NOS PERTES
gérées. J'ai déjà dit que j'avais vu entre les mains du général Gourgaud un état de situation surchargé de notes écrites de la main de Napoléon, et qu'il résultait de ce document officiel que le nombre d'hommes qui passèrent le Niémen fut de 325,900, dont 155,400 Français et 170.500 alliés. A notre retour, les contingents prussiens et autrichiens passèrent en masse à l'ennemi, et presque tous les autres alliés avaient déserté individuellement pendant la retraite. Ce n'est donc qu'en établissant une balance entre l'effectif des Français à leur entrée en campagne et ce qu'il était à leur second passage du Niémen, qu'on peut faire un premier calcul approximatif de leurs pertes.
Or il résulte des états de situation produits en février 1813 que GO.OOO Français avaient repassé le Niémen; il en manquait donc 95.000. Sur ce nombre, 30,000 des prisonniers faits par les Russes rentrèrent dans leur patrie après la paix de 1814. La perte totale des Français regnicoles fut donc, pendant la campagne de Russie, de 65,000 morts'.
La perte éprouvée par mon régiment fut dans des proportions relativement beaucoup moindres. En elïet, à l'ouverture de la campagne, le 23* de chasseurs comptait dans ses rangs 1,018 hommes. Pendant son séjour au camp de Polotsk, il en reçut 30, ce qui portait à 1.018 le nombre de cavaliers de ce corps entrés en Russie. Sur ce nombre, j'eus 109 hommes tués, 77 faits prisonniers, 05 estropiés et 104 égarés. Le déficit ne fut donc que de 355 hommes; de sorte que, après la rentrée des cavaliers que j'avais dirigés sur Varsovie après la cam-
' M. Tliiers l'tablit comme il suit le compte do nos pertes. Selon lui, 4::;0,()00 homincs passèrent le Niémen, et ce cliiffre l'ut porté à 5;i3,000 par des renforts successifs : ;iOO,000 auraient péri, tant Fran^'ais (ju'alliés. {Nulc de l'éditeur.)
pagne, le régiment qui, des bords de la Vistule, avait été envoyé au delà de l'Elbe, dans la principauté de Dessau, put réunir en février 1813 un total de 693 hommes à cheval, ayant tous fait la campagne de Russie.
En voyant ce cbilfre, l'Empereur, qui de Paris surveillait la réorganisation de son armée, pensa qu'il y avait erreur, et renvoya la situation, en me faisant ordonner d'en faire produire une plus exacte, et comme la seconde fut conforme à la première, l'Empereur ordonna au général Sébastiani d'aller inspecter mon régiment et de lui faire dresser un état nominatif des hommes présents. Cette opération ayant détruit tous les doutes et confirmé ce que j'avais avancé, je reçus peu de jours après du major général une lettre des plus flatteuses pour les officiers et sous-officiers, et surtout pour moi. Elle portait que « l'Empereur chargeait le a prince Berthier de nous exprimer la satisfaction de Sa « Majesté pour les soins que nous avions donnés à la « conservation des hommes placés sous nos ordres; que « l'Empereur, sachant que le 23' de chasseurs n'avait « pas été jusqu'à Moscou, ne fondait pas la comparaison « sur les pertes essuyées par les régiments qui avaient « poussé jusque-là, mais qu'il l'établissait entre ceux du « 2^ corps d'armée qui, s'étant trouvés dans les mêmes « conditions, auraient dû ne faire qu'à peu près les « mêmes pertes; que néanmoins, le 23» de chasseurs, " bien qu'il eût plus souffert du feu de l'ennemi que les « autres, était celui de tous qui avait ramené le plus « d'hommes, ce que Sa Majesté attribuait au zèle du « colonel, des officiers et sous-officiers, ainsi qu'au bon « esprit des soldats ! »
Après avoir mis à l'ordre et fait lire cette lettre devant tous les escadrons, je comptais la garder comme un titre glorieux pour ma famille, mais j'en fus empêché