PRISE DE LA POLAQUE
qui sur le pont me fut amené en caleçon, le désarroi de sa femme et de ses deux filles, fort jolies personnes, ne durèrent qu'un moment. Enfin, le jour venu, toutes voiles déployées et le bâtiment pavoisé, je rentrai dans le port de Manfredonia avec ma prise, véritable géant, servant au triompbe de deux lilliputiens, et j'entrai au moment où ma flottille en sortait par le plus beau soleil.
Cette petite expédition et cette réussite me firent plaisir. Prendre en mer avec deux coquilles de noix et à l'abordage un bâtiment armé en guerre, est un épisode amusant dans la vie d'un officier de terre. De plus, je m'étais emparé d'un bâtiment qui, pour nos opérations ultérieures le long des côtes de l'Adriatique, devait nous être et nous fut de la plus grande utilité ; enfin, et c'était la première pensée qui m'avait frappé, ce bâtiment devait empêcher et aurait incontestablement empêché mon ravitaillement de Corfou, qui, s'il ne sauva pas cette place, ne s'en effectua pas moins.
Pour ainsi dire sur son lest, ce bâtiment ne contenait que quarante-neuf caisses de bougies, caisses que j'ordonnai d'emmagasiner au compte de qui de droit, que je n'ai pas même vues et dont je n'ai eu ni demandé aucune nouvelle; il contenait encore plusieurs caisses et malles que, sur son honneur, le commandant me déclara contenir tout ce que sa famille et lui possédaient au monde, mais ne rien renfermer qui ne leur appartînt; d'après cela, je les lui fis remettre, sans vouloir qu'aucune fût ouverte, fait qui me valut de sa part les plus grandes actions de grâces (1).
Au reste, cet ex-commandant me prouva sa recon-
(1) J'ai su par M. Estancelin, le député, qui avait été secrétaire du général Championnet & Naples, que ce fait est relaté dans YHiitoire de ^Italie, par Botta. Les journaux en parlèrent dans le temps, et une petite ancre le rappelle dans mes armes.
n&issance. Pendant le trajet, je m'étais trouvé incommodé par le moavement de la mer, qai cependant était calme, et il m'avait offert et servi un verre de marasquin de Zara. Ce marasquin était parfait; je lui en avais fait le compliment, et, débarqué, il m'en envoya six bouteilles, dont je fis plus tard cadeau au général Macdonald, qui, je le lui avais entendu dire A lui-même, eo était très amateur.
Comme je débarquais A Manfiredonia, j'y fus reçu par le commissaire des guerres Odier, qui me dit aussitôt : € Parbleu, mon général, voilà une occasion de nous assurer une gratification, que pour votre part vous avez bien gagnée. Ce bâtiment, dont vous ne devez compte à personne, vaut au moins quatre-vingt mille francs. Laisses-moi le charger de ce que je pourrai réunir ici de marchandises, et envoyez vendre le tout à Ancône. J'ai précisément un secrétaire qui s'acquittera de cette mission à merveille. C'est une affaire de cent mille écus. — Mon cher, lui répondis-je sans parler de l'impossibilité où j'étais de ne pas rendre compte de cette prise, et sans parler aussi du plaisir que ma vanité trouverait à en rendre compte, nous avons des villes à prendre le long de l'Adriatique ; ce bâtiment, auquel nous joindrons des chaloupes canonnières, nous sera indispensable pour les attaques par mer; je vais donc en faire compléter l'armement et l'approvisionnement, y mettre srarnison, en conserver l'équipage et, ajoutai-je en riant, en faire le vaisseau amiral de mon escadre. — Ma foi, rèpliqua-t-il, vousn'élos pas fait pour faire fortune (I). »
^1) O pauvre Odier semble avoir gmrdè sur le ecmr cette allure de U poUque. qu'il d^: Uot pas à loi d'aroir dans U poche. Onze ans après, d passait avec le docteur Emery. qui depuis m*a eoolé le fait, à Burgos où jVtais gouvemetir, et. à certaine question ivlatire à moi. il ivpoodit : • Au r.ste, vous pouvei être certain d'uae chose, c'est que cxiiui-U ce fera fortune nulle part. •