‹ Mémoires du Maréchal de VillarsChapitre 91 sur 130 · Villars au roi · texte numérisé non relu

Villars au roi

A Munich, 45 janvier i688.

Post-scriplmn. — Je crois, Sire, devoir encore informer Votre Majesté de 1 état présent des inclinations de l'Électeur. Cette mais-

tresse, à laquelle il s'est attaché depuis deux mois, qui est une dame de la cour nommée Mademoiselle de Sinzendorf, l'occupe très vivement. C'est pour elle que se font touttes ces festes et il n'est remply présentement que du désir de lui plaire. Les dificultés qu'il trouve dans la demoiselle, qui se conduit assés bien, raniment encore d'avantage, et je vois à tout cela les comroencemens d'une grande passion. La demoiselle sçait bien qu'elle m*en a les premières obligations. Elle se sert quelquefois de mes conseils, et, si elle l'emporte sur les autres, je crois que, quoy qu'elle soit parente du comte de Kaunitz qui Ta fait dame de l'Électrice, j'auray assez de crédit sur son. esprit pour qu'elle ne me soit point contraire. Cependant l'Électeur écrit très régulièrement à Mademoiselle de Welem. Elle doit venir accoucher icy dans un appartement qu'il luy fait préparer au-dessous du sien. Il n'y a que

moy et les qui soient de ce secret-là. Les Piedmontois n'y

entrent point. Ainsi, quand elle sera icy, je tascheray de gouverner celle des deux qui prendra le plus de crédit.

Pour Madame de Kaunitz, je crois que cela tombe beaucoup. Mais, comme j*y ay déjà été trompé une fois, je n'oserois en répondre. Cependant, comme tout s'use, je crois que l'on se passera fort bien d'elle, et d'autant plus que TÉlecteur m'a assuré que, quoy que l'Empereur désirât fort présentement de renvoyer le comte de Kaunitz icy en qualité de grand maistre, il ne lui donneroit assurément point cette charge, et que mesme il avoit écrit à la comtesse de Kaunits d'une manière à lui faire comprendre que cela ne se pou voit pas

(Orig. Areh. des Aff. étr.)

• 9. Villars au Roi,

E^ctrait. A Munich^ 15 janvier 4688.

Voyant... qu'on commençoit à faire de grandes propositions à ce prince, dont quelques-unes ressemblent à celles de Vostre Majesté, j'ay creu devoir mettre tout en usage et luy descouvrir tout ce que Vostre Majesté veut faire en sa faveur si, se destachant quelque jour des intérêts de la maison d'Austriche, il veut s'engager dans ceux de Vostre Majesté.

Les dernières propositions de renoncer en faveur dudit prince aux royaumes de Naples et de Sicile l'ont porté à faire une réflection sérieuse sur les premières, à délibérer nouvellement avec ses deux ministres dont il a pris les avis par écrit, l'un et

Tautre croyant être le seul consulté; jeTay empesché de oommaniqaer ces affaires-là aux autres, en remonstrant audit Électeur que, comme le secret est de la dernière importance, s'il veut s^attacher aux intérêts de Vostre Majesté, il n'y en auroit plus dès que les ministres, que luy-mesme m'a avoué estre Austrichians, en auroit quelque connoissance.

Voicy les responces du dit Électeur sur tous les poincts, que luymesme m'a dictées :

Sur l'élection du Roy des Romains, ce prince m'a chargé d'en faire connoistre sa très humble reconnoissance à Vostre Biajesté, ({ue quoy qu'il comprenne bien que Tintérest de Vostre Muesté est de balancer la puissance de la maison d'Autriche, luy, Électeur, doit toujours se tenir pour très obligé et honoré que Vostre Majesté veulle plus tost jetter les yeus sur luy que sur d'auties princes en Allemagne ausquels elle pourroit esgallement donner son appuy pour ladite élection, et qu'enfin, puisque Vostre Majesté a de telles veues pour luy, cette bonté luy doit faire voir qu'il doit toujours s'attacher aux intérests de Vostre Majesté plus tost qu'aux autres, mais que luy, Électeur, supplie Vostre Majesté de faire réflection qu'en se déclarant compétiteur du Roy de Hongrie à l'élection de Roy des Romains, il se déclare en mesme temps ennemy irréconciliable de toute la maison d'Austriche, et avant que de s'engager à aucun traitté, comme Vostre Majesté voudra le mettre à couvert des périls que courent ses États environnés de tous costéz de ceux de la maison d'Austriche et le garentir de tous les risques qu'il court en cas de rupture, Son Altesse ne doute pas de tous les moyens que Vostre Majesté en peut avoir, mais elle estime juste d'en estre informée avant toute autre chose.

