CHAPITRE IX
L'hiver et le printemps de 1796 se passèrent dans le repos. lie général Jourdan mit ce temps à profit, pour l'organisation de son armée et pour la remettre dans le meilleur état possible , malgré Textréme pénurie d'argent dont nojis souffrions. Il n'en fut pas de même à Tarmée de Rhin-et- Moselle, où le général Pichegru, non-seulement laissa ses troupes à Tabandon , négligées et en proie à toutes sortes de privations pendant Thiver, mais où il calculait sur cette détresse , pour favoriser Texécution du plan de trahison qu'il poursuivait avec persévérance. S'il était pe^tnisde faire un choix parmi les actes criminels dont s^est composée cette trahison , celui-ci serait peut-être le plus odieux. Un général , à qui des milliers d'hommes ont été confiés, et qui doit , pour ainsi dire, en être le père, commet, en spéculant sur la misère et la ruine de ses propres soldats, une action
vraiment infernale. Nous connaissons aujourd'hui tout le plan de Pichegru. Il n'avait accepté Tarmislice qu'avec répugnance , parce qu'il arrêtait les progrès des Autrichiens. Pendant Thiver et le printemps , il insista , au contraire , pour qu'on le fît durer, parce qu il calcidait que le gouvernement du nouveau Directoire allait en s'afTaiblissant de plus en plus , que les ressources manquaient , et que les armées abandonnées se désorganiseraient plus vite que si elles étaient en campagne. Dans le courant d'avril, il fut cependant remplacé dans le commandement qu'il avait si mal exercé ; mais il eut encore assez d'influence pour faire mettre à sa place un général qui avait servi sous ses ordres en Hollande, qui lui avait succédé dans le commandement de l'armée de ce nom, et qu'il croyait pouvoir continuer à diriger. Le général Moreau fut ce successeur. Alors Pichegru manda aux Autrichiens de se hâter de reprendre les hostilités et d'ouvrir la campagne, de la manière la plus vigoureuse. Il leur donnait l'assurance que les armées françaises étaient hors d'état de résister, et que s'ils débutaient par un succès éclatant , le trouble se mettrait dans le gouvernement directorial et dans les conseils. A la faveur de ce trouble, les amis d'ancienne date qu'il avait conservés parmi les républicains, et la grande réputation dont il se croyait encore entouré, lui feraient décerner le
commandement supérieur. Devenu ainsi mai ti*e de la situation y il lui serait facile de Taire du gouvernement ce qu'il voudrait.
Cette abominable trame, dont nous étions bien loin de nous douter alors , mais qui, depuis, a été mise au jour dans son entier , fut déjouée par les événements de la guerre, qui prirent une tournure toute différente de celle sur laquelle Pichegru et les Autrichiens avaient compté. Elle décida cependant la rupture de Tarmistice, que les Autrichiens, sur les instances de Pichegru , nous dénoncèrent pour le i*^ juin 1796. Voici quelles étaient alors les forces et les positions des armées :
L'armée de Sambre-et-Meuse, forte de soixantedix-huit mille hommes, s'étendait, depuis les montagnes de Solingen, par Dusseldorf, Cologne, Bonn et Coblentz , sur la rive gauche du Rhin. Elle occupait le Hundsruck, Zimmern, Kirn et Birhenfeld, d'où l'extrême droite, sous les ordi*es du général Marceau, se rattachait à la Moselle, et se reliait par des postes avec la gauche de l'armée de Rhin-et-Moselle , sous les ordres du général Saint-Cyr. Cette armée, d'égale force, se rattachait à la Sarre et se prolongeait dans les montagnes par Bliecastel, Pirmasens et Anweiler, jusqu'aux lignes de la Queich et jusqu'à Landau; la droite remontait la rive gauche du Rhin jusqu'à Bâle. L'armée autrichienne était sous les ordres directs de
Tarchiduc Charles, qui avait succédé au maréchal Clairfay t^ et qui commençait sa brillatite réputation militaire; elle comptait plus de cent quatre-vingt mille hommes^ et elle était composée de Tanéienne armée deClairfayt) réunie à celle de Wurmser. Ses masses étaient concentrées entre les deux armées françaises^ occupant KreuEnach^ Rayserslautem, Neustadt^ et aboutissant au Rhin^ d'une part par la Nahe , de l'autre par la ligne du Speyerbach. Elle avait son aile droite commandée par le duc de Wurtemberg^ sur la Sieg^ vis^à-'Vis la division Lefebvre^ et son aile gauche répartie sur la rive droite du Rhin supérieur. Outre sa supériorité numérique sur les deun armées françai^s, elle avait râvantage d'occuper une positioti centrale, d'être à oheval sur le Rhin au moyen des deux forterwiêtn de Mâyence et de Mannheim, ce qui lui permettait d'opérer à volonté sur les deux rives , et d'être enfin réunie dans la main d'un seul chef, tandis que les Français avaient deux armées et deux généraux en chef. 11 faut ajouter que si nos troupes étaient excellentes et animées du meilleur esprit, elles manquaient de beaucoup de choses, sous le rapport du matériel et des chevaux, à cause de la pénurie d'argent où nous nous trouvions. Notre artillerie était très -mal attelée, notre cavalerie n'équivalait pas à la mmtié deia cavalerie autrichienne. Nous man-
DU MARÉCHAL-GÉNÉRAL SOULT. IHl
quiôDs de tout^ et rarmée etiuemie avait tout eH abondance.
