‹ Memoires du general Bon de Marbot (volume 5)Chapitre 52 sur 178 · ABANDON DE MOSCOU · texte numérisé non relu

ABANDON DE MOSCOU

retirant sans avoir imposé la paix à Alexandre, qu'il avait manqué le but de son expédition, le mot de retraite fut enfin prononcé!... Mais ni l'Empereur, ni ses maréchaux, personne enfin n'avait alors la pensée d'abandonner la Russie et de repasser le Niémen; il ne s'agissait que d'aller prendre ses cantonnements d'hiver dans les moins mauvaises provinces de la Pologne.

L'abandon de Moscou était décidé en principe ; cependant, avant de se résoudre à l'exécuter. Napoléon, conservant encore un dernier espoir d'accommodement, envoya le duc de Vicençe (Caulaincourt) vers le maréchal russe Koutousoff, qui ne lit aucune réponse f...

Pendant ces lenteurs, notre armée fondait de jour en jour, et, dans une confiance aveugle, nos avant-postes restaient aventurés dans la province de Kalouga, sur des positions difficiles, quand tout à coup l'événement le plus imprévu vint dessiller les yeux des plus incrédules et anéantir les illusions que l'Empereur conservait encore de conclure la paix.

Le général Sébastian!, que nous avons vu se laisser surprendre à Drouïa, venait de remplacer le général Montbrun dans le commandement du 2" corps de cavalerie, et, quoique près de l'ennemi, il passait ses journées en pantoufies, lisant des vers italiens et ne faisant aucune reconnaissance. Koutousoff, profitant de cette négligence, se porte, le 18 octobre, sur le corps d'armée de Sébastiani, l'investit de toutes parts, l'accable par le nombre et le contraint d'abandonner une partie de son artillerie!... Les trois divisions de cavalerie de Sébastiani, séparées du surplus des troupes de Murât, ne parvinrent à le rejoindre qu'en renversant plusieurs bataillons ennemis, qui cherchèrent vainement à s'opposer à leur passage. Dans ce combat sanglant, Sébastiani fit preuve de valeur, car il était très brave, mais

li> MEMOIRES DU GÉNÉRAL DE IMARBOT.

on peut le signaler pour sa médiocfité comme général. Vous en verrez une nouvelle preuve lorsque nous en serons à la campagne de 1813.

En même temps que le maréchal KoutousofTsurprenait Sébastian!, il faisait attaquer Murât sur toute la ligne. Ce prince fut blessé légèrement. L'Empereur, ayant appris le jour même cette mauvaise affaire, ainsi que l'arrivée au camp ennemi dun renfort de dix mille cavaliers de l'armée russe de Valachie, que les Autrichiens, nos alliés, avaient laissés passer, l'Empereur, dis-je, donna l'ordre de départ pour le lendemain.

Le 19 octobre au matin, l'Empereur quitta Moscou, où il était entré le 15 septembre. Sa Majesté, la vieille garde et le gros de l'armée prirent la route de Kalouga; le maréchal Mortier et deux divisions de la jeune garde restèrent en ville pendant vingt-quatre heures de plus, afin d'en achever la ruine et de faire sauter le Kremlin. Ils devaient ensuite fermer la marche.

L'armée traînait après elle plus de quarante mille voitures qui encombraient les défilés/ On en fit l'observation à r?]mpereur, qui répondit que chacune de ces voitures sauverait deux blessés, nourrirait plusieurs hommes, et qu'on s'en débarrasserait insensiblement. Ce système philanthropique pourrait, ce me semble, être -combattu, car la nécessité d'alléger la marche d'une armée en retraite paraît devoir passer avant toutes les autres considérations.