J'ay répondu sur cela qu'il falloit beaucoup de conduite, de secret et de temps pour laisser désarmer l'Empereur et s'armer soy-mesme.

Secdhdement, pour estre en estât de soustenir la dignité impériale, ledit Électeur demande des esclaircissemens jusqaes où pourroient aller les subsides de Vostre Majesté et les moyens qu'on luy donneroit, en favorisant des quartiers dans l'Empire, d'entretenir une armée de trente mille hommes absolument nécessaire pour 80 déffendre des puissances qui luy seroient apparemment opposées.

A l'csgard du second point touchant les villes de Ratisbonne, Nuremberg et Augsbourg, et ce qui peut et doit appartenir audit Electeur entre l'Inn et le Danube, luy. Électeur, m'a dit que les terres qui sont du costé de Passaw appartiennent toutes audit

évesché qui est une fondation de sa maison, ou à ceiuy de Freysing à quoy il ne veut pas toucher non plus, qu'ainsi il n'a aucune prétension considérable de ces costés-là. Pour les trois villes, cydevant nommées, il est certain qu'elle en a de légitimes et mesme sur plusieurs en Suabe, mais Son Altesse demande comment elle pourroit s'en rendre maistre sans commancer une grande guerre dans TÂlIemagne. Sa dite Altesse m'a encore dit qu'elle en avoit de très justes sur le royaume de Bohème, mais qu'elle sçavoit bien que ce n'estoit pas des matières à mettre sur le tapis, ny ausquelles on peut songer présentement.

Finalement, sur les dernières propositions de renoncer en faveur dudit Électeur aux royaumes de Naples et de Sicile, luy. Électeur, comprend non seulement l'importance des dites offres, mais que Vostre Majesté, par ses forces maritimes, sa puissance redoutable on Italie, les places qu'elle a en Piedmont et Montferrat, son alliance avec les Suisses qui peuvent favoriser le passage des trouppes dudit Électeur en Italie, est plus en estât de mettre luy, Électeur, en possession desdits royaumes que ceux qui pourroient luy faire de pareilles offres, en cas que le Roy d'Espagne n'ayt point d'enfans. Je dois dire à Vostre Majesté que j*ay lieu de croire qu'elles avoient desjà esté faittes à ce prince par la maison d'Austrichc, d'autant qu'il me dit à la première ouverture que je luy en fis : a Ne voudra-t-on point mettre aussi que c'est en cas que j'aye des enfans de l'Électrice? i

Ledit Électeur comprent l'avantage de ces dernières propositions, et c'est ce qui l'a le plus esbranlé, mais les esclaircissemens qu'il désire à l'heure qu'il est, regardent principalement la seureté de ses Estats présens. Je n'en suis pas demeuré là et j'ay en espérance de porter les choses plus loing, mais le comte de Kaunits a envoyé un courrier audit Électeur et luy mande qu'il avoit receu des ordres de l'Empereur de luy faire encore de nouvelle^ropositions plus considérables que les premières. Je ne puis parler positivement ny des unes ny des autres, mais je rendray conte à Vostre Majesté de plusieurs discours interrompus que l'Électeur m'a tenu sur ce sujet, que les lumières de Vostre Majesté pourront pénétrer :

Premièrement il m'a dit, en m'assurant pourtant qu'il s'opposeroit à l'élection du Roy de Hongrie pour Roy des Romains, pour laquelle le comte de Kaunits le doit presser encore, que c'estoit des vcuos esloynées pour luy que celles de l'Empire, puisque l'Empereur n'est pas dans un aage fort avancé, aussy bien que celles

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408 ÂPPEm)iGE.