La reprise des hostilités ne nous prit cependant pas au dépourvu . Dans le courant du printempê, le Directoire voyant le danger de la position de nos armées, avait senti qu'il n*y avait pas d'auti^ moyens d'y remédier, qu'en pretiatit FinitlàtiVè dék opérations et l'ofTensive. Il avait rédigé, eii côilséquence, un plan qui reçut les observations déè généraux Jourdan et Moreau , et qui fUt modifié d'après elles. Il voulait même le faire mettre htt<médiatement à exécution ; mais les générauji lui firent comprendre que leurs armées étaient enCôfè . trop dépourvues sous le rapport des subsistances, et qu'il valait mieux attendre que la rupture dé l'armistice fût dénoncée par les Autrichiens, puis»cju'on avait toujours dix jours pour se prépâréi*. Lé plan resta pour être exécuté, quand il en sei^àit temps. 11 consistait à faire d'abord passer le Rhiti h l'armée de Sâmbre^et-Meuse, comme Tannée pfëcédenté ; elle devait, en se portant sur la Lahn, y attifer l'armée autrichienne. L'armée de RhirtHçt- Moselle profiterait de ce moment pour passer te Rhin dans les environs de Strasbourg, desôêftdfe ce fleuve par sa rive droite , et chercher à ^agMéi* le haut Necker et les ôommunications de Tamnée autrichienne, qui se trouverait ainsi tèsiertée èû'^ tre les deux armées françaises. Il y avait méaie
lieu d'espérer qu'elle serait forcée de se retirer, et que nos deux armées feraient leur jonction sur la rive droite du Rliin. Ce plan avait des chances contre lui si rarmée autrichienne eut manœuvré avec pkis d'audace ; mais on calculait avec raison siu* la prudence avec laquelle les armées ennemies manœuvraient alors.
Le 31 mai nous marchâmes aux ennemis ; le
lu BliHi bar rar-
née de Sambre- passage dc l'Âcher, qu'ils voulurent défendre, fut
forcé, le 1" juin, en avant de Troisdorff, à Lohnort et à Lohnrath ; ensuite, Tavant-garde s'élevant vers la haute Sieg, alla passer cette dernière rivière au-dessous de Blankenberg , et se dirigea sur la position retranchée que les Autrichiens avaient à Mekerath. Battus à lein* droite par nos colonnes, et voyant leur gauche entamée par une charge de notre cavalerie qui avait passé la Sieg à gué, au-dessous du confluent deTAcher, ils se retirèrent précipitamment sur Altenkirchen, laissant le champ de bataille couvert de leui*s morts, et cinq cents prisonniers en notre pouvoir. La colonne de gauche, que je commandais, fui plusieurs fois engagée contre des forces supérieures , et eut constamment sur elles l'avantage. L'ardeur était telle, que quatre soldats emmenés par dix-sept Autrichiens , eurent l'audace de les attaquer , les blessèrent pour la plupart , leur arrachèrent leurs armes et me les amenèrent prisonniers. Le gé-
néral en chef fît récompenser la valeur de ces braves.
L'action fut beaucoup plus vive à Altenkirchen , où le prince de Wiurtemberg, commandant la droite de Farmée autrichienne, avait réuni toutes ses forces. Sur cette position, qui est couverte par le cours marécageux de la Wiedbach , les Autrichiens opposèrent une opiniâtre résistance ; mais elle ne servit qu'à augmenter leurs pertes. Trois colonnes que forma la division d'avant- garde, soutenues en seconde ligne par la division Collaud déployée, passèrent simultanément la Wiedbach, les marais et les bois qui la bordent, se rallièrent au pied de la position ennemie, gravirent la hauteur au pas de charge, et emportèrent tout à la baïonnette , sans tirer un coup de fusil. La colonne du centre, que le général Lefebvre conduisait en personne, favorisa, par la vigueur de son attaque, une charge de notre cavalerie que le général Kléber ordonna au moment décisif et qui eut un plein succès. La colonne de droite en fit autant ; celle de gauche, que je commandais, soutint les derniers efforts que firent les ennemis pour rétablir le combat, et détermina leur déroute. J'avais tourné Altenkirchen, j'étais parvenu sur la route qui conduit de cette ville à Hachenburg , où , en débordant la droite des Autrichiens , j'interceptais une de leurs principales communica*
194 M^tfOmES
tipps. Les lieutenants généni}^ de Milius et prince de Wurtemberg se portèrent trois fois sur iDoi avec toute I^uf cavalerie , une grosse masse d'infanterie et une forte artillerie ; toutes ces attaques échouèrent devant la fermeté de mes braves soldats. Enfin les ennemis se sauvèrent du champ dd bHtt^iUe dans le plus gr^nd désordre , nous abaadonnant presque toute leur artillerie, plqsieurs milliers de fusils et trois mille prisonniers, parmi lesquels était le régiment de Jordis-infanterie en SO|i entier; ils perdirent encore plus d*bommes, timt iPQrts que blessés. Pour obtenir ce résultat, PQtre perte fut insignifiante,
