‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationaleChapitre 71 sur 88 · LIV. IV. — CHAJP. III. 34J · texte numérisé non relu

LIV. IV. — CHAJP. III. 34J

Il esta remarquer qu'un des justes reproches qu'on faisait au régime monarchique était l'instabilité des places ministérielles, qui nuisait aux affaires , perpétuait les factions , les haines , les vengeances, et les malheurs du peuple. Jamais cette instabilité n'a été plus forte que depuis la révolution ; jamais l'esprit de parti n'a plus influé dans l'expulsion et la nomination des ministres, et n'a donné plus beau jeu à la friponnerie et à l'ignorance.

Au reste, à présent cela est très-égal *, C'est un comité d'une douzaine de scélérats hardis qui règne , jusqu'à ce qu'il soit supplanté par quelque autre forme bizarre de gouvernement, que la guillotine élèvera et renversera à son tour. Et voilà la liberté des Français ! voilà l'objet de leur frénésie ! voilà à quoi ils ont sacrifié leur caractère , leurs lois , leur culte î voilà le bonheur qu'ils veulent communiquer à toute l'Europe, à coups de sabres et de baïonnettes!...

Le premier obstacle que Dumouriez rencontra à l'exécution de son plan lui vint d'un homme qu'il croyait devoir troujer très-prompt à le seconder. Il avait fait donner à la Bourdonnave le titre de général en chef, et il commandait sous ses ordres l'armée du Nord , comme Valence l'armée des Ardennes. 11 savait que la Bourdonnaye avait fort peu de talents et d'esprit. C'était un homme riche, d'une bonne maison de Bretagne, maréchal de camp avant la révolution , qui avait été attaché à l'éducation des enfants du comte d'Artois. Cet homme s'était d'abord mis dans la révolution , comme tant d'autres , pour sauver ses richesses et jouer un rôle. Il avait fréquenté les dubs , s'était donné de la popularité, et peu à peu s'était fait une réputation et un appui parmi les jacobins. Dès qu'il s'était vu général en chef, il avait aspiré à l'indépendance, et même à être chargé de l'expédition des Pays-Bas.

Il commença par écrire au général des lettres fanatiques, hautaines et déplacées. Il lui mandait un jour qu'il connaissait sa propre médiocrité; qu'il n'aspirait à être ni César ni duc de Brahant , mais qu'il était bon républicain, et qu'il ferait triompher la bonne cause. Le général montra ces lettres aux trois

4 Eu février 1794.

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commissaires de la convention , Delmas , Bellegarde et Dubois- Dubais, qu'il avait retrouvés à Valenciennes. Pout étouffer cette querelle dans son principe , ils le prièrent de venir avec eux à Lille , où ils reçurent les plaintes de tous les officiers généraux, auxquels la Bourdonnaye était insupportable. Il passait les jours entiers à lire le Moniteur et les feuilles jacobines , et à entretenir une correspondance mystérieuse avec les plus fameux jacobins. Le général eut une explication très-sévère avec lui , lui annonça que, pour peu qu'il apportât d'obstacles à ses plans, il lui ôterait son armée, le laisserait sans troupes dans son département du Nord, et même le ferait déplacer tout à fait, si cette première punition ne suffisait pas. La Bourdonnaye pleura, promit tout; le général s'apaisa , et retourna à son armée.

Alors il fit son plan de campagne, et il envoya à chacun de ses généraux une instruction où il lui prescrivait ce qu'il avait à exécuter , et lui communiquait la partie des instructions des généraux qui correspondaient à sa droite et à sa gauche , pour qu'il y eût toujours de l'ensemble dans ses mouvements. Ses forces pour s'emparer des Pays-Bas étaient très-considérables, et il était impossible que le duc de Teschen , même après la jonction de Clairfayt, pût lui résister.

Il observa surtout de ne pas faire la même faute que les Prussiens en entrant en Champagne, qui avaient perdu tout l'avantage de leur énorme supériorité en tenant toutes leurs forces réunies, et en ne prenant pas le parti de les développer; ce qui eût obligé Dumouriez à partager sa défense, qui eût été faible* partout. Il prit donc la mesure de diviser la totalité de son armée en quatre corps qui devaient opérer séparément , et dont deux ou trois pouvaient se réunir selon les circonstances , d'après les ordres qu'il leur donnerait, en conséquence de ce qu'il pénétrerait de la défensive de l'ennemi.

