‹ Mémoires du Général Bon de MarbotChapitre 130 sur 203 · LE BAL MARESCALCHI · texte numérisé non relu

LE BAL MARESCALCHI

et m'adressa de vifs reproches pour l'avoir empêchée de le suivre ! Je les supportai patiemment, jusqu'à ce que j'eusse aperçu au loin l'Empereur et Duroc, accompagnés à distance par les deux Écossais, sortir de la longue enfilade des salons et gagner l'escalier qui conduisait au bal. Jugeant alors que Mme X... ne pourrait les retrouver dans la foule, je fis à la bergère une très profonde salutation, sans mot dire, et m'éloignai d'elle au plus vite t.. . Elle était furieuse et prête à étouffer de rage !... Cependant, en sentant que le bas de son vêtement allait l'abandonner, elle me dit : < Tâchez au moins de me faire c avoir quelques épingles, car ma robe va tomber!..* • Mais j'étais si courroucé de ses excentricités que je la plantai là, et j'avouerai même que j'eus la méchanceté de me réjouir de l'embarras dans lequel je la laissais 1 Pour me remettre des émotions causées par cette étrange et pénible aventure, je me hâtai de quitter l'hôtel Marescalchi et de rentrer chez moi.

Je passai une nuit des plus agitées, tourmenté par des rêves dans lesquels je me voyais poursuivi par l'effrontée bergère qui, malgré mes remontrances, insultait horriblement l'Empereur 1... Je courus le lendemain chez la cousine Sahuguet, pour lui raconter les extravagances de sa compromettante amie. Elle en fut indignée, et fit défendre sa porte à Mme X..., qui reçut peu de jours après l'ordre de quitter Paris. J'ignore ce qu'elle est devenue.

On sait que l'Empereur assistait tous les dimanches à une messe d'apparat, après laquelle il y avait grande réception dans les appartements des Tuileries. Pour y être admis, il fallait avoir atteint certain degré dans la hiérarchie civile ou judiciaire, ou bien être officier de l'armée. A ce titre, j'avais mes entrées, dont je ne faisais usage qu'une seule fois par mois. Le dimanche qui suivit

le jour où la scène dont je viens de parler avait eu lieu, je fus dans une grande perplexité... Devais-je me présenter aussi promptement devant l'Empereur, ou fallaitil laisser écouler quelques semaines? Ma mère, que je consultai, fut d'avis que, puisque je n'avais rien à me reprocher dans cette affaire, je devais aller aux Tuileries sans avoir à témoigner d'aucun embarras. Je suivis ce conseil.

Les personnes qui venaient faire leur cour formaient sur le chemin de la chapelle une double haie, au milieu de laquelle l'Empereur passait en silence, en rendant les saluts qu'on lui adressait. Il répondit au mien par un sourire bienveillant qui me parut de bon augure et me rassura complètement. Après la messe, Napoléon, traversant de nouveau les salons, où, d'après l'usage, il adressait quelques paroles aux personnes qui s'y trouvaient, s'arrêta devant moi, et, ne pouvant s'exprimer librement en présence de nombreux auditeurs, il me dit, certain d'être compris à demi-mot : « On assure que vous étiez

• au dernier bal Marescalchi; vous y êtes-vous beaucoup c amusé?... — Pas le moins du monde, Sirel... — Aht

• aht reprit l'Empereur, c'est que si les bals masqués

• offrent quelques aventures agréables, ils en présentent

• aussi de fâcheuses; l'essentiel est de bien s'en tirer, et f c'est probablement ce que vous aurez fait. »

Dès que l'Empereur se fut éloigné, le général Duroc, qui le suivait, me dit à l'oreille : c Avouez que vous avez c été un moment fort embarrassé !... Je ne l'étais pas c moins que vous, car je suis responsable de toutes les

• invitations; mais cela ne se renouvellera plus; notre

• impudente bergère est déjà loin de Paris, où elle ne c reviendra jamais)... » Le nuage qui avait un moment troublé ma tranquillité étant dissipé, je repris mes habitudes et ma gaieté. J'éprouvai bientôt une très vive satis-

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