lt9i division continua le lendemain sa marche fiir Hachenburgi où nous primes des magasins considérables, et elle s'avança dans la direction ^e Umhurg. Je fus détaché, avec deui(. bataillons m deux cents chevaux, en camp volant, sur Her<f horn f pour éclairer, à Textréme gauche de l'ar^ mée, les routes de Gies§en , Wetzlar et Weilburg. l^ous n'avancions qu'avec lenteurt pour donner le temps 4u centre et à la droite de l'armée, qui étaient sur la Nabe , de venir passer le Rhin a ^ieuwied, et de nous rejoindre. Mais ce retard, en même temps (\\xi\ nous privait de tirer de la victoire d'Altenkirchen tqut le fruit que nous deviens eu espérer, donnait aussi le temps à TarchiduP Charles d'arriver sur la Labn avec (|es
renforts. Le 13, le chef d'escadron Gardanne, qui commandait un parti de cept chasseurs en avant de mon camp, m'informa que 1^ général autri* chien Wemeck venait d'arriver à Wetzlar avec sept bataillons et deux régiments de cavalerie , et que Tennemi se renforçait sur toute la ligne de la Lahn. En effet, à la première nouvelle reçue de notre attaque, l'archiduc Charles s'était hâté de faire passer le Rhin à quarante mille hommes de son armée , et de les conduire lui-même sur la Lahn. Le général Jourdan, de son c6té, avait attendu que ce mouvement fàt prononcé pour retirer les divisions qu'il avait sur la Nahe. Le 14, les divisions fiernadotle et Championnet, avec la cavalerie , entraient en ligne. En déduisant les divisiop^ Marceau et Poncet, qui étaient restées en corps d'observation sur la rive gauche du Rhin , et les troupes employées au blocus d'Ehrenbreistein , le général Jourdan n'avait qu'environ einquante mille hommes sur la Lahn ; il était toa-* jours inférieur en force à l'ennemi j cependant, il aurait encore pu remporter des succès, s'il avait tenu son armée concentrée, en la ikisant manœuvrer dans une seule direction , et si , par la hardiesse de ses entreprises, il avait entretenu l'ardeur des troupes, que les premiers avantages obtenus avaient excitée. Il faut profiter de l'élan du soldat français pour l'attaque, tandis que cet élan s'afTal-
blit quand des opérations , qu'il ne comprend pas, lui font croire qu'il y a de Thésitation dans la direction, et qu il va se défendre au lieu d'attaquer. Néanmoins, cet inconvénient eût disparu, si , comme je viens de le dire , le général Jourdan eût tenu ses divisions à portée de s6 secourir, et
surtout s'il s'était souvenu de la manœuvre que
l'ennemi avait employée, dans la campagne pré* cédente, pour lui faire quitter la ligne du Mein, en violant la ligne de neutralité. Nous nous retrouvions ici dans le même cas. Je donnai des avis réitérés à ce sujet; je demandai à plusieurs reprises du renfort, surtout de la cavalerie, parce que je voyais , à chaque instant , grossir la droite des Autrichiens; sur le point de Wetzlar, les généraux Wemeck et Kienmayer venaient d'y amener vingt et un bataillons et quatre régiments de cavalerie, et déjà quatorze mille hommes y étaient réunis. Le projet de nous attaquer par notre gauche était annoncé. Enfin, mes rapports signalaient un corps de dix mille hommes d'infanterie, deux régiments de cavalerie et vingt pièces de canon, qui était dirigé, k travers la Hesse, de Giessen par Gladbach, sur Siegen, pour se porter sur nos communications.
ComiMt Malgré tous ces avis, on ne crut pas le danger
si pressant, car la division Lefebvre fut seule dirigée , dans la journée du 1 5 , sur Wetzlar, et elle
arriva sur la petite rivière de la Dille , où elle occupa levillage d' Altstetten et Fabbayed^Altenburg. Mais elle y était à peine qu'elle se vit attaquée par tout le corps autrichien et saxon , qui était à Wetzlar en force très-supérieure. Elle le repoussa d'abordy mais accablée par le nombre, il lui fallut des prodiges de valeur, et toute la fermeté dé son digne chef, pour se faire jour au travers des ennemis ; elle parvint enfin à se retirer sur Hachenburg, sans avoir fait de trop grandes pertes. Ce combat, glorieux pour le général Lefebvre et pour ses braves soldats, détermina la retraite de toute Farmée, qui se voyant débordée à sa gauche, se replia sur Neuwied et sur la Sieg.
Pendant que le combat de Wetzlar se livrait, .£<>';*>>'^ j'étais à huit lieues de là , cherchant à multiplier mes faibles moyens par une grande vigilance et par des mouvements continuels. Je m'attendais à être incessamment attaqué , car près de moi une rumeur sourde , qui régnait parmi les habitants , annonçait l'approche des ennemis ; mes émissaires et mes coureurs la confirmèrent. Ces derniers me rendaient compte qu'ils n'avaient pu faire passer un de mes rapports , les communications étant déjà interceptées ; ils m'instruisirent aussi de l'engagement qui avait eu lieu la veille, en arrière de Wetzlar, et de la reti'aite de Tavant-garde. J'avais à peine fini de recueillir ces renseignements, que
dUerborn.
