‹ Mémoires du général Bon ThiébaultChapitre 126 sur 259 · AU BORD DE LA PESCARA · texte numérisé non relu

AU BORD DE LA PESCARA

et, avec sa netteté de vues si rarement en défaut, il conclut que ces démonstrations avaient pour but de donner le change sur une retraite. Ce qui semblait prouver que cette dernière opinion était la vraie, c'est qu'il nous revint de toutes parts une nouvelle, trop répandue pour n'être pas fausse, que les Napolitains allaient reprendre Toffensive et se serviraient de notre pont pour arriver jusqu'à nous.

Quoi qu'il en soit, à la nuit tombante, tout était prêt pour l'attaque comme pour la défense. Admirablement disposées, ou pour culbuter de front et d'écbarpe les colonnes ennemies, si elles avançaient, ou pour marcher contre eUes et tâcher de leur couper la retraite, si elles rétrogradaient, nos troupes s'ébranlèrent, dès que le jour pointait; mais, le Vomano à peine franchi, nous apprîmes que l'ennemi était en retraite par plusieurs routes depuis trois heures, et, malgré toute leur ardeur, nos soldats purent seulement rejoindre une colonne, lui faire trois cents prisonniers, s'emparer des équipages. Le chef de brigade Broussier, ami du général en chef et détaché par lui près du général Dubesme, arrêta avec un bataillon de grenadiers quelques bataillons de pajrsans qui, se voyant abandonnés par les troupes royales, mirent bas les armes. Le quartier général fut porté en avant, à Atri.

Grâce à cette marche heureuse, nous avions atteint la Pescara, à l'embouchure de laquelle se trouve la ville du même nom. La possesion de cette ville pouvait être pour nous d'un intérêt décisif; elle défend la baie, le port et le pont sur lequel passe la seule route voiturable qui existe dans les Abruzzes, et qui parfois est elle-même impraticable, par suite des éboulements de terre qu'occasionnent les débordements de torrents. Toutefois, Pescara est à cheval sur la rivière; pour en former l'inves-

aOS MÉMOIRES BU GÉNÉRAL BARON TfllÉBAULT.

tissement/il faut être mattre des deux rives; et comme la Pescara est le plus fort, après le Pô, des cours d'eau qui se jettent dans TAdriatique, comme elle n'est pas guéable, qu'elle débordait, que nous n'avions pas une barque pour aider à l'établissement d'un pont; comme la neige, la boue, le froid rendaient cet établissement très difficile en présence de l'ennemi prêt à gêner nos travaux; comme, d'autre part, la place régulièrement fortifiée, armée de quatre-vingts bouches à feu, était défendue par deux mille hommes de troupes qui ne manquaient de rien; comme nous ne pouvions l'attaquer sans un équipage -de siège, et que nous étions presque sans munitions, n'ayant que quatre pièces d'artillerie, dont deux légères et deux de quatre, devant tant de difficultés, on peut dire d'impossibilités, le général Duhesme se trouva dans la plus grande perplexité.

Précisément venaient d'arriver les instructions du général en chef, ordonnant au général Duhesme de mener la campagne telle que c^lui-ci Tavait commencée d'inspiration,et lui donnant comme but de s^emparer du cours de la Pescara et de tenter ce qui serait possible contre la ville. Dans son embarras, le général Duhesme venait de s'arrêter à la pensée de laisser son artillerie sous la garde du général Monnier, et de huit cents hommes à l'abri de retranchements, puis de remonter la Pescara, de surprendre ou de forcer le passage en amont au pont de San Clémente , d'arriver ainsi sur la droite de la rivière, de repousser qui lui barrerait la route, de s'emparer de Chieti, ville de ressource et d'influence, et de marcher de là àTinvestissementde Pescara. £n même temps, par une dépèche au général en chef, il demandait que le général Lemoine, qui manœuvrait sur le plateau des Abruzzes, vers la source de la Pescara, et qui devait être maître d'Aquila, reçût Tordre de descendre

COMMUNICATIONS COUPÉES. 30t

jusqu'à SolmoDa, afin que là des opérations commune» pussent être concertées, et qu'en tout cas, par cette jonc^ tien des deux corps français^ les communications de» Napolitains fussent coupées entre les AbruzzesetNaples. Ge parti était si militaire et d'une conception si nette, que le général en chef en avait ordonné déjà la réalisation au général Lemoine ; les choses, à l'insu même du général Duhesme, étaient donc en meilleure voie qu'il ne les croyait lorsque, comme pour déjouer tous ces calculs, une insurrection générale éclata spontanément, non seulement dans les Abruzzes, mais encore dans la partie des États romains formant le département du Tronto, c'està-dire non seulement autour de nous, mais sur nos derrières.

