CHAPITRE XXIL
La grande année était déjk sm* la Vistule.
Napoléon quitta Patis, se rendit dans la capitale de la Saxe, et de la à Dant^ic. Il avait été précédé par le roi de Naples , qui avait sollicité A permission d'aller à Dresde , et n'avait pu ^obtenir. Ce refus^ravaitsingulièrenient choqué : il me fit part des chagrins et des tribulations que Napoléon lui causait; il le disait du moins. Nous fumes les premiers que Tempereur reçut; il débuta avec moi par une question qui était assess plaisante. „Qu'est-ce que „les Dantiricois font de leur argent , de celui „qu-ils gagnent, de celui que je dépense chex „eux?*' Je lui répondis que leur situation était loin d'être prospère; qu'ils souffraient, qu'ils étaient aux abois. „Cela changera, ré- „pliqua-t-il; c'est une chose convenue, je les „garae maintenant pour moi."
Il était fatigué: nous nous retirâmes le roi de Naples et moi. Je fus rappelé un instant a])rès; j'assistai seul à sa toilette; il me fit diverses questions sur le service de la place. Quand il fut habillé, son valet- de- chambré sortit. ,,Eii bien, monsieur le général Rajjp, „me dit-il. Voila les Prussiens qui sont nos „alliés; les Autrichiens le seront bientôt. — - „Malheureusement, sire, nous faisons beau- „coupdemal comme alliés; je reçoiij de tous
du- général Happ. 13 1
„côte9 des plsdntes c<^ntr« po» troii]>e$. tt C'est „un torrent momentané: je verrai sa Alexan^ „dre veut véritablement la guerre; je l'éviterai ,,si je le puis/* Et changeant tout à coup de conversation: „Avea - vous remarqué comme „Murat a mauvaise inine ? il parait malade. — „3Ialade? non, sire, mais il a du ch^riii. — „Pourquoi du chagrin? Est-ce qu'il nest pas „content d'être roi? — Il prétend qu'il ne lest >,pas. — Pourquoi faitil des. sottises dans son „rQyaume? .11 doit être Français et non pas „rJapoUtain."
Le soir, j'eus l'honneut de souper avec Napoléon , le roi de INaples et le prince de NeuchàteL Avant de se mettre a table , on caiisa de la guerre avec la Russie; nous étions dans le salon. L'empereur aperçut tout a coup un buste en marbire, placé sur la console* „Quelle est „cette femme ? — Sire, c^est la reine de Prusse- „ — Ah ! monsieur le général Rapp , vous avea „le buste dé la belle reine chex vous ! Cette „femrae*lk ne m'aimait pas* — Sire , lui réi>on- „dis-je, il est permis d avoir chex soi lé buste „d'une jolie femme ; elle était d ailleurs l'épouse „d'un roi aujourd'hui votre allié."
Le lendemain nous montâmes a cheval; Napoléon visita la place , et paraissait content des travaux, Idrsquil aperçut je ne sais quel objet qui lui déplut; il s'emporta et me dit, devant un asséx grand nombre de f>ersonne», ,»qu'il „n entendait pas que ses ffouverûeurs :tranchas- „sent du souverain , qu il voulait que les ré- „gl(ements fussent exécutés/' La contravention était réelle, mais amsi peu importante^ elle
l'Ai Mémoires
ne méritait pas tant de bruits ,,Ne vousalFectex ^pas dé ^s reproches, me dit tout bas le roi de „Kaples ; l'empereur est contrarié , il a reçu ce ,, matin des lettres qui Font mis de mauvaise „humeur.** Nous continuâmes notre course, et nous rentrâmes. Napoléon reçut les généraux et officiers sous mes ordres , ainsi que les autorités civiles: il adressa a celles-ci diverses questions sur le coraimerce et les finances ; elles déploraient leur position : „Elle changera, leur „dit-41: je vous garde pour moi, c'est une chose ,,convenue : il n'y a que les grandes familles ,,qui prospèrent." Il aperçut M. de Franains aîné. ,^Quant a vous, monsieur de Franxins, „vous n^ vous plaignez pas , vos affaires sont y,en assex bon état ; vous avex au moins dix ^millions de fortune/*
Le soii;, j'eus l'honneur de souper encore avec Napoléon, le roi de Naples et le prince de Neuchàtel. Napoléon' garda le silence assez iong-temp.s: et prenant tout k coup la parole, 11 me demanda combien il y avait de^Dantaic k Cadix. 7— „I1 j a troj) loin, sire, — Ah! je „vou^ comprends , monsieur le général : nous ^,en serons pourtant bien jilus loin d'ici a quel- „ques mois. — Tant pis." Le roi de Naples , le prince de Neuchàtel, ne dirent pas ijn mot.
„Je vois bien, messieurs, reprit Napoléon, que „vous n'avez plus envie de faire la guerre: le „roi de Naples ne veut plus sortir de son beau „royaume, BertKier voudrait chasser k Gros- „BoiSj; ^t Kapp habiter son superbe hôtel a ,,Paris. — J'en conviens ,, sire. V otre majesté „ne m'a jamais gâté; je connais fort jfeu les ^plaisirs de la capitale."
du général Rapp. 135
Murai et Berthier continuèrent a garder le plus profond silence; ils avaient Tair piqué. Après diner ils me dirent que j'avais bien fait de parler aiilsià Napoléon. ^^A la honne heure 9 „mais vous nauriea pas dû, leur répondis-)e, ,,me laisser parler tout seul/^