SOI MtlfOIRES
tout à coup y vers midi , la 16 juin, je fus assailli par uua nuée de cavaliers autrichiens , qui précédaient une longue colonne d'infanterie. S'ils l'avaient attfïnducy il m'eût été difliçile de me tirer du danger. Mais, confiants dans leur nombre (ils étalant plus de quatre mille), ils voulurent avoir la gloire de me prendre sans son secours , at ils ma l'annoncèpeiit même. Quand ils me joignirent, j'avais rallié tous mes détachements et je prenais la précaution de fprmer ma troupe par échelons , espaçant les carrés de talla façon , qu^en se protêt géant réciproquement, ils pussent, au besoin, pecevoir ma petite cavalerie. Je me mjs en roar^ che dans cet ordre , que j'eus soin de conserver pendant le trajet de deux lieues que j'avais à faire à travers un pays découvert. D'abord les Autrichiens me sommèrent de mettre bas les armes. Je leur répondis par des coups de fusil. Alors ils m'assaillirent par une charge générale, qui leur réussit tout aussi peu ; ils renouvelèrent ensuite et presque à tout instant, leurs attaques pour me prendre par épuisement; ils me tinrent enveloppé pendant près de six heuras. Je ne pou«^ vais avancer qu'en les repoussant ; aussi j'allais fort lentement. Enfin , je me débarrassais de la septième charge, lorsque Tadjudant général Ney, envoyé par le général Kléber pour avoir de mes DOpvelles, arriva à moi avec vingt-oinq hussards
qui Tiiccorap^gnaieiUi U avmt traversé toute ]a o^v^lerie aulricbi^QQP pour rn'appgrler Tordre de \% retraite. 3qii apparition , qui pouvait faire croire qu'il était suivi par d'autres renforts , Tat^ titube de mep trqupe», que rien n'avait abattues, Tiipproche de }fi nuit et les pertes eonsidc^rables que les ennemis avaient faites , déterminèrent ce» derniers à cesser leur poursuite. Alors , continuant ni4 raarphe sur AUenkirçhen, je rejpignis Tarmée, qui depuis deuj^ JQur« était en mouvement pour reprendre #^ positions sur le {Ihin, Je n'avais
éprouvé AUQnpe perte, et j avais empoché les Autfîpbiens de déborder notre gauebe pour se porter mv nos derrières. Mon retour, dont on gvait désespéré , fut célébré comme un sueeès.
L'échec éprouvé était par lui-même insignU Ggnty et, comme je l'ai fkit remarquer , on Taurait évité en tenant les divisions plus rapprochées, tandis qu'en leur faisant embrasser une trop grandf étendue de terrain , le moindre désavun^ tng^ éprouvé sur une aile devait les obliger toutes à se retirer. ()n pareil cas, on ne peut se rei mettre en ligne qu'en reculant à une distance plus pu moins éloignée , distance qui dépend du plus ou m^ins d'ordre qui a présidé au premier mQU? vement de retraite, ou de la vivacité que l'ennemi a mise à la poursuite, ta retraite du Mein et celle de laLabn, nous en offrent deux exemples ; il ^'en
présentera un troisième dans le cours de cette campagne. Les mêmes effets suivent ordinairement les mêmes causes, à moins qu'ils ne soient arrêtés par des incidents étrangers et imprévus. Le général Jourdan fit repasser le pont de Neuwied aux trois divisions qui étaient venues de ce côté, quelques jours auparavant. Les trois autres, formant Taile gauche sous les ordres du général Kléber, eurent ordre de se replier sur la Sieg, et , si elles étaient suivies par des forces supérieures, jusqu'au camp retranché de Dûsseldorf. J'avais rejoint la division à Uckerath ; le général Kléber m'en fit repartir aussitôt avec une colonne comme la précédente, et avec la même mission, celle d'éclairer l'extrême gauche de l'armée. Je devais observer tout le cours de la haute Sieg, m'établir sur la route de Siegen à Siegberg, puis, si je me trouvais pressé par des forces trop su|)érieures, me retirer sur lx>hmar, pour y passer l'Acher, et rejoindre enfin le corps d'armée qui serait probablement alors derrière la Sieg. L'ordre du général Kléber se terminait ainsi : « Le général Soult maintiendra la discipline la plus sévère parmi ses troupes et multipliera ses forces par son activité; il prendra ses subsistances dans le pays. Le général Soult a donné trop de preuves de son intelligence et de son courage, dans sa retraite d'Herborn, pour que le général Kléber croie nécessaire
d'entrer dans de plus grands détails. » De son côté, le général Kléber, qui iraimait pas les retraites, et qui ne voulait céder le terrain que pied à pied, avait tenu peut-être un peu trop longtemps la bonne position d'Uckerath. Allaqué, le 19 au matin , il voulut prendre l'initiative ; il dirigea sur l'ennemi trois colonnes d'attaque , mais il fut i*eçu par des forces trop supérieures. L'affaire fut des plus vives, les troupes comme le général se couvrirent de gloire ; mais elles éprouvèrent des pertes. Toutefois elles purent rentrer dans leur position où l'ennemi ne vint plus les attaquer ; le général Kléber l'évacua, dans la nuit, pour continuer sa retraite. J'avais encore à opérer la mienne séparément et j'en reçus Tordre du général Kléber. Cet ordre était ainsi conçu :
a Sitôt la présente reçue , veuillez , mon cher général, faire . rentrer tous vos détachements et partis, et vous retirer ensuite sur Siegberg, vous éclairant principalement sur la Sieg , où l'ennemi pourrait jeter quelques troupes pour empêcher ou troubler notre retraite. J'espère qu'elle sera aussi brillante, que celle que vous avez faite à Herbom.