des royaumes de Naples et de Sicile, le Roy d'Espagne estant plus jeune que luy. a Mais, si dès à présent TEmpereur me mettoit en possession de quelque Estât considérable, je vondrois bien, tans me brouiller avec le Roy, estre plus grand seigneur que je ne sois, et je pourrais un jour, si le roy d'Espagne mouroit sans enfims, redonner ces pays-là au Roy, moyennant qu'il me mist en possession des royaumes de Naples et de Sicile, i Ge discoars-là me fit d'abord juger que peut-estre on luy offroit la Flandre; je lui dis que je ne pouvois m'imaginer que la maison d'Âustriche Tonlat luy donner des Estats, à moins que ce ne fut quelqu'un qui le ruineroit et qu'elle ne pou voit soutenir elle-mesme, et je luy donnay à entendre que je croyois qu'il vouloit parler de la Flandre; il me dit sur cela : « Si c'estoit le Tirol? » Je luy dis : c Nous ne voudfoions pas eschanger celuy-là, de quoy nous serviroit-il ? » Gela rompit la conversation.

Une autre fois, il m'a dit : « Si la maison d'Austriche me mettoit dès à présent de certains Estats entre les mains et qu'on voulut par là m'engager seulement à ne pas traverser personnellement l'élection du Roy des Romains, le Roy n'auroit-il point assés de voix parmy les électeurs pour la faire tomber sur moy, sans que je parusse agir. Alors, sans manquer aux paroles que les Austrichiens m'obligeroient sans doute de donner, s'ils me mettoient en possession desdits Estats, de ne point travailler à estre Roy des Romains, je pourrois l'estre et me trouverois en mesme temps en possession de leurs pais. » Je luy ay répondu que, selon toutes les apparences, la maison d'Austriche ne feroit aucun traitté avec luy qu'il ne s'engageast contre les interest de Votre Majesté, et qu'alors il ne seroit plus question ny de Roy des Romains, ny de subsides de Vostre Majesté, ny des villes cy-devant nommées et autres terres voisines de ses Estats, ni des royaumes de Naples et de Sicile, qu'il ne seroit question que de le regarder comme Austrichien, et que, quand lesdits Austricbiens ne craindroient plus que Vostre Majesté songeast à le tirer de l'esclavage oii je l'ay désjà averty qu'il se mettoit insensiblement , ils le laisseroient tomber dans tous les désordres oii tous ceux qui avoient commandé pour les Espagnols en Flandre s'estoient t9)uvés dans tous les temps.

J'ay eu l'honneur, par le dernier ordinaire, de mander à Votre Majesté qu'il cstoit arrivé ici un M^^ de Pimentel, général de bataille dans les Pays-Bas et envoyé du marquis de Gastanaga... 11 attend ici un courrier qui luy doit venir en droiture d'Bs-

pagne. Tout cela augmente Topinion que j'ay qu'on veut offrir la Flandre en souveraineté à TÉlectcur de Bavière. C'est à quoy les sieurs Schroit et Leydel s'opposeront certainement. Je dois dire à Votre Majesté que l'Électeur m*a rendu compte de l'avis de ces ministres. Le premier a parlé en babil bomme, donnant de grandes vues à l'Électeur, et très conformes à celles de V. M. Le dernier a esté d'avis de se renfermer dans l'unique dessein de jouir tranquillement de la Bavière. L'Électeur m'a dit qu'il l'avoit traitté de misérable, et que, s'il montroit à Votre Majesté des sentimens aussi bas que ceux que ce ministre lui conseilloit, elle ne songeroit pas à l'élever, et que si luy, l'Électeur, n'avoit pas eu de plus grandes veuës que de se renfermer dans l'unique possession des États que lui avoient laissés ses pères, il n^auroit pas fait cinq campagnes en Hongrie. Du reste, l'Électeur m'a dit qu'il faisoit des propositions assés dures à l'Empereur pour cette campagne et qu'on lui accorderoit si l'on vouloit qu'il la fit. Premièrement, il veut commander en cbef, avoir la grosse armée, et si Monsieur de Lorraine ne s'accorde pas de cette condition, qu'il ne vienne pas à l'armée, bors pour le siège de Belgrade, parce qu'il en avoit donné sa parole à Vienne ; qu'au cas dudit siège, il vouloit bien que le commandement fût séparé, pourvu qu'il eût le cboix des quartiers, des attaques et des officiers généraux et ingénieurs qui devroient servir audit siège. D'ailleurs l'Électeur prétend qu'outre les subsides de ses troupes, on lui donne encore de certaines sommes pour des dépenses qu'il n'explique point.

(Orig. Arch. des Aff. étr.)

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