Ce plan de campagne était divisé en deux grands mouvements : 1° par le premier mouvement, le général Valence avec l'armée des Ardennes , de seize mille hommes , devait marcher par Givet sur Namur, pour couper le général Clairfayt qui arrivait à grandes traites de Luxembourg, et empêcher sa jonction avec le duc de Teschen. Il comptait que Valence pourrait dé-

bouclier de Givet vers le 5 novembre; mais des obstacles indépendants de ce brave général, qui a fort bien servi, l'ont retardé jusqu'au 13; et le général Clairfayt a eu le temps de laisser une forte garnison dans la citadelle de Namur , et de se joindre au duc de Teschen.

2° Le lieutenant général d'Harville devait partir de Maubeuge, se porter sur Charleroi avec douze mille hommes , se joindre au général Valence pour couvrir le siège de Namur, rester ensuite dans le comté de Namur pour contenir les secours qui pourraient venir du Luxembourg, pendant que Valence, continuant à descendre la Meuse par Huy, marcherait sur Liège, couperait la retraite au duc de Teschen, si, après avoir été poussé de la frontière, il voulait, comme on le disait , prendre un camp derrière le canal de Vilvorden pour défendre l'Escaut. Alors ce prince aurait été forcé de se retirer par la Campine et par Ruremonde.

3° Dumouriez , avec une armée de quarante mille hommes, devait marcher sur Mons , et en droiture sur Bruxelles , poussant devant lui le duc de Teschen , et avec intention de lui donner bataille s'il l'attendait.

4° La Bourdonnaye avec dix-huit mille hommes devait camper à Cisoing, s'approcher de Tournay pour forcer le duc de Teschen à partager sa défensive , s'en emparer si les Impériaux y laissaient peu de monde pour se tenir ensemble. Un corps d'armée de quatre mille hommes devait marcher sur Courtray et Deinse , pour forcer tous les petits détachements qui. étaient sur les frontières de la West-Flandre à se replier sur Anvers.

Si le duc de Teschen rassemblait toutes ses forces à Tournay, la Bourdonnaye devait se replier sous Lille; et Dumouriez, maître de Mons et marchant sur Bruxelles , aurait enfermé le duc de Teschen entre la Lys et l'Escaut, se serait fait rejoindre par les deux corps de sa droite , et l'aurait pris avec son armée. Mais cet événement ne pouvait pas arriver. Le duc de Teschen , en réunissant toutes ses forces , ne pouvait pas présenter plus de quarante-cinq mille hommes , et celles des Français montaient au double , avec une nombreuse artillerie.

Ce premier mouvement des quatre corps d'armée devait néccs-

sairement faire reculer le duc de Teschen jusqu'à Bruxelles , et même sans se battre , parce qu il devait craindre que Valence , réuni avec d'IIarville , ne marchât par Sombref sur Bruxelles 7 ou par Judoigne sur Louvain , pour le tourner , pendant que Dumouriez continuerait à le pousser devant lui, ce qui serait arrivé. Ainsi il aurait été obligé d'abandonner la position de Bruxelles, et de se retirer sur le Cortembergue ou sur la Montagne de Fer , en deçà ou au delà de Louvain.

Par le second mouvement, les deux armées de la droite devaient se réunir sous les ordres de Valence à Namur , si le duc de Teschen gagnait tout de suite Liège ; Valence devait prendre Namur, Dumouriez devait suivre les Impériaux jusqu'à laMeuse. La Bourdonnaye devait se porter rapidement à Gand , de là à Malines , d'où , par sa droite , il eût menacé de tourner la droite des Impériaux ; par sa gauche , d'aller assiéger la citadelle d'Anvers. Sa division de quatre mille hommes devait escorter six pièces de vingt-quatre, qu'on embarquait sur l'Escaut. Six autres pièces du même calibre suivaient la grande armée , et douze autres restaient à Valenciennes.

Ce second mouvement devait opérer l'entière évacuation des Pays-Bas , et Dumouriez ne s'attendait ni à trouver de résistance ni à donner bataille. Pendant ces marches en avant , deux mille hommes des garnisons de Dunkerque , Gravelines , Bergues et Saint-Omer, devaient s'emparer sans résistance de Bruges et Ostende. Dumouriez se réservait de passer la Meuse quand les châteaux d'Anvers et Namur , ou au moins l'un des deux , seraient pris.

Ce plan rencontra des obstacles , des retards et des changements. La Bourdonnaye oublia tous ses serments, et voulut épiloguer sur son instruction pour y substituer un autre mouvement, car il avait fait aussi son plan de campagne. Il voulait que Dumouriez marchât àMons avec d'Harville, laissant agir Valence seul sur la Meuse; et il voulait, avec son corps d'armée, aller faire le siège d'Ostende, et ensuite celui delà citadelle d'Anvers.