« Du champ de bataille à Uckerath, le i^' messidor an iv. »
Ma retraite se fit sans incident, et je rejoignis le corps d'armée, le lendemain, à Reinsberg. Nous rentrâmes dans le camp retrancha de Dùsseldorf.
m MÉMOIRES
LWee L'àrm^e de Sambre-et-Meuse aurait pu avoir des
sicg. chatices favorables, si elle eût poursuivi, plus loin qu'elle ne le Fit , les premiers succès que son aile gauche avait remportes sur la rive droite du Rhin. Quoi qu'il en soit, le général Jourdan avait atteint ion but principal : celui d'attirer sur lui le gros de l'armée autrichienne, et de faire une puissante diversion en faveur de l'armée de Rhin-et-Moselle. Une . autre diversion , à laquelle on s'attendait moins ^ venait en même tetnps favoriser les opérations de C^tte armée. Le général Bonaparte avait ouvert cette merveilleuse campagne d'Italie qui allait , pour son début , le mettre au rang des plus grands guerriers doiit l'histoire ait conservé les noms. En sept semaines, il avait conquis le Piémont, forcé la cour de TuHn à une paix humiliante, dispersé l'armée autrichienne; il était entré dans Milan, dans Vérone^ et il investissait Mantoue. La cour de Vienne était stupéfaite; elle n'avait, depuis quatre ans^ donné qu'une attention secondaire à ritalie^ où la guerre, reléguée sur le sommet des Apennins 9 se traînait péniblement, et pour la plupart du temps , avec désavantage pour les armes françaises. Elle se voyait surprise au cœur de ses États, et elle n'avait pas pensé à organiser des réserves pour un événement auquel personne n'avait songé jusqu'alors. Cependant il Aillait, à tout prix, sauver Mântoué. On prit vingt-
DU MARÉCHAL- GÉNÉRAL SOULT. 80ft
cinq mille hoitimes commandés par Wurmser , fet oti les dirigea en toute hAte sur Tltalie ; ce ôorps d'armée quitta le Rtiin , le ld juin.
L'tti*mée dé Rbin-^et-Moselle tie perdit pas de Pa»Mge
» é du Rhin par
ietùpê pour profiler des deU^ circonslànee^ dtli l'armée de Rhin favorisaient ses opérations. Pendant que, pftr déUJL fortes attaques sur les lignes des Autrichiens, en avant dé Spire et de la tête de pont de Mannhéim , il attirait l'attention des ennemis sur cette direction, le général MoreaU leur dérobait le mouvement de son aile droite, qui était portée avec la plus grande rapidité sur Strasbourg , sous le prétexte qu'elle était destinée à passer en Italie. Le 24 juin, un pont de bateaux, préparé dans le plus grand secret à Strasbourg, était jeté au-dessUs de cette ville, et le passage du Rhin s'effectuait de la manière la plus heureuse. Quoique après le passage , le général Moreau eût mis quelque hésitation et quelque lenteur dans ses mouvements, il eut cependant contre l'aile gauche de l*arméé autrichienne, commandée par le général Latour, après le départ de Wurmser, deux beUes aiïaires. Tune, le 28 juin, sur la Kinzig, la seconde et là plus importante, le 8 juillet, en avant de Rastadt. En même temps, il avait étendu sa droite dans la chaine de Id forêt Noire, et s'en était emparé, menaçant ainsi la vallée du haut Necker. Aussi, après l'affaire du 10 juillet, l'archiduc, craignant
pour ses coaunuiiicalians , se décida à quitlrr la vallée du Rbîn et se re|Jia en bon ordre, |>ar Prorsheim, sur le haul Necker, qu'il passa le 19 juillet, lentement suiW par le général Moreau. Depuis le 1 7, le général Saint-Cjr était entré à Stuttgardt, mais il notait pas soutenu. Le 21, ce général attaqua cependant la gauche de Tannée autrichienne à Esslingen, et le succès qu*il y rem* porta détermina Tarchidoc, qui avait compté s'arrêter sur la rive droite du Necker, à continuer son mouvement de retraite sur le Danube. Le général Moreau Vy suivit avec la même lenteur, et les deux armées arrivèrent ainsi dans les premiers jours d'août dans le bassin du Danube , h la hauteur d'Ulm.
