‹ Mémoires du général Bon ThiébaultChapitre 233 sur 259 · NUIT TRAGIQUE · texte numérisé non relu

NUIT TRAGIQUE

vingt fois pour uae et de compromettre de plus en plus l'autorité de nos grades. Aussi le général Olivier jurait-il de se faire tuer à la première affaire, et, pendant que je déplorais les irréparables suites de la faute qu'il avait faite d'encombrer cette ville de soldats ivres, il déplorait le sort des chefs destinés à commander des troupes qui depuis longtemps font cette guerre de peuple, la plus destructive de toute discipline, guerre qui familiarise les soldats avec tous les crimes qu'elle suscite.

La nuit fermée, je retournai près de Pauline; Dath, préférant le plus mauvais lit à la meilleure voiture, revint à Isola pour coucher dans la maison que je m'étais réservée et que j'avais réussi par miracle à faire garder. RicciuUi et Scheel s'enfermèrent dans la voiture de ce dernier; dans celle de Pauline, Thérèse, qui était sur les genoux de sa gouvernante, s'endormit, ainsi que cette gouvernante, et je m'assis à la place du marchepied. Dans cette situation, l'àme fatiguée, navrée par tant de secousses et d'horreurs, l'esprit noirci par le souvenir et l'image de tout ce qui s'était passé et se passait autour de nous, nous contemplions, avec Pauline, le tableau lugubre que nous avions sous nos yeux. Devant nous, tout ce qui restait de la ville se consumait; nous entendions le fracas des maisons qui de moments en moments achevaient de s'écrouler, les cris lamentables qui par intervalles encore traversaient l'air, et le grondement de la cascade se mêlant au bruit d'une pluie torrentielle, au sifflement des vents, au frémissement des arbres... Quoi de plus désespérant? Pour essayer de distraire Pauline de ce spectacle d'horreur, je venais de lui conter qu'au moment où j'avais quitté le général Olivier, une poutre embrasée, détachée d'un comble, était tombée si près de moi que, à travers mes habits et sur tout mon dos, j'avais senti la chaleur, et qu'alors un grenadier, fumant

tranquillement sa pipe au seuil d'une maison qui brûlait, m'avait dit quand je passai devant lui : c Mon général, cette poutre méritait un salut... » Mais je fus interrompu par l'arrivée au galop de Le Roy et Dath avec mon cocher, mes domestiques : < Ah ! me cria Dath, c'est affreux, toute votre maison brûle. — Moi^ clamait un autre, j'ai passé par une fenêtre. — Moi, à travers une cloison que j'ai brisée. — C'est un miracle que vos chevaux soient sauvés ! ajouta mon cocher. — Mais le grenadier que je faisais soigner? Et tous les malheureux? — Ne nous demandez rien, général, le feu a éclaté en trois endroits à la fois. Des soldats ivres gardaient toutes les issues; nous avons tous manqué périr; nos habits et nos voix nous ont seuls sauvés, t

On attacha les chevaux derrière les voitures, et, comme la nuit précédente, on arracha de l'herbe mouillée pour les nourrir. Tous les ordres pour les troupes ayant été brûlés, il fallut les refaire. Ma voiture servit de bureau à Dath et à moi, puis abrita Le Roy qui s'établit dessous pour éviter la pluie, pendant que mon autre secrétaire se mit sous celle de Pauline; de cette manière, éclairé par des bouts de cierges, le reste de cette horrible nuit fut employé à recommencer tous les ordres, pour le mouvement que chaque corps devait exécuter le lendemain ; je rédigeai un ordre du jour destiné à prévenir les troupes que nous quittions le territoire napolitain, à annoncer que nous entrions sur celui d'une République amie et à ordonner les moyens de répression les plus terribles contre tous ceux qui se permettraient les moindres désordres.

La routedlsolaà Veroli,où ladivision devait se porter le 13, est par tous les temps extrêmement difficile à cause des côtes escarpées et des fondrières qui s y trouvent. Aussi, quoique le trajet ne fût que de sept milles et que la

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