‹ Memoires du general Bon de Marbot (volume 5)Chapitre 84 sur 178 · LA VISTULE · texte numérisé non relu

LA VISTULE

général York, cantonne entre Tilsitt et Riga, venait de pactiser avec les Russes et de renvoyerle maréchal Macdonald,que,parunrestedepudeur, il n'osa cependant pas faire arrêter. Les Prussiens de toute classe applaudirent à la trahison du général York, et comme les provinces que traversaient en ce moment les soldats français malades et sans armes étaient garnies de troupes prussiennes, il est probable que les habitants auraient cherché à s'emparer de nous, s'ils n'avaient craint pour leur roi qui était à Berlin, au milieu d'une armée française commandée par le maréchal Augereau, Cette crainte et le désaveu que le roi de Prusse (le plus honnête homme de son royaume) infligea au général York, en le faisant juger et condamner à mort pour crime de haute trahison, ayant empêché un soulèvement général contre les Français, nous en profitâmes pour nous éloigner et pour gagner les rives de la Vistule.

Mon régiment la traversa auprès de la forteresse de Graudenz, au point même oii nous l'avions passée en nous rendant en Russie; mais le trajet fut cette fois très périlleux, car le dégel s'étant déjà fait sentir à quelques lieues en amont, la glace était recouverte d'un grand pied d'eau, et l'on entendait d'affreux craquements, présage d'une débAcle générale. Ajoutez à cela que ce fut au milieu d'une nuit obscure que je reçus l'ordre de passer le fleuve à l'instant même, car le général venait d'être informé que le roi de Prusse ayant quitté Berlin pour se n'-lugier en Silésic, au centre d'une armée coiisidcrai)le, les populations commençaient à s'agiter, et il était à craindre qu'elles ne se soulevassent contre nous, dès que la débAclc nous empêcherait de traverser la Vistide. Il fallait donc absolument affronter le danger. II était immense, car le fleuve est très considérable devant (îraudenz, et il existait dans la glace de larges et m. lâ

nombreuses crevasses qu'on n'apercevait que fort difficilement à la lueur des feux allumés sur les deux rives.

Comme il ne fallait pas songer à faire ce trajet avec nos traîneaux, nous les abandonnâmes : on prit les chevaux en main, et, précédés de quelques hommes armés de perches qui signalaient les crevasses, nous commençâmes cette périlleuse traversée. Nous étions jusqu'à mi-jambes dans l'eau à demi gelée, ce qui aggrava la position des blessés et des malades; mais la douleur physique n'était rien auprès des craintes que nous inspiraient les craquements des glaçons, menaçant à chaque instant de s'enfoncer sous nos pieds I Le domestique d"un de mes officiers tomba dans une crevasse et ne reparut plusl Enfin, nous arrivâmes à la rive opposée, où. nous passâmes la nuit à nous réchauffer dans des huttes de pêcheurs, et le lendemain nous fûmes témoins d'un dégel complet de la Vistule, de sorte que si nous eussions retardé notre passage de quelques heures, nous étions faits prisonniers!...

Du lieu où nous avions franchi la Vistule, mon régiment se rendit dans la petite ville de Sweld, où il avait déjà cantonné avant la guerre : ce fut là que je commençai l'année 1813. Celle qui venait de finir avait été certainement la plus pénible de ma vie!

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