 la première nâgovelle du ))assage du Rhin par le général Moreau , Tarchiduc , qui était alors sur la Sieg, s*était hâté d'accourir au secours de sou aile gauche et d'y ramener les troupes qu'il en avait fait venir quelques jours auparavant. 11 laissa le commandement de son aile droite , opposée à Tarmée de Sambre-et-Meuse et forte d'environ cinquante mille hommes, au général Wartenslel>en. De notre côté, nous nous remîmes aussitôt en o))érations , comme la première fois : l'aile gauche, sous les ordres du général klélier, s'avança, de Dûsseldorf, sur la Sieg, le centre passa à Neuwied , et la division Lefebvre fut portée à l'ex-
Irênie gauche, sur la Sieg. En y arrivant, le 4 juillet, le général Lefebvre apprit qu'un corps autrichien, commandé par le général Kray était placé à Wildendorf , dans une forle position , et il résolut de l'attaquer sur trois colonnes. Celle de droite était commandée par Tadjudant général Gardanne , le général Lefebvre s'étail réservé celle du centre, et je fus chargé de celle de gauche. Il m'était recommandé (T attaquer açec audcice , partout où je rencontrerais l'ennemi. Cet ordre fut ponctuellement exécuté ; l'ennemi fut partout culbuté et nous laissa plusieurs centaines de prisonniers. Cette affaire détermina la retraite du général Wartensleben, qui avait pris une bonne position à Neukirchen, dans le dessein de s'y arrêter; il fut passer la Lahn à Wetzlar. Nous la passâmes nousmêmes à Giessen , et nous nous portâmes dans la direction de la Nidda, à Dorheim, pour déborder ime nouvelle position que le général Kray avait prise à Friedberg. Ce général comptait se maintenir dans cette position , qui est célèbre, et il avait reçu des renforts. Mais l'attaque des trois divisions du général Kléber fut telle que rien ne put leur résistep. La colonne du centre entra dans Friedberg même, de vive force. Après cette action très-meurtrière, les Autrichiens n'eurent plus qu'à se retirer sur la rive gauche du Mein. Le général Kléber investit alors Francfort, et y fit jeter, pen- 1. 20
3Ôft MÉMOIRES
datit deux jours, des obus, ce qui dëlermina la YÎlle à se rendre; on y entra le 16 juillet. L'armée autticbiehnë , coiUiiUiânt Sa retraite, nous perttlit d^feiitret' successiveiiieilt dans AschalTenburg , Wîki^zburg , bù nous troUvâtlies un arsenal et de ttès-gfands approvisiotlneilients, dans SchweinfilIPt, Bàiiiberg, Erlàtigen et Àmberg. Le 20 aoùl, nôtjs prenions position sur la rivie droite de la Naab. Notre marche se faisait lentement, parce c|lië nous attendions des nouvellfes dé Tartnëe de tlbin-et-Mosellë , qui lie nous parvenaient pas. De sôh côté , Varmée etttieniie nous parut plusieurs (bis vouloir prendre position ; mais, lorsque nous fai^ioil^ nos dispoisitions d'attaque, elle se retirait. 11 n'y eut cjue des engagements partiels , doiit {|iielques-uns furent assez \ifs, comme à Bambei*g, où les divisions Grenier et Championnet èfltrc^ent, de vive force, à Burg-Eberach , où la division Beriiadotte rencontra l'arrière-garde au- Iri&hiènne à Sulzbach, forte positioti que lès âivi§iôns CoUaud, Grenier et Lefebvre emportèrent sur le corps comniandé pat- le général Kfày.
Durant toute cette marche, la division Lefebvre t!bntiniia à tenir la gauche de l'armée , et ma brigade à tenir l'extrême gauche , étant le plus sou- Vent détadiée pour éclairer tous les tnouvements de Tannée. Elle fit capituler la petite place de
Konigsliofen, où nous trouvâmes cinquante bouches à feu et de bons magasins.
Nous arrivâmes sur la Naab le 20 août, aprèà ^"« .."»■???
'I de rarchidi
une affaire vive que la division Collaud , qiii n*était Charles. pas soutenue, avait eue conlre le corps du général Kray. A cette époque, Tarmée de Rhin-et- Moselle, qui n'avait fait aucune tentative pout Se mettre en commimication avec Tartnée de Sambréet-Meuse, s'éloignait de celle-ci, de plus ett plus. Elle avait livré, le 11 août, à Neresheîm, uttë bataille décousue, et qui ne resta indécise que pàf la fermeté avec laquelle le centre de Tarmée , livré à lui-même , résista aux attaques réitérées de^ Autrichiens. A la suite de cette affaire, Tarchiduc avait pris un parti très-hardi. Il avait passé le Danube à Donauwerth, prévoyant bien que le général Moreau l'y suivrait , et cela arriva en effet. Aussitôt l'archiduc repassa le Danube, le 20 août, a Ingolstadt, ne laissant que son aile gauche sous les ordres du général Latour , devant l'armée de Rhin-et-Moselle , ce qui laissait à cette dernière là facilité de s'avancer à la fois sur le Lech et sur Augsburg. Uarchiduc lui-même, avec une forte partie de son armée, se porta sur l'armée dfe Sambre-et-MeUse. 11 y a à remarquer que le général Moreau (Ut instruit de ce mouvement , car il en donna avis au général Jourdan ; mais cet avis parvint trop tard. Il ne prit lui-même auctine me-
rendre ttûm^M que or Warteuaklicii. albit aroir qaée sor FaraKe <le Saobn-^-Mcmst^ ri lui lûr ^prmncr des rrv^cn qui comproarltraîcnt, à son loor, r«Mée de fOnn-et-Maselle. Le grâcnl Moteao nea contima pas moins à s'éteoiirr sor b me dfo^ da Danube, où cfaaqœ pas <|oli fatsait en airant mettait de plus en pkis son année en
Ainsi, le 24 août, il passait le Ijecli, prés de Friedberg, opération brillamment e&éculée; le 1*^ septembre, le général Desaix lÎTrail an combit airantageux, près de Reicfaertshofen ; le 3, le passage de risar était ferc/' , à Fretsiogen ; tons ces avantages forent obtenus en pure perte. Eln grand bomme de guerre, rarcfaiduc avait profité de nos Ciutes, et il commençait à recueillir le fruit de ses excellentes dispositions. 11 avait, par une manceuvre habile , ressaisi roccasion de joindre ensemble les detix années autrichiennes, tandis que les armées françaises semblaient, au contraire, éviter une jonction qui leur était cependant bien nécessaire et manifestement indiquée. Profitant du défaut de concert entre nos généraux en chef, Tarchiduc put se placer entre les deux armées françaises, tenir ses troupes réunies, et faire
de ces opérations décisives par lesquelles on a bientôt repris le terrain qu on avait commence par céder, tout en le disputant. Des deux armées françaises , celle de Sambre-et-Meuse était la plus avancée, la plus exposée, et peut-être la plus irrésolue dans ses projets. Ce fut sur elle que l'archiduc se porta.
