CHAPITRE IV
Mission à Bayonne auprès de l'Empereur. — Abdication de Charles IV. — Joseph est nommé roi. — Soulèvement général de l'Espagne.
Le combat ainsi terminé et la victoire assurée, Murât s'occupa de deux choses importantes : rendre compte à l'Empereur de ce qui venait de se passer à Madrid et faire partir la reine d'Étrurie, le vieux prince Antonio et surtout le jeune infant don Francisco, qui, effrayé par le bruit du canon et de la fusillade, consentait à présent à suivre sa sœur et son oncle. Mais ce convoi ne pouvait aller qu'à petites journées, tandis qu'il était fort important que les dépêches de Murât parvinssent au plus tôt à l'Empereur.
Vous prévoyez ce qui advint. Tant que l'Espagne avait été paisible, le prince Murât avait confié à ses aides de camp titulaires les nombreux rapports qu'il envoyait à l'Empereur; mais maintenant qu'il s'agissait de traverser une grande partie du royaume, au milieu des populations que la nouvelle du combat de Madrid devait porter à assassiner les officiers français, ce fut le rôle d'un aide de camp auxiliaire, et l'on me confia cette périlleuse mission. Je m'y attendais, et, bien qu'en suivant la liste des tours de service, ce ne fût pas à moi à marcher, je ne fis aucune observation.
Murât, appréciant fort mal le caractère de la nation castillane, s'imaginait que, terrifiée par la répression
de la révolte de Madrid, elle n'oserait plus prendre les armes et se soumettrait entièrement. Comme il se flattait que Napoléon lui destinait le trône de Charles IV, il était radieux, et me dit plusieurs fois en me remettant ses dépêches : c Répétez à l'Empereur ce que je lui mande dans cette lettre : la victoire que je viens de remporter sur les révoltés de la capitale nous assure la paisible possession de l'Espagne!... » Je n'en croyais rien, mais me gardai bien de le dire, et me bornai à demander au prince Murât la permission de profiter, jusqu'à Buitrago, de l'escorte qui devait accompagner la voiture des princes espagnols, car je savais qu'un grand nombre de paysans des environs de Madrid, étant venus prendre part à l'insurrection, s'étaient, après leur défaite, dispersés et cachés dans les villages et campagnes du voisinage, d'où ils pouvaient fondre sur moi si je sortais de la ville. Murât ayant reconnu la justesse de mon observation, je pris un cheval de poste, et, marchant avec le régiment qui escortait les Infants, j'arrivai le soir même à jkûtrago, où les princes espagnols devaient coucher; ainsi, à partir de ce bourg, plus d'escorte pour moi, j'allais m'élancer dans l'inconnu i...
Buitrago est situé au pied d'une des ramifications des monts Guadarrama; les officiers de nos dragons, me voyant prêt à partir à l'entrée de la nuit pour traverser ces montagnes, m'engageaient a attendre le jour; mais, d'une part, je savais que ces dépèches étaient pressées et ne voulais pas que l'Empereur et le prince Murât pussent m'accuser d'avoir ralenti ma course par peur; en second lieu, je comprenais que plus je m'éloignerais rapidement des environs de la capitale et devancerais la nouvelle du combat qui s'y était livré, moins j'aurais à craindre l'exaspération des populations que j'allais traverser. Je fus confirmé dans cette pensée par l'ignorance où je
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trouvai les habitants de Buitrago au sujet des événements qui avaient eu lieu le matin même à Madrid, et qu'ils n'apprirent que par les muletiers conducteurs des voitures des princes; mais comme le postillon que je venais de prendre à Buitrago avait probablement appris la nouvelle de celui qui m'avait conduit, je résolus de m'en débarrasser par une ruse. Après avoir parcouru deux lieues, je dis à. cet homme que j'avais oublié dans l'écurie de sa poste un mouchoir contenant 20 douros (100 francs), et que tout en considérant cet argent comme à peu près perdu, je croyais cependant encore possible que personne ne Feût trouvé; qu'il lui fallait donc retourner sur-lechamp à Buitrago, et que s'il me rapportait le mouchoir et son contenu au relais prochain où j'allais l'attendre, il y aurait cinq douros pour lui... Le postillon, enchanté de cette bonne aubaine, tourna bride à l'instant, et je continuai jusqu'au prochain relais. On n'y avait encore aucun avis du combat; j'étais en uniforme, mais, pour mieux écarter les soupçons que le maître de poste et ses gens pourraient avoir en me voyant arriver seul, je me hâtai de leur dire que le cheval du postillon qui m'accompagnait s'étant abattu et fortement blessé, j'avais engagé cet homme à le reconduire au pas à Buitrago. Cette explication paraissait fort naturelle; on me donna un nouveau cheval, un autre postillon, et je repartis au galop, sansm'inquiéter du désappointement qu'éprouverait le postillon de Buitrago. L'essentiel, c'est que j'étais désormais maître de mon secret, et en ne m'arrêtant nulle part, j'avais la certitude d'arriver à Bayonne avant .que la voix publique eût fait connaître les événements de Madrid.
Je marchai toute la nuit dans les montagnes; le chemin y est fort beau, et j'entrai au point du jour à l'Herma. Il y avait garnison française dans cette ville, ainsi que
dans toutes celles que j'avais à traverser pour me rendre à Bayonne. Partout nos généraux et nos officiers m'offraient des rafraîchissements, en me demandant ce qu'il y avait de nouveau; mais je tenais bouche close, de crainte qu'un accident me forçant à m'arréter quelque part, je ne fusse devancé par les nouvelles que j'aurais moi-môme répandues, ce qui m'aurait exposé aux attaques des paysans.
Il y a de Madrid à Bayonne la même distance que de cette dernière ville à Paris, c'est-à-dire deux cent vingtcinq lieues, trajet bien long, surtout lorsqu'on le parcourt à franc étrier, le sabre au côté, sans prendre un seul quart d'heure de repos et par une chaleur brûlante... Aussi étais-je exténué i... Le besoin de sommeil m'accablait, mais je n'y cédai pas une seule minute, tant je comprenais la nécessité d'avancer rapidement. Pour me tenir éveillé, j'augmentais le pourboire des postillons, à condition qu'ils me chanteraient, tout en galopant, ces chansons espagnoles que j'aime tant, à cause de leur naïveté romantique et du charme de leurs airs expressifs, empruntés aux Arabes... Enfin je vis la Bidassoa et entrai en France!...
Marac n'est plus qu'à deux relais de Saint-Jean de Luz; j'y arrivai tout couvert de poussière, le 5 mai, au moment où l'Empereur, sortant de dtner, se promenait dans le parc en donnant le bras à la reine d'Espagne et ayant à côté de lui Charles IV. L'impératrice Joséphine, les princes Ferdinand et don Carlos les suivaient; le maréchal du palais, Duroc, et plusieurs dames venaient après.
Dès que l'aide de camp de service eut prévenu l'Empereur de l'arrivée d'un officier expédié en courrier par le prince Murât, il s'avança vers moi suivi des membres de la famille royale d'Espagne et me demanda à haute