‹ Mémoires du Maréchal de VillarsChapitre 10 sur 130 · octobre · texte numérisé non relu

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DoieDt et qui étoient affoiblis par les deux charges qu'ils avoient faites. Le marquis de Villars se mit à la tète de son r^iment avec près de quarante officiers volontaires de l'armée qui, dès le commencement de Taction, avment combattu avec lui. Cette brigade, composée de sept escadrons et de près de 300 chevaux qui restoient de toutes les gardes et du détachement, étoit en bataille devant les ennemis qui s'étoient encore rapprochés à la portée du mousqueton, mais bien en ligne, et présentant un front d'environ douze escadrons. Alors Farmée impériale tout entière se mit en marche pour soutenir les 2,000 chevaux, et engagea une affaire générale. Mais le maréchal de Gréquy, ne voulant pas en venir là dans le poste où il étoit, donna ordre aux neuf escadrons de nos troupes qui étoient devant les ennemis de se retirer au travers des intervalles de la maison du roi qui se formoit derrière cette première ligne.

Une pareille retraite étoit fort dangereuse, car on étoit si près des ennemis «qu'on ne pouvpit faire le caracolle d'un escadron, sans approcher à cinquante pas de leur ligne. Le marquis de Villars en courut bien le péril, et disoit aux volontaires qui étoient avec lui hors de l'escadron qu'ils pouvoient s'attendre qu'au moindre mouvement qu'ils feroient pour se retirer, ils seroient chargés aussitôt. Il les pria de demeurer derrière ces deux escadrons, et, par quelques coups de pistolet, d'éloigner les ennemis autant qu'il seroit possible. Son intention fut très bien exécutée, et cela donna lieu à un très beau mouvement de cavalerie qu'il fit le moment d'après.

Dès que notre ligne commença à tourner, celle des

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ennemis tout entière s'ébranla et la suivit ; mais comme il y avoit quarante volontaires qui faisoient incessamment feu sur ceux des officiers des ennemis qui s'approchoient trop, les escadrons, qui naturellement auroient dû tomber sur ceux du marquis de Villars, les pressèrent moins et lui permirent de se retirer plus lentement que le reste de nos troupes qui marchoient dans les intervalles de la maison du roi. Alors, voyant qu'en prenant en flanc cette ligne des ennemis, il pouvoit charger avec avantage, au lieu de rentrer dans l'intervalle, il fit marcher la gauche de ses deux escadrons, renversa sans peine la ligne des ennemis et la mena battant jusqucs à la tête de leur armée, en sorte qu'avec la tête de ses officiers, il se trouva près du canon des ennemis dont la colonne marchoit au milieu de toutes les autres, suivant l'ordre d'une armée qui veut se mettre en bataille. Il fut tenté d'emmener trois ou quatre petites pièces de canon et pro^ posa la chose à ceux qui l'avoient suivi ; elle n'étoit pas impossible, mais venant à regarder derrière lui, il se vit avec ses deux seuls escadrons qui se reformoient et connut bien qu'il seroit encore trop heureux de se retirer, ce que même il n'auroit pu faire sans être vivement poussé, si par bonheur il ne se fût trouvé sur les colonnes d'infanterie et de canon des ennemis, et par conséquent un peu éloigné de celles de leur cavalerie. Il se retira donc sans accident, si ce n'est que le canon des ennemis s'arrêta et tira sur lui. Le nôtre, même par une méprise honorable pour le marquis de Villars, en fit autant. Car comment s'imaginer que deux escadrons qu'où voyoit sortir du centre des ennemis ne fussent pas de leurs troupes?

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Il essuya sept oa huit volées de canon, mais il n'y eut que quelques chevaux de son régiment de tués, et, à son retour, le maréchal de Gréquy vit un cavalier du régiment qui, ayant reçu un coup d'épée en travers du corps, se retiroit mourant. Il demandoit son colonel, et rayant trouvé : < Êtes-vous content de nous, mon colonel? lui dit-il, je ne voulois que la consolation de vous voir avant que de mourir ^ . »

On a cru que des gens de guerre ne seroient pas ennuyés du récit d'une action particulière et d'un mouvement de cavalerie assez singulier pour mériter d'être rapporté avec quelque détail. Il seroit utile d'avoir pour ainsi dire devant soi un grand nombre de pareilles manoeuvres toutes prêtes. Ce sont autant de bons partis déjà tout pris ou des modèles de parti à prendre.

Pendant que les armées de France et de l'Empire se disputoient ainsi le terrain aux environs de Strasbourg, le prince de Saxe-Eisenach , qui commandoit un corps sur le Haut-Rhin, avoit fait faire un pont près du village d'Huningue et s'étoit emparé d'une redoute qui étoit plutôt une borne de nos terres et de celles de Bàle qu'une fortification que l'on eût dessein de soutenir. Cependant le baron de Montclar^, lieute- Dant général des armées du roi, fut détaché avec un petit corps pour s'o|)poser au prince de Saxe qui, ne

\ . Villars fit faire un tableau de ce combat de Kochersberg par Martin père, et le mit dans la salle de billard du château de Vaux, av(Hï neuf autres tableaux de batailles du même peintre.

2. Joseph de Pons de Guimera, entré au service en 1653, lieutenant général en 1677, cordon bleu en 1688, mort en 1690 à 65 ans.