Tout Français isolé était impitoyablement massacré; nos partisans partageaient le même sort, et bientôt les forcenés, enhardis à des entreprises plus sérieuses, exécutèrent par les deux rives du Tronto un mouvement combiné sur les retranchements du pont que nous avions construit et laissé à la garde du bataillon romain; ils firent prisonniers tous ceux de ce bataillon qui survécurent au combat; ils restèrent maîtres de nos ouvrages, qu'ils respectèrent, comptant s'en servir; puis ils se dirigèrent sur Giulianova, à la poursuite de la compagnie d'artillerie et du convoi de munitions qui, par la route de la Marine, nous arrivait d'Ancêne. Ce convoi était près de nous rejoindre ; on a vu que nous en attendions le renfort pour commencer notre opération contre Pescara. Le commandant qui le conduisait put se défendre à coups de mitraille; mais nos communications par la route de la Marine, la seule que nous pouvions espérer maintenir, étaient coupées; avant de nous engager plus avant, il fallait les rétablir. L'adjudant général Planta, qui, devenu général romain, était arrivé parmi nous

en demandant de la gloire à conquérir, fut chargé dé châtier les communes qui se trouvaient sur la rive droite du Tronto, de reprendre notre pont et les deux pièces de canon qui le flanquaient; mais, au lieu d'attaquer avec vigueur les villes qu'il fallait ressaisir pour arriver à l'attaque du pont, c'est-à-dire Corropoli et Nereto, où les insurgés s'étaient retranchés, il parlementa, fut repoussé avec perte et ramené lestement jusqu'à Giulianôva, laissant en arrière nos communications coupées sur une plus grande étendue qu'elles ne l'étaient avant sa démonstration. £t pour que rien ne manquât à la gravité de notre position, le général Duhesme apprit que le lieutenant général de Gambs, remplaçant le général Micherouxà la tète du corps napolitain des Abruzzes, venait d'arriver à Chieti, c'est-à-dire à trois lieues de Pescara, suivi d'un renfort de deux mille hommes de troupes. Ajoutons que, dans la nuit même où nous parvint cette nouvelle, il tomba quatre pieds de neige.

On retrouve ici un exemple de ce qui se produit dans toutes les positions extrêmes : chacun se crut en droit d'émettre une opinion, et toutes les opinions furent pour le parti le plus timide, c'est-à-dire pour ne plus faire un pas en avant, que les rebelles ne fussent châtiés et que sur nos derrières le feu de la révolte ne fût éteint; mais il se produit aussi que plus les circonstances sont menaçantes, plus un chef d'un ordre élevé les domine, et le général Duhesme, résolu à jouer le tout pour le tout, se contenta de renforcer le général Planta, en lui donnant l'ordre de rouvrir à tout prix la communication; puis, sans plus s'inquiéter de ses derrières, il résolut de marcher sur Pescara.

C'était vouloir se porter tète baissée contre on ne savait quels dangers. Si le général de Gambs, qu'on disait un homme de tète, imaginait le mouvement inverse à

iTTAQUE EFFRONTÉE. 505

celai que nous allions tenter, s'il nous devançait au passage de la rivière à San Clémente, rien ne pouvait l'empêcher de se réunir aux insurgés et de nous bloquer sur la rive gauche entre lui, la mer et Pescara, dans une de ces positions formidables dont les Abruzzes sont bérissées, et que la neige et les torrents rendaient d'beurc en heure plus étroites et plus intenables. Mais il faut croire que la fortune aime Taudace, car presque en même temps nous apprîmes qu*un ordre impératif rappelait le général de Gambs sur Capoue par la route des Apennins, et ce départ précipité, qui pour nous équivalait presque au salut, nous garantissait du même coup que le générai en chef, de son côté, marchait en avant, et qu'il marchait avec succès, puisque l'ennemi rassemblait toutes ses troupes pour couvrir Naples contre lui. Cela nous précisait notre devoir, c'est-à-dire que plus que jamais il fallait nous mettre en mesure de pouvoir, au premier ordre, nous réunir au général en chef sur la route de Naples et, pour cela, nous ouvrir le passage en commençant par la prise de Pescara.

En conséquence, le général Duhesme, changeant brusquement ses dispositions, résolut l'attaque immédiate de Pescara, malgré ce qu'il y avait d'effronterie, ainsi qu'il le disait lui-même, à tenter cette attaque. Les positions militaires furent prises ; le général Rusca occupa Civita di Penna et Civitelladel Abbatia; le général Monnier s'avança jusqu'à Pianella, et la réserve fut placée à Moscufo, où le quartier général fut établi; puis six compagnies de grenadiers, deux cents chevaux et la batterie d'artillerie légère qui nous avait enfm rejoints, canonnèrent tout à coup les hauteurs de Castellammare (1), rejetèrent dans la place les avant-postes qui couvraient les ouvrages avancés de la rive gauche de la

(i) Castellammare Adriatico. (Ëo.)

Pescara et poussèrent quelques hommes jusqu'au chemin couvert sans qu'on tirât sur eux; préliminaires à la suite desquels un parlementaire fut euvoyé au commandant de la place, dans le double but de rapporter sur elle et sur lui le plus de renseignements possible. Le prétexte était de remettre la sommation suivante, que, si l'on veut bien se rappeler les positions respectives, on pourra tax^ d'impertinence :

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