S'engageant ainsi avec vingt-deux mille hommes entre la mer et les canaux, il ne fallait qu'un très-petit corps pour s'opposer à sa marche , en lui disputant le passage des canaux et coupant

les ponts ; il perdait tout l'avantage de sa supériorité ; et comme il commandait une armée de recrues , et que lui-même n'était pas habile , il pouvait être battu , parce qu'il était trop éloigné , et que , d'après ce projet , son attaque n'avait ni liaison ni communication avec les autres armées.

Alors le général lui manda très-sévèrement d'exécuter son instruction sans s'en écarter, l'avertissant que sans cela il lui ôterait son commandement, et le donnerait au général Duvaî , qu'il lui envoya , à la prière de tous les autres généraux , pour le diriger. 11 avait fait lieutenant généraux Miranda et Duval, pour les récompenser de l'utile activité qu'ils avaient déployée pendant la campagne contre les Prussiens.

Il mit aussi auprès de la Bourdonnaye son habile aide de camp Philippe Devaux , qui avait si bien ménagé l'esprit de Kellermann ; mais il ne réussit pas auprès de ce général , qui était borné , altier et méchant; et se voyant traité comme un espion , il se retira au bout de quatre jours, en l'assurant qu'il n'y avait aucun parti à tirer de cet homme inepte et ambitieux , qui envoya de grandes plaintes aux jacobins et aux ministres contre son général , disant que par jalousie il avait refusé un plan excellent et facile , pour le faire échouer devant Tournay , place trèsforte défendue par une armée, et pour le sacrifier à son ambition. On en écrivit au général, qui manda qu'il ne changerait rien à son plan; qu'il fallait que la Bourdonnaye exécutât son instruction, ou restât en Flandre; et qu'il avait de meilleurs généraux que lui pour le remplacer.

Les retards vinrent du ministre de la guerre à envoyer les capotes , les souliers , les effets de campement , les munitions , l'artillerie et l'argent1. Tout devait être arrivé le 25 octobre; et Dumouriez, après avoir donné quatre jours de repos dans de bons cantonnements aux troupes qui venaient de la Champagne ,

1 Le général Dumouriez a fait impri- nonce, adopta contre Dumouriez toutes

mer sa Correspondance avec Pache. les préventions du parti jacobin; et

(Paris, 1793. ) Ce recueil, intéressant convaincu, quoiqu'à tort, que ce géné-

pour l'histoire, ne laisse aucun doute rai entretenait des projets ambitieux,

sur les entraves que ce ministre sem- il aima mieux compromettre le salut

blait prendre à tâche de multiplier, et de la république que de favoriser les

sur l'esprit de désorganisation qu'il conquêtes de l'homme qui menait l'ar-

porta dans l'armée. Le ministre Pache, mée à la victoire, devenu de girondin montagnard pro- {Noie de l'éditeur. )

354 MÉMOIRES DE DUMOURÏEZ.

avait ordonné de les rassembler le 28 dans un camp sur l'extrême frontière, entre Quarouble et Quiévrain. Il ne se trouva de tentes et d'effets de campement que pour la moitié des quarante mille hommes qui composaient cette armée, qui brûlait d'ardeur d'entrer en campagne. Le même retard causait les mêmes embarras pour les rassemblements de Maubeuge et de Lille , quoique tout eût été prévu et arrangé pendant le séjour du général à Paris. Il attribua ce retard au changement de ministère et au renouvellement des bureaux.

h II avait un excellent commissaire-ordonnateur , nommé Malus , qui était déjà en butte aux commis de la guerre ; on le traitait d'aristocrate, et on cassait tous les marchés qu'il faisait, sans en substituer de nouveaux. Le ministre de la guerre s'occupait alors à détruire la régie des vivres de l'armée , qui en France avait été portée au point de la perfection par soixante années d'expérience, et qui, dans toutes les guerres précédentes , avait toujours assuré la subsistance des armées et les opérations des généraux. Précisément parce que c'était une ancienne institution , on l'accusait d'aristocratie ; quand même cela eût été vrai , il n'y avait pas un grand danger; il n'y avait qu'à surveiller les régisseurs.

Ils avaient rendu les plus grands services en Champagne, où , par la rapidité des mouvements imprévus , il leur eût été fort facile de faire manquer les subsistances, sans même donner prise contre eux , s'ils eussent eu des intentions inciviques, comme on les en accusait. Le général leur avait rendu un témoignage avantageux, et avait fait leur éloge dans son discours à la convention. C'était donc un corps qu'il accaparait pour sa propre utilité ; il fallait donc le casser, pour ôter ce moyen à l'ambition du nouveau César. Ainsi raisonnaient les jacobins et les bureaux , qui , dans un changement de régime , devaient trouver à grapiller.