Pendant le séjour des Français à Moscou, le roi Murât et les corps de cavalerie avaient occupé une partie de 1.1 province de Kalouga, sans cependant s'être emparés <\ii la ville de ce nom, dont les environs sont très fertiles. L'Empereur, voulant éviter de passer sur le champ di; bataille de la Moskova, ainsi ijuc par la route de Moja'isk, dont l'armée avait épuisé les ressources en

Venant à Moscou, prit la direction de Kalouga, d'où il comptait gagner Smolensk par des contrées fertiles et, pour ainsi dire, neuves. Mais, au bout de quelques jours de marche, nos troupes, dont l'effectif, après la jonction du roi Murât, s'élevait encore à plus de 100,000 hommes, se trouvèrent en présence de larmée russe qui occupait la petite ville de Malo-Iaroslawetz. La position de Fennemi était des plus fortes ; cependant l'Empereur la fait attaquer par le prince Eugène à la tète du corps italien et des divisions françaises Morand et Gérard. Aucun obstacle n'arrêtant l'impétuosité de nos troupes, elles s'emparèrent de la ville après un combat long et meurtrier, qui nous coûta 4.000 hommes tués ou blessés. Le général Delzons, officier d'un grand mérite, resta parmi les morts.

Le lendemain, 24 octobre, l'Empereur, étonné de la, vive résistance qu'il avait éprouvée, et sachant que toute l'armée russe lui barrait le passage, arrête la marche de ses troupes et passe trois jours à réfléchir au parti qu'il doit prendre.

Pendant une des reconnaissances qu'il faisait sur le front des ennemis. Napoléon fut sur le point d'être enlevé par eux!... Le brouillard était épais... Tout à coup les cris de Hourra! hourra! se font entendre; de nombreux Cosaques sortent d'un bois voisin de la route, qu'ils traversent à vingt pas de l'Empereur en renversant et pointant tout ce qu'ils rencontrent sur leur passage. Mais le général Rapp, s'élançant à la tête de deux escadrons de chasseurs et de grenadiers à cheval de la garde, qui suivaient constamment l'Empereur, sabre et met en fuite les ennemis. Ce fut dans ce combat que M. Le Couteulx, mon ancien camarade à l'état-major de Lannes, devenu aide de camp du prince Berthier, s'étant armé de la lance d'un Cosaque

tué par lui, commit Timprudence de revenir en brandissant cette arme, imprudence d'autant plus grave que Le Couteulx était revêtu d'une pelisse et d'un bonnet fourré, sous lesquels on ne pouvait rien distinguer de l'uniforme français. Aussi, un grenadier à cheval de la garde le prit pour un officier de Cosaques, et le voyant se diriger vers l'Empereur, il le poursuivit et lui passa son énorme sabre au travers du corps!... Malgré cette affreuse blessure, M. Le Couteulx, placé dans une des voitures de l'Empereur, supporta le froid, les fatigues de la retraite, et parvint à regagner la France.

Les reconnaissances faites par Napoléon l'ayant convaincu de l'impossibilité de continuer sa marche vers Kalouga, à moins de livrer une sanglante bataille aux nombreuses troupes de Koutousoff, Sa Majesté se décida à aller passer par Mojaïsk pour gagner Smolensk. L'armée quitta donc un pays fertile pour reprendre une route dévastée, déjà parcourue au mois de septembre au milieu des incendies et jalonnée de cadavres!... Le mouvement que fit l'Empereur, le reportant après dix jours de fatigues à douze lieues seulement de Moscou, donna aux soldats beaiucoup d'inquiétudes pour l'avenir. Le temps devint afTreux; le maréchal Mortier rejoignit l'Empereur, après avoir fait sauter le Kremlin.

L'armée revit Moja'isk et le champ de bataille de la Moskova!... La terre, sillonnée par l«s boulets, était couverte de débris de casques, de cuirasses, de roues, d'armes, de lambeaux d'uniformes et de trente mille cadavres à demi dévorés par les loups!... Les troupes et l'Empereur passèrent rapidement, en jetant un triste regard sur cet immense tombeau !

M. de Ségur, dans la première édition de son ouvrage sur la campagne de Russie, dit qu'en repassant sur le champ de bataille de la Moskova, on aperçut un mal-

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