‹ Mémoires du Maréchal de VillarsChapitre 12 sur 130 · Écrit aussi Rhinfeld, aujourd'hui Rheinfelden · texte numérisé non relu

Écrit aussi Rhinfeld, aujourd'hui Rheinfelden

forestières avoient rassemblé toutes leurs garnisons et 3 ou 4,000 schenapans; c'est ainsi qu'on nommoit les paysans des montagnes, gens assez aguerris. Tout ce corps marchoit par le haut des montagnes et n'avoit aucun avis de la capitulation du gouverneur de Fribourg, de sorte qu'il attaqua l'abbaye de Kinderstal, quartier de la brigade de La Valette, dans le même temps qu'on voyoit sortir de Fribourg la garnison.

Le marquis de Yillars étoit auprès du maréchal de Créquy, et, entendant vers son quartier un grand bruit de mousqueterie, il s'y rendit à toutes jambes et trouva l'abbaye investie et vivement attaquée par les ennemis qui en avoient barré les avenues. Un capitaine de son régiment défendoit une brèche avec vingt cavaliers à pied, tout étoit en désordre, plusieurs même se tenoient cachés et ne songeoient plus à se défendre. A son arrivée, tout reprit courage , et conune il vit qu'on ne pouvoit sauver cette brigade qu'en forçant les ennemis, il se mit à la tête de cinquante maîtres et passa au travers de tout le feu de l'infanterie ennemie qui, voyant arriver du secours du côté des autres quartiers, ne songea qu'à se retirer. C'est ainsi que d'être demeuré dans la brigade de La Valette valut au marquis de Yillars d'avoir eu la première part au combat de Kokersberg, à la défaite du prince de Saxe-Ëisenach et aux deux affaires de Walkirk et de Kinderstal.

A l'égard des autres actions qu'il vit comme volontaire dans le cours de cette campagne, ce ne fut qu'en les cherchant avec ardeur et avec une véritable envie de les trouver qu'il y parvint ; et ce n'est en effet que

par là qu'on peut parvenir à en voir plus qu'un autre, n y a tel officier qui, à la rigueur, a fait son devoir et qui en plusieurs années de service ne s'est pas trouvé à une seule action.

Le marquis de Yiilars revint passer l'hiver à la cour. Le roi avoit quelque bonté pour lui ; mais une passion violente, qui pourtant ne déroba jamais un seul de ses jours aux occupations de la guerre, en enlevoit un très grand nombre aux soins de sa fortune.

L'inimitié de M. de Louvois pour lui se déclaroit en tout. Le régiment de Villars n'avoit jamais que de mauvais quartiers. Ainsi il ne pouvoit guère bi:iller par la magnificence ; mais, en récompense, l'intrépide valeur du chef et de ceux dont il étoit composé répandoit sur lui une autre dose d'éclat que la magnificence ne donne ni ne supplée point, et qui même se passe fièrement de tout celui que la magnificence donne. Cependant le marquis de Yiilars, peu attentif à faire sa cour, et brouillé avec le ministre de la guerre, essuya encore le sensible dégoût de voir de ses cadets faits brigadiers, et lui de ne point avancer. A la campagne précédente, il avoit déjà vu passer devant lui le marquis du Bordage^ neveu du vicomte de Turenne, mais il sembloit que cette dernière campagne, si heureuse pour lui en actions, devoit le garantir d'un semblable malheur. Il prit la liberté d'en marquer sa vive douleur au roi, et de le presser dans des termes respectueux, mais assez forts; Sa Majesté y répondit deux fois avec bonté, et même avec des éloges de ses

i. René de Montbourcher, marquis du Bordage, brigadier de cavalerie le 25 février 1677, maréchal de camp 4688, tué au siège de Philipsbourg le 18 octobre de la même année.

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actions, mais à la troisième, ce fut avec quelque aigreur, et le marquis de Yiilars se retira. Réduit à la nécessité de se faire un mérite, qui forçât la fortune en sa faveur, et d'être pour ainsi dire lui-même sa créature, son cœur lui suggéra le seul parti que la raison elle-même lui laissoit à prendre, de servir, de surmonter les obstacles ou de périr.

Pendant ta campagne de 1678, son régiment fut destiné à l'armée du maréchal de Gréquy où il se rendit dans la fin de mai.

lU joignit Tarmée campée dans la plaine de Neuboui^^ Celle du duc de Lorraine s'en approcha, et le prince Louis de Bade' vint à la tête de 1 ,000 chevaux pour attaquer nos gardes. Dans ces temps-là, les grandes gardes du camp étoient d'escadrons à étendards, et l'on appeloit gardes ordinaires des détachements de cinquante maîtres que l'on distribuoit dans le front de l'armée. Depuis on a supprimé les gardes d'escadrons, et l'on ne s'est servi que de gardes ordinaires. Le marquis de Villars, qui avoit la grande garde de la gauche de l'armée, voyant un corps considérable de cavalerie des ennemis marcher à nos gardes de la droite qui étoient placées dans des lieux couverts d'arbres, au lieu que le côté qu'il gardoit étoit une plaine d'une grande étendue, laissa à la gauche, pour laquelle il n'y avoit rien à craindre, deux petites gardes de dix maîtres et marcha au grand

i . Neuenburg dans le grand-daché de Bade, sur le Rhin à hauteur de Mulhouse.

