TACTIQUE ET STRATÉGIE
par la prompte réunion de forces supérieures, se mettre à même de rompre Ift ligne de ses troupes, de gagner ses flancs, d'arriver à lui par ses derrières, ou même de cooper sa ligne d'opérations, circonstance d'autant plus friTe que, si en plaine on occupe presque toujours plusieurs positions successives, dans des pays de rivières et de gorges on n'en a souvent qu'une seule. Dans la guerre da Rhin, il fallait manier les troupes en praticien, il fallait de plus cette force de cohésion que donnent une sévère discipline et l'habitude de combattre en manœuvrant, tandis qu'en Italie des hommes braves et intelligents, même un peu indisciplinés, peuvent individuellement concourir à la victoire; la capacité des chefs a pour auxiliaire la valeur du moindre soldat. On peut donc conclure que ce dernier genre de guerre convient a l'ardeur de la jeunesse et se prête au début d'un général en chef; mais que l'autre appartient à un âge plus mûr et vent plus d'expérience et de science; aussi le problème se trouvait-il résolu; le genre de guerre était conforme à l'âge, à la nature du général en chef; du premier coup l'occasion favorisait son génie.
A peine nommé, le général Bonaparte s'occupa d'un chef d'état-major qui pût lui convenir; son choix tomba sur le général Berthier qui se trouvait alors à Paris. Ce choix était heureux. Le général Berthier servait depuis sa jeunesse; il avait fait la guerre d'Amérique sous Washington et toutes nos campagnes. Sans rappeler sa spécialité comme ingénieur-géographe, il avait les connaissances et l'expérience du service de Tétatmajor, de plus une compréhension remarquable de tout ce qui tenait à la guerre. Il avait plus que tout autre le don de se rappeler la totalité des ordres et de les transmettre avec plus de rapidité et de clarté; enOn, dans la force de Tàge et doué d'une vigueur peu commune, il
avait une activité que soutenait chez lui l'avantage d'un tempérament infatigable. Personne ne pouvait donc mieux convenir au général Bonaparte, à qui il ne manquait qu'un homme capable de le débarrasser des détails, de le comprendre au premier mot et au besoin de le deviner; de même qu'aucune fonction ne convenait mieux au général Berthier, dont l'éducation, la carrière et le zèle avaient fait un militaire distingué, mais dont la nature n'avait pas fait un homme de guerre.
Mon père l'avait vu plusieurs fois chez le docteur Bâcher, leur ami commun; l'avant- veille, à l'occasion de son départ pour l'Italie, ils avaient fait chez ce même Bâcher, et à eux trois, un dîner d'adieu; Bâcher et mon père lui avaient parlé de moi et avaient obtenu cette réponse : c Qu'il fasse de suite une demande pour être employé à l'armée d'Italie; qu'il me la fasse apostiller demain, et je l'attacherai à mon état-major, si je ne puis plus l'attacher à ma personne. » J'avais donc encore un jour pour aller remercier le général Berthier et prendre l'apostille, avec laquelle j'obtenais de suite l'ordre de le suivre; mais, faute de connaître l'Italie et d'avoir été à même de faire les réflexions qui précèdent, je ne regardais pas les garanties de victoires du général Bonaparte comme très bien hypothéquées. J'espérais sans doute, mais j'appréhendais; je crus devoir attendre... Il y aurait eu de quoi former deux carrières brillantes avec les occasions que j'ai manquées par insouciance, incertitude ou sacrifiées à mes goûts, à mes inclinations; mon ami Préval demanda un jour à Reille comment il était si naturellement et si heureusement arrivé aux honneurs et à la fortune, t En ne refusant rien et en ne me refusant à rien. » Et en effet la destinée est heureuse ou malheureuse. Malheureuse, il faut se résigner; heureuse, il faut la laisser faire.