Pache , pour faire sa cour au peuple , s'attacha à décrier l'administration de ses prédécesseurs , et surtout de Servan , et à casser tous ses marchés , en promettant d'établir la plus stricte économie; et c'était dans le cours d'une campagne très-vive que , par cette cassation de tous les marchés , il paralysait toutes les parties du service des armées. C'est ainsi qu'en chassant du service des armées tous les commis expérimentés pour y placer

tous les jacobins ignorants et affamés , il a fait monter les dépenses seules delà guerre à deux cents millions par mois, a réduit les armées à la plus affreuse misère , et a fait manquer les plans les mieux combinés et les plus certains.

Ces mêmes retards furent encore plus marqués pour le rassemblement de l'armée du général Valence à Givet. Il n'y trouva rien de prêt , et il fut obligé d'attendre son artillerie , ses munitions et ses chevaux de trait jusqu'au 19 novembre : ne pouvant pas se mettre en campagne , il ne put pas s'opposer au passage du général Clairfayt, qui fit sa jonction sans obstacle. Le général Dumouriez , voyant que la saison s'avançait , voulant profiter du mois de novembre qui fut superbe, crut qu'il valait mieux se passer de l'armée de Valence que de retarder sa campagne; et, décidé à commencer ses opérations dès les premiers jours de ce mois , il fit au premier mouvement de son plan un changement.

Il ordonna à Valence, dès qu'il serait prêt, et sans attendre son artillerie de siège, de se porter rapidement par Charleroi sur Nivelle, pour tourner le flanc gauche de l'ennemi, s'il voulait tenir dans la position de Bruxelles; et comme il calcula que ce premier mouvement de Valence coïnciderait avec le second mouvement des autres corps de l'armée , il dirigea le premier mouvement du lieutenant général d'Harville de Maubeuge sur Binch, pour tourner le flanc gauche de l'ennemi dans la position de Mons , s'il s'obstinait à s'y tenir.

Il quitta Valenciennes le 28 , pour aller joindre son armée. Il avait fait une proclamation pour annoncer aux Belges que les Français entraient chez eux comme des frères et des amis; que leur dessein n'était que de les aider à assurer leur liberté ; qu'ils ne se mêleraient ni de leur gouvernement ni de leurs lois; qu'ils les laisseraient les maîtres de se donner telle constitution qu'ils voudraient; qu'ils ne lèveraient aucune contribution, et n'exerceraient aucun acte de souveraineté et de conquête. Il envoya cette pièce à Paris : elle fut approuvée par la convention, qui alors se respectait encore elle-même. On la trouva conforme à la Déclaration des droits de l'homme et à la constitution française, ainsi qu'à la saine politique.

356 MÉMOIRES DS DUMOUBIEZ.

Elle fut adoptée, le général fut autorisé à la publier. Il la fit imprimer dans les deux langues , et l'envoya à ses généraux avec une instruction qui y était conforme , par laquelle il leur prescrivait, dès qu'ils entreraient dans les villes de la Belgique, d'assembler le peuple , de publier cette proclamation, et de l'exhorter à changer sur-le-champ ses magistrats et ses administrateurs, sans cependant rien innover sur la forme des impôts et du gouvernement , ce droit résidant dans l'universalité de la nation , qui ne devait décider sur la constitution que dans une assemblée nationale, qui aurait lieu quand la Belgique serait entièrement délivrée des troupes impériales.

Ce fut à cette époque qu'il écrivit à la convention qu'il sérail le 15 novembre à Bruxelles, il y est entré le 14 ; qu'il serait le 30 à Liège , il y est entré le 28. Sa campagne était calculée comme une partie d'échecs, d'après sa grande supériorité; et, sans les obstacles insurmontables qu'il a rencontrés de la part du ministre de la guerre , il aurait été le 20 à Liège , et le 30 a Cologne.

Son projet était alors de pousser vivement les Impériaux, de leur faire passer le Rhin, et de prendre ses quartiers d'hiver depuis Clèves jusqu'à Bonn ; d'envoyer Valence à Andernach pour communiquer avec Kellermann par Coblentz, tenant ainsi le cours du Rhin, bloquant Luxembourg par le corps d'armée d'Harville d'un côté, et par celui de Ligneville de l'autre: cette place, qui était encombrée de malades et de gros équipages, épuisée de vivres par le long séjour de Tarmée prussienne , ne pouvant point en tirer du pays, qui par lui-même est stérile, ne pouvant recevoir aucun convoi de l'Allemagne , aurait été forcée à se rendre , peut-être même pendant l'hiver, après avoir souffert la famine et des maladies , ou aurait facilement succombé à l'ouverture de la campagne. La retraite de Kellermann, qui a laissé les Prussiens maîtres de Coblentz et de Trêves , et le prince Hohenlohe maître du Luxembourg, et les manœuvres coupables d'un ministre jacobin, ont fait manquer ce plan , qui aurait terminé la guerre.

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