2. Louis Guillaume de Bade, né en 1 655, mort en i 707 ; vainqueur des Turcs à Salankemen en 1691 : battu par Villars à Friedlingen.

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trot avec son escadron, et trois gardes ordinaires au secours de 300 chevaux commandés par Olier, colonel de cavalerie, que le prince Louis de Bade pressoit extrêmement. Il arriva assez à temps sur le bord du petit ruisseau de Neubourg, qui couvroit la tète du camp, pour sauver ces 300 chevaux qui se retiroient au galop. Olier fut tué, mais le marquis de Villars rallia le reste de ce détachement et arrêta le prince de Bade.

Dans le même temps que le marquis de Yillars avoit quitté son poste pour s'opposer aux ennemis, l'escadron des gardes du corps, qui étoit à la droite, avoit pris un parti fort différent. Il se retiroit à mesure que les ennemis approchoient. Le maréchal de Gréquy arriva dans le moment ; le marquis de Yillars, qui savoit que plusieurs officiers généraux Tavoient blàmé sur ce que les gardes du camp, disoient-ils, n'étoient destinées qu'à avertir et point du tout à combattre, et qu'elles ne dévoient jamais quitter leur poste, dit au maréchal, en présence de ceux qui l'a voient désapprouvé : € Je suis jeune, et il me reste encore beaucoup à apprendre ; c'est pourquoi je prends la liberté de demander à mon général, si, étant de garde dans un pays fort découvert et par conséquent fort en sûreté, j'ai bien ou mal fait de laisser à ce poste deux petites gardes seulement, et d'avoir marché à un ennemi qui poussoit nos troupes et vouloit entrer dans le camp. » La réponse du maréchal de Gréqui fut dure pour ces officiers généraux. Il ne les connoissoit point, mais il ne ménagea pas les termes, et dit nettement : € Qu'il n'y* avoit que des poltrons et des pédants qui pussent ne pas approuver la conduite du

marquis de Yiliars ; qu'il Yen remercioit et le prioit d'aller se reposer quelques heures, et ensuite de se mettre à la tète d'un parti de 500 chevaux qu'il lui destinoit. »

Le marquis de Yiliars marcha avec ce parti sur l'armée ennemie , poussa des gardes et ramena quelques prisonniers. Le maréchal de Gréquy, informé que les ennemis avoient un corps sous Reinfelt, petite place sur le Rhin, à trois lieues au-dessus de fiasle, marcha ta nuit et surprit ces troupes dont la plus grande partie se retira par le pont de Reinfelt. Le marquis de Tessé^ colonel de dragons, les suivit avec beaucoup de vivacité à la tête de son régiment et y fut blessé, et les poussa jusque sur le pont. Nos dragons en tuèrent un très grand nombre, mais le marquis de Ranes^, lieutenant général des armées du roi et colonel général des dragons, y fut tué.

Le maréchal de Gréquy ayant, par cette action, jeté la plus grande partie de l'armée impériale vers Reinfelt, crut que, par une marche forcée, il pourroit arriver/ sur Offembourg, petite ville sur la Kinche, à hauteur de Strasbourg, avant que le duc de Lorraine pût y faire entrer du secours, et qu'en peu de jours il s'en rendroit maître, d'autant plus qu'elle étoit mal fortifiée et n'avoit qu'une foible garnison. Il fit vingt-

i. Phil.-Emm. de Froulay, marquis de Tessé, maréchal de camp en 1691, lieutenant général en 1696, souvent blessé, mort à Crémone en 1 701 .

2. Nicolas d'Argouges, marquis de Ranes, gouverneur d*Alençon, maréchal de camp en 1675, lieutenant général en 1677, tué le 7 juillet 1678 au combat de Seckingen, le lendemain de Tattaque du pont de Rhinfeld, où il se signala.

sq>t lieues en quatre jours avec cavalerie, infanterie et canon, les gros bagages suivant plus lentement.

Le duc de Lorraine, voyant Reinfeit en sûreté, pénétra les desseins du maréchal de Gréquy, et dans le même temps que l'armée de France s*ébranloit pour mardier sur Offembourg, celle de l'empereur se mit en mouvement pour sauver cette place, en sorte que les deux têtes d'armées se trouvèrent, comme à un rendez- vous marqué, au pied du château d'Artembourg S sur la Kinche, à la sortie des montagnes. Le marquis étoit à la tête des premières troupes ; on attaqua la tête de celles de l'empereur dont les cinq ou six premiers escadrons furent renversés. Le marquis de Yillars prit le colonel Renfin lorrain, et l'on poussa les ennemis jusque sous les murailles de la petite ville de Gegembach^ qu'ils occupoient. Leur diligence sauva Offembourg. Mais le maréchal de Gréquy songea à attaquer le fort de Kell, alors très mauvaise petite fortification de terre qui couvroit la tête du pont de Strasboui^.

On ouvrit une tranchée pour se placer de manière qu'on pût le lendemain donner un assaut à ce mauvais ouvrage, sans partir de trop loin. Dix compagnies de grenadiers et 300 dragons soutenus de quatre bataillons furent commandés, et l'on y marcha en plein jour. Le marquis de Yillars, s'étant trouvé dans ce moment-là à la tranchée, se mit à la tête du premier détachement. Il avoit un habit en broderie d'or, et le maréchal de Gréquy le voyant le premier sur la brèche.

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