‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationaleChapitre 20 sur 88 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La Bastille.

Jusqu'en 1773 la vie de Dumouriez avait été errante et agitée. Toutes les études, tous les travaux, toutes les commissions dont il avait été chargé, portaient sur des intérêts étrangers , sur des objets extérieurs. La France était le pays qu'il avait le moins habité, qu'il connaissait le moins. A cette époque commence pour lui un genre de vie tout différent, plus posé, plus sédentaire, où, tout entier occupé des intérêts directs de sa patrie, revêtu d'une place qui fixe ses idées, qui exerce suffisamment son goût pour le travail , satisfait de son sort autant que l'homme peut l'être , il s'occupe , au milieu de ses livres et de ses ateliers , d'un objet bien plus important pour la France , bien plus satisfaisant pour sa philanthropie. Il fallait un bouleversement pour le tirer de cet état tranquille et sage; il est arrivé, et il se trouve à présent replongé dans une vie errante et agitée, lorsqu'il a atteint l'âge du repos.

En lisant avec attention les Mémoires de sa vie , on verra que , toujours mu par le besoin de se faire un état, par l'horreur de l'oisiveté, par la soif de s'instruire, il avait plus d'activité que d'ambition, plus de désir d'agir que de paraître. On l'a vu refuser des grades supérieurs, d'abord en Espagne, ensuite en

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France: l'injustice que lui avait faite le duc d'Aiguillon, par la promotion des officiers qui avaient servi sous lui en Pologne ne l'avait pas même ému. Encore plus insensible à l'avarice , il s'était appauvri dans les missions brillantes qu'il avait eues ; il avait rejeté souvent les sollicitations qu'on lui faisait de vendre son crédit auprès de deux ministres dont il avait eu la confiance. Il avait refusé trois mariages fort riches qu'où lui avait offerts à Paris , parce qu'on calculait son avancement. Une pension de trois mille livres, des appointements pareils, étaient toutce qu'il avait acquis ; mais il les avait bien gagnés ,«2t il en était content. Il n'avait rien à se reprocher. Sans avoir de dégoût pour la vie , il y était peu attaché ; ainsi il ne sentit ni inquiétude ni chagrin en entrant en prison.

Il arriva à la Bastille à neuf heures du soir. Il fut reçu par le major, vieillard pédant et janséniste, qui le fit fouiller exactement, et lui fit prendre son argent, son couteau, et jusqu'à ses boucles de souliers. A ce dernier article il eut la curiosité d'en demander la raison. Le major lui dit finement qu'un prisonnier avait eu la malice de s'étrangler, en avalant un ardillon. Après cette belle remarque, ce major eut l'horrible imprudence de lui laisser ses boucles de jarretières. Il ne l'en avertit pas , et comme il avait grand faim , il demanda à souper. On lui dit qu'il était bien tard. Effectivement, la visite et l'enregistrement des effets avaient pris une heure et demie. Il pria le major de lui envoyer chercher un poulet chez le traiteur voisin. « Un poulet? dit le major. Savez-vous que c'est aujourd'hui vendredi ? — Vous êtes chargé de ma garde, et non pas de ma conscience. Je suis malade, car la Bastille est une maladie; ne me refusez pas un poulet. » D'Hémery, présent, convainquit le major, qui envoya chercher le poulet.

Alors on le mena dans son appartement. C'était une grande chambre octogone, d'à peu près quinze pieds en tout sens, et d'au moins vingt-cinq de hauteur , dont l'unique fenêtre de vingtdeux pieds de haut , s'ouvrant en trois parties , était un créneau étroit d'au moins quinze pieds d'épaisseur, avec deux rangs de forts barreaux de fer. Un vieux lit de serge fort sale et fort mauvais , une chaise percée, une table de bois , une chaise de paille

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