‹ Mémoires du Général Bon de MarbotChapitre 125 sur 203 · LES POSTILLONS DE MASSÉNÀ · texte numérisé non relu

LES POSTILLONS DE MASSÉNÀ

une de ses fréquentes apparitions auprès de Masséna, il lui dit : t II y a sur le champ de bataille 300,000 comc battants : eh bien I savez-vous quels sont les deux plus t braves? C'est votre cocher et votre postillon, car nous f sommes tous ici pour faire notre devoir, tandis que ces f deux hommes, n'étant tenus à aucune obligation milic taire, pouvaient s'exempter de venir s'exposer i la f mort; ils ont donc mérité plus qu'aucun autre! » Puis s'adressant aux conducteurs de la voiture, il s'écria : • Oui, vous êtes deux braves!... »

Napoléon aurait certainement récompensé ces gensla, mais il ne pouvait leur donner que de l'argent, et il craignit probablement de blesser la susceptibilité de Masséna, pour le service duquel ils bravaient tant de périls I... C'était en effet au maréchal à le faire, d'autant plus qu'il jouissait d'une fortune colossale : 200,000 fr. en qualité de chef d'armée; 200,000 francs comme duc de Rivoli, et 500,000 francs comme prince d'Essling : au total, neuf cent mille francs par an.

Cependant, Masséna laissa d'abord s'écouler deux mois sans annoncer i ces hommes ses intentions à leur égard; puis, un jour que plusieurs de ses aides de camp, au nombre desquels j'étais, se trouvaient réunis auprès du lit de Sainte-Croix, Masséna, qui le visitait fréquemment, entra dans l'appartenant, et tout en causant avec nous sur les événements de la campagne, il se félicita d'avoir suivi le conseil que je lui avais donné d'aller sur le champ de bataille en calèche, plutôt que de s'y faire porter par des grenadiers; il fut alors tout naturellement conduit à parler de son cocher et de son postillon, et loua leur sang-froid et le courage dont ils n'avaient cessé de faire preuve au milieu des plus grands périls. Enfin, le maréchal termina en disant que, voulant accorder à ces braves gens une bonne récompense, il allait donner à

chacun d'eux 400 francs. Puis, s'adressant à moi, îJ eut le courage de me demander si ces deux hommes ne seraient pas satisfaits 1...

J'aurais dû me taire, ou me borner à proposer une somme un peu plus forte; mais j'eus le tort d'être trop franc, et surtout de l'être avec malice; car, bien que j'eusse parfaitement compris que Masséna n'entendait donner à chacun de ces gens que 400 francs une fois payés, je répondis qu'avec 400 francs de rente viagère, qu'ils ajouteraient à leurs petites économies, le cocher et le postillon seraient sur leurs vieux jours à l'abri de la misère. Une tigresse dont un chasseur imprudent attaque les petits n'a pas des yeux plus terribles que le devinrent ceux de Masséna en m'entendant parler ainsi; il bondit de son fauteuil en s'écriant : c Malheureux 1... c vous voulez donc me ruiner 1... Comment! 400 francs t de rente viagère t.. . Mais non, non, nont... C'est 400 fr. c une fois donnés I »

La plupart de mes camarades gardèrent un prudent silence; mais le général Sainte-Croix et le commandant Ligniville déclarèrent hautement que la récompense fixée par le maréchal ne serait pas digne de lui, et qu'il fallait la changer en une rente viagère. Alors Masséna ne se contint plus : il courait furieux dans la chambre, en renversant tout ce qui se trouvait sous sa main, même les gros meubles, et s'écriait : c Vous voulez me ruiner t . . . t Puis, en sortant, il nous dit pour adieux : c Je préfére- * rais vous voir fusiller tous, et recevoir moi-même « une balle au travers du bras, plutôt que de signer la « dotation d'une pension viagère de 400 francs pour < qui que ce fût... Allez tous au diable !.. . »

Le lendemain, il revint parmi nous, très calme en apparence, car personne ne savait dissimuler comme lui; mais, à compter de ce jour, le général Sainte-Croix,

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