I^ position sur la Naab, isolée et beaucoup trop étendue, avait Finconvénienl de n'offrir de bonne issue qu'en changeant de direction , puisqu'on n'avait devant soi que les âpres montagnes de la Bohême, où il était impossible de s'engager. Il eut mieux valu s'arrêter sur la Wils, la gauche à Wilseck, où elle eut été couverte par des marais fort étendus, et se rattacher par la droite au Danube, pour lier la communication avec l'armée de Rhin-et-Moselle, et concerter ensemble les opérations sur l'une ou l'autre rive. On eût ainsi été à portée de s'appuyer réciproquement , au lieu d'embrasser un aussi grand espace, et de laisser une trouée où l'ennemi avait toute facilité de venir se placer. La division Bernadotte avait été laissée seule dans cette trouée, à Neumarkt; ce fut sur elle que l'archiduc se porta d'abord. Malgré une énorme disproportion de forces, cette division soutint, pendant deux jours, les 22 et 23 août, sa retraite avec la plus grande fermeté, et se replia sur Lauf sans avoir été entamée; mais,
L'archiduc attaque rami de Samlir e i MeoM.
8iO MÉMOIRES
le lendemain , elle continua sa marche sur Forchheiro y ce qui découvrait la droite ^e Parmée. Elle aurait plutôt dû rejoindre directement Tarmécy qui, de son côté, se serait portée à sa rencontre ; de cette manière , elle pouvait reprendre des mouvements offensifk, tapdis que la fausse direction qu elle prit et qui l'isolait , compromit le reste de T armée, qui commençait à peine son mouvement, et entraîna la retraite de toute Varmée jusque sur le Mein. Les quatre divisions qui étaient sur la Naab , n'avaient pas de temps à perdre pour quitter cette ligne; elles se mirent en marche, dans la nuit du 23 au 24, pour se replier sur la Wils^ \\ y eut de la confusion dansée mouvement nécessairement précipité. La division Collaud eut une fâcheuse affaire d'arrière^garde, ù Amberg , et y perdit deux bataillons ; le grand parc de l'armée fut très-«xposé, pendant toute une journée , entre Sulzhach et Welden. Heureusement, les Autrichiens mirent peu de vigueur dans leur poursuite, au moment où l'armée française faisait, devant eux, un mouvement de flanc, et ils perdirent du temps dont nous profitâmes. Enfm , le 28, Tamiée, ycofnpris la division Bernadotte, était réunie sur la Wiesent, la droite à Forchheim,
i. Voir, à la fin du chapitre, l'ordre g<^néral pour la
sur U Rednitz , et la gaucl^e ^ ËbermaQsta4t EXie pa^^ , dans cette position , If^ journée du 29 , qqî fi^t eipployéç è fajrp iniitilemeqt recpnfiaîtPe , pw la dÎYÎsÎQn Qeriiadûtte, le passage de Buf^-Éberapb , sur 1^ rive gauphe de )^ Redni^z , et sur la rputç de Pamb^rg à Wurzhprg. Le corps ^utHchi^n de tfotze, pon^posé de trois dîvisîpq^y lirait p^^ la f\ednitz, au-des^gs de forc^heim, §|i méfne tepfips que nogs arrivions ^ur la Wîeumt; (ipe de sps divisions s'était ^vancé^ jusqu à Burgr Éb^r^cl), et un parti d'avaqt- garde était même entre à Bamberg , mais en avait été chassé aussitôt*. 1^ division B^rnadotte fit , eq conséquence, iin^ t^qtatiye ^ur Burg-Éberach ; miûi ce mouv^ ment I dépourvu d'ensemble , où Ton perdit du temp$, ^t qui n'était pas sontenu, écbqiia; 1^ général 4ourdan attendit, poqr le repi«ndre,.le lepr dem^^ m^tiq ; mais il lui parut alors qqe Tanpé^
1 . Je ne puis résister aa plaisir de citer un trait de probité et de présence d^esprit. Le capitaine Richard, quartier-malure h la 43^ derai-brigade d'infanterie, arait été lai«ic à Bamberg pour recevoir le montant de la contribution de ^çoerre imposée à la principauté; les frjnd» éuient en partie renUré», lorsqu'un parti ennemi pénétra dam cette ville, aà uam n'avions pas laissé de garnison. Inslmit par les halittaais qu'il y avait de Fargent chez le quartierH»aître , il eut bie^ lût investi la maison. Richard va â sa rencontf* avec on pamtr plein d'écus. «Geld,Geld! loi crient le» hai#afds. la, la l vW Geld ! t répond Richard, et il fiût tomber daas leor» ♦efcalwH
3i2 MÉMOIRES
impériale se Irouvait trop en forces sur ce point, et qu'il serait trop difficile d'y forcer le passage. Il se décida à marcher directement sur Schweinfurt , par Bamberg. Toute cette série de mouvements était décousue. Déjà, deux jours auparavant , les divisions de gauche , sous les ordres du général Kléber, n'étaient arrivées que fort tard sur la Wiesent , parce qu'elles avaient fait un énorme détour par Pegnitz. Cette fois, la précipitation avec laquelle fut donné l'ordre de retraite fut telle, que je fus bien près d'en être victime.
