !... Sa mort ne fit cependant pas renoncer au projet qu'il avait conçu, et l'Empereur envoya le général Caulaincourt, frère du grand écuycr, pour remplacer Montbrun.

On vit alors une chose inouïe dans les fastes de la

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