CHAPITRE XÎI
Pendant que la droite victorieuse rentrait dans Rome et s'apprêtait à envahir les États du roi de Naples, la gauche avait continué ses opérations dans les Abruzzes; mais un changement important s'était produit à Tégard da commandement. Le 3 décembre, à midi, au moment où nous montions à cheval pour aller reconnaître la dtadelle de Tronto, dont l'investissement devait avoir lieu le lendemain, le général C... reçut Tordre d'aller prendre le commandement d'Ancône , c'est-à-dire de redescendre à un poste qu'avait occupé son subordonné le général de brigade Monnier; par surcroît, la dépêche portait qu'il remît le commandement de sa division au général Rusca, c'est-à-dire à un autre de ses subordonnés. Deux heures après, il avait quitté Ascoli et la division.
En ce qui me concernait, on sait que j'étais résolu à ne plus servir avec lui; personne au quartier général ne pouvait le regretter; mais le motif de cette déchéance en fit oublier la raison d'être; on eut en efîet, et de suite, la preuve qu'elle résultait de dénonciations calomnieuses qu'avait faites ledit Rusca afin d'obtenir le commandement de la division. On fut donc d'autant plus révolté que, si l'un de ces chefs était ridicule et incapable, l'autre était jugé indigne. Mais le général Championnet, si juste sous tant de rapports, portait à
S94 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL RARON THIÉRAULT,
l'exagération la véhémence des sentiments républicains (i) et s'était laissé prévenir par le ton, l'argot et les manières révolutionnaires de ce brigand qui, dans la journée du 28 novembre, n'avait tiré le sabre que pour tuer cinq hommes sans défense. Le général C..., qui n'entendait raison à rien et qui devant l'ennemi ne se rendait plus compte de rien, n'en était pas moins un homme d'honneur, dévoué à ses devoirs et d'une vailjance qui, en dépit de son âge, ne le cédait à celle d'aucun grenadier; c'était seulement pour ne pas me laisser compromettre avec lui par ses fautes que je pouvais demander à ne plus servir sous ses ordres; mais quant à servir sous les ordres de l'autre, ce n'était plus un simple intérêt, c'était un devoir d'en récuser l'obligation. De suite j'écrivis dans ce sens au général en chef. Ma lettre faite, j'allai la soumettre au général Monnier, homme d'esprit, de jugement et de bonnes manières, en même temps que chef distingué; il avait d'ailleurs des bontés pour moi, et il était naturel que je lui demandasse conseil : c Mon cher Thiébault, me répondit-il, je comprends vos répugnances, et je n'en serais plus à m'occuper des miennes, si tout ceci devait durer; mais un général de l'armée du Rhin, ami du général en chef, vient commander cette division et ne peut tarder à arriver. > Je lui rendis grâce de cette communication, et, frappé de ce mot : c Un général de l'armée du Rhin • , ce qui présageait ordre et méthode, je préparai de suite les situations, états et rapports propres à mettre en une heure ce général au courant de tout ce qui tenait aux troupes, au service, au pays,
(1) DaDS une circonstance plus digne, mais en vertu du même esprit, le général Championnet, voulant donner les plus hauts témoignages sur les talents, la conduite et la valeur des généraux Lemoino et Dufresse, écrivit comme dernier mot de Tapologie : « Ils sont au nombre des plus chauds patriotes qui o.xislciil. >
UK GÊXÉBAL DE L'ARMÉE DU RHIN S9S
i l'ennenii ; j'avais Tamoar-propre de loi prouver qu'il trouvait a sa division un chef d*état-major qui, quoique n'ayant pas le grade de la fonction, n'en joignait pas moins à l'amour des devoirs Tentente du service.
Le 6 décembre, en effet, et sous Tescorte d*un bataillon de la 78* de ligne et du il" régiment de cavalerie, le nouveau chef arriva, et c'est par lui-même que nous apprîmes que c'était le général Duhesme qui désormais nous commandait. L'ayant fait guetter, je fus le premier i le saluer. Sa figure bourgeonnée, son air refrogné ne me prévinrent pas en sa faveur; son accueil, de plus, fut peu gracieux et son ton presque désobligeant lorsque je lui présentai les officiers de l'état-major, le commissaire des guerres, le conmiandant de la place du quartier général, et que je me présentai moi-même, n'ayant pas voulu paraître sous les auspices du général Rusca. En le quittant, je lui demandai à quelle heure il ordonnait que je lui rendisse compte de ce qui relevait de mes attributions, c Après le départ de mon courrier au général en chef •, assez sèchement prononcé, fut toute sa réponse.
Le courrier parti, je me rendis chez mon général, et. après être resté assez longtemps avec lui, lorsque je le quittai, je crois que je l'avais instruit de tout ce qu'il n'aurait pu avoir appris qu'après avoir passé huit jours i la division; il lui resta peu de questions à me faire, et il ne put en faire aucune à laquelle je n'eusse réponse immédiate, verbale, écrite ou par pièce. Au cours de ce travail en commun, il avait par moments arrêté ses regards sur moi, mais sans quitter son air sévère; jusqu'à la fin, il s'était montré sec dans ses manières et bref dans son ton.
J'étais au bout de mon latin. J'avais espéré me le rendre favorable par cette preuve de mon zèle et de ma
connaissance du métier; rien n'annonçait que j'y fiiss< parvenu, et je pris mon parti, continuant à bien senrii parprincipe; toutefois je ne mis plus les pieds chez moi chef que le matin au rapport et quand j'étais appela par les besoins du service ou par ses ordres ; je prenaii alors, vis-à-vis de lui, le même air sérieux et le mèmi ton laconique dont il lui plaisait de ne pas se départir «Pai dit que, au moment où il reçut son ordre de chan gement, le général C... préparait l'investissement d< Civitella del Tronto, place que l'ennemi, par suite d< son mouvement rétrograde, venait d'abandonner à elle même. L'investissement avait eu lieu dès le lendemain Construite sur un roc à pic, la place domine tout ce qu l'entoure; elle commande la ville, bâtie au pied de soi escarpement et qui elle-même est entourée par de fortei murailles et bordée par un torrent profond. Tous sei ouvrages étaient en parfait état; Tarmement comple et suffisant consistait en douze pièces de bronze. La gar nison était de cent hommes, et c'était tout ce que requé rait le service de la défense, qui par bonheur étai faiblement approvisionnée en munitions et en vivres Or, à peine arrivé, le général Duhesme chargea le généra Monnier de substituer l'attaque à Tinvestissement d< Civitella del Tronto, et cette opération fut conduite ave< tant d'habileté et de bonheur que, au bout de dix-huii heures, cette place, à peu près imprenable et que nouf n'avions ni le temps ni les moyens de réduire, noui ouvrait ses portes (1). Possession inappréciable, qu enlevait à nos ennemis un point formidable de rallia ment et d'appui, protégeait nos communications et imposait notre autorité aux farouches habitants de ces con-
(1) Nous y retrouTàmes huit de nos soldats, pris au combat de Porto di Fermo et qui, je ne sais par quel miracle, u'avaieut pas
été assassinés.