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pouvant s'y établir, repassa le Rhin, et le duc de Lorraine s'étant éloigné, Tarmée du roi alla passar le Rhin à Brisach, à peu près dans le même temps que le prince de Saxe-Eisenach s'approchoit du fort de Kell, sous lequel il se plaça avec ses troupes.

Le maréchal de Gréquy résolut de l'attaquer ; on fit une marche forcée, la brigade de la Valette ayant la tête de la marche, et, à Tentrée de la nuit, on arriva sur le bord de la Kintche^ Le marquis de Villars Ait détaché avec 300 chevaux pour la passer le premier et voir ce que Ton pourroit entreprendra. Après l'avoir passée et s'être mis en bataille avec le peu de troupes qu'il avoit, il s'approcha des ennemis, trouva une barrière gardée par de l'infanterie qui fit feu et suivit une espèce de digue bordée d'un fossé qui alloit de la Kintchc au Rhin. La nuit étoit fort noire, et au bruit que faisoient les ennemis, il jugea qu'ils et oient en bataille derrière cette digue. Il crut qu'en attendant qu'il eût assez de troupes pour les attaquer, il ne pouvoit mieux faire que de les obliger à s'étendre, en les inquiétant de plusieurs côtés. Pour cela, il envoya six ou sept détachements de sept ou huit maîtres chacun, avec ordre de tirer en divers endroits, de faire un grand bruit le long de la digue, et il retourna à cette barrière qu'il trouva abandonnée* En même temps, il y fit entrer un lieutenant de cavalerie très hardi avec vingt maîtres. Ce lieutenant trouva la cavalerie des ennemis en bataille [et s'approcha] le plus près d'elle qu'il lui fut possible. 11 envoya une seconde

1. Kintzig, rivière du duché de Bade qui se jette dans le Rhin en face de Strasbourg.

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fois SQD lieutenant qui, à Theure même, lui rapporta que les ennemis s'ébranloient pour se retirer, et que quelques escadrons avoient déjà commencé à tourner. Le marquis de Villars ayant plus de quinze trompettes, tant de son détachement que des trompettes qui avoient suivi les volontaires qui étoient avec lui, il les partagea, fit sonner la charge à tous, et avec ses quatre troupes se jeta sur les ennemis dont le corps étoit de plus de S,000 chevaux ; ils tirèrent en tournant et tout fut renversé. On les pressoit vivement, lorsque les gardes du maréchal de Gréquy, faisant un escadron qui marchoit à la tête de l'armée, chargèrent par derrière la troupe du marquis de Villars, qu'ils ne reconnoissoient pas, et tuèrent son maréchal-des-logis et quelques cavaliers du dernier rang. Le marquis de Villars, qui pouvoit se croire enveloppé des ennemis par le grand nombre qu'ils étoient et le peu de gens qu'il avoit, retourna sur ceux qui le pressoieni par derrière ; plusieurs des gardes du maréchal de Gréquy furent tués, et l'on ne se reconnut qu'au feu des armes et au mot de ralliement qui étoit Villars. Cet accident empêcha qu'on ne suivit les ennemis aussi vivement qu'on l'eût fait, dont cependant la plupart se jetèrent dans le Rhin, et abandonnèrent tous leurs équipages.

Le maréchal de Gréquy voyant le duc de Lorraine éloigné et le prince de Saxe - Ëisenach retiré sous Strasbourg, fît toutes les dispositions nécessaires pour persuader qu'il alloit repasser le Rhin et prendre des quartiers d'hiver. On envoya les ordres pour les routée de l'armée, et le mois de novembre étant même avancé, le duc de Lorraine ne pouvoit guère 1 4

s'attendre que ie marquis de Gréquy songeât à faire le siège de Fribourg. Cette ville n'étoit fortifiée que d'une double enceinte d'assez bonnes murailles, avec de vieilles tours, et d'un château sur la coupe d'une montagne assez bon, mais fort petit.

Pour ôter les fourrages aux ennemis, qu'on jugeoit bien qui viendroient au secours de Fribourg dès qu'ils seroient informés du dessein qu'on avoit de l'attaquer, le maréchal de Gréquy fît brûler tout le pays qui est entre les montagnes et le Rhin, en remontant vers Brisach. Mais le marquis de Villars, qui avoit l'arrièregarde de l'armée avec 300 chevaux et qui naturellement humain eut toujours en horreur tout ce qui n'est que cruauté, sauva, malgré les ordres du général, une partie des petites villes où l'on mettoit le feu en passant.

On prit des quartiers autour de Fribourg, et la brigade de La Valette fut logée dans la vallée de Kinderstal ^ .

Le duc de Lorraine n'eut pas plutôt appris que le maréchal de Gréquy, au lieu de repasser le Rhin, formoit le siège de Fribourg, qu'il rassembla ses forces pour marcher au secours et envoya d'abord par la gorge du Walkirk' un corps de cavalerie de dragons et de 1 ,000 hommes de pied choisis pour se jeter par les montagnes dans la place.

On avoit ordonné un fourrage dans la vallée de Walkirk. Le marquis de Villars, qui commandoit 300 chevaux d'escorte, ayant été averti de la marche

i. GûQthersthal. L'abbaye du même nom est dans ia vallée à 5 kil. sud de Fribourg.

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