J'avais été détaché avec ma brigade , un régiment de cavalerie et une batterie d'artillerie à cheval , pour observer les mouvements d'une colonne autrichienne, qui s'élevait sur notre gauche et paraissait vouloir la tourner. J'étais même engagé avec elle , en avant de MockendorfT, quand les corps à ma droite se retirèrent. Les ordonnan-
des ccus, à pleines mains. Éblouis par cette libéralité, ils prennent sans compter, ne demandent point s'il en reste , et partent très-satisfaits. Il en coûta à Richard un millier d'écus pour contenter une vingtaine de hussards, mais il se préserva ainsi de mauvais traitements et surtout il sauva sa caisse. Peu après , nous rentrâmes à Bamberg ; Richard n'eut rien de plus pressé cpie de raconter son histoire et de verser à la caisse de Tarmée plus de quatre cent mille francs qu'il avait ainsi sauvés. J'ignore si ce brave honnne reçut «l'autre récompense que l'estime de toute l'armée.
ces qu'on m'envoya pour m'en prévenir avaient été prises en chemin , et je ne pus juger de la retraite de. l'armée qu'à la direction du feu qu'elle soutenait sur Bamberg. Je me préparai aussitôt à la suivre ; mais de toutes parts il y avait du danger : devant moi , des ennemis que j'avais peine à contenir, et par derrière, des troupes beaucoup plus fortes que les miennes , qui me fermaient absolument le passage. Il fallait pourtant prendre un parti, r hésitation eut augmenté le péril et répandu le découragement dans ma colonne, si je lui avais laissé le temps d'apprécier la gravité de sa position. Je parus d'abord vouloir forcer l'obstacle sur mes derrières, afin de fixer l'attention des ennemis sur le point où je dirigeais mes premiers •% mouvements. J'espérais que, si je parvenais à leur faire craindre les eflbrls d'une attaque désespérée, les fausses mesures qu'ils prendraient me fourniraient une occasion de me dégager. Eu eflet, trompés par mes dispositions, ils crurent que j'avais le projet de suivre la route de Bamberg , sur laquelle appuyait ma droite , et quand ils virent que j'y concentrais toutes mes troupes, ils se hâtèrent de se réunir du même côté, comptant me resserrer de plus en plus et m'enfermer entre deux feux. C'était justement la manœuvre que je désirais leur voir faire; sitôt que je la vis prononcée, je me déployai par un changement
314 WfaiOïRT.S
de front, Taile gauche en avaiil, débordant la droite des enneqûsy et qouvrant la nouvelle direc- . tion que je pie proposais de prendre. Leur surprise fut très-grande; ils avaient cru me tenir; je venais de leur échapper par une seule évolution , au milieu de l'engagement, et j'étais maître de m'élever vers le haut Mein , pour aller le passer ififhà-vis StafTelstein ou à Lichtenfels. Cette dernière direction était plus difficile à parcourir que la première. Je m*y engageai cependant, paix^e qu'en m'éloignant de l'armée, elle m'éloignait aussi des troupes ennemies qui la suivaient, ensuite parce qu'elle me favorisait ; c'est ce qui arriva. Un bois extrêmement fourré, que je trouvai sur ma route, me servit à arrêter la poursuite des ennemis; plus loin, je trouvai heureusement un marais qu'ils avaient négligé , le jugeant impraticable. Me dérobant ainsi à leur poursuite, je vins aboutir à un ehemin qui conduisait à Baunach, où , vers le déclin dg jour, je reconnus, avec autant de joie que de confiance, des troupes en position, occupant les deux rives du Mein. Ne doutant pas qii^elles n^appartiussent a Tannée, j'envoyai un détachement pour communiquer avec eUes, lorsqu'à mon grand étonnement, je vis qu'on le recevait à coups de fusil. J'avoue que je fus, un instant, très-inquiet sur les suites que pouvait avoir la nouvelle affaire qui paraissait
DU MARÉCHAI^OÉWSRAL SOULT. 34.%
^'engager. Cependant, je me persuadai qu'elle devait être TefFet d'une méprise que robçcurité de la nuit allait encore augmenter, si elle n'était ppomptement dissipée. Dans cette pensée, je donnai ordre à mon frère d'aller lui-^méme s'en assurer, et de se faire prendre, s'il ne pouvait m'éolairer autrement; son retour m'apprendrait que j'avais des Français devant moi, ou je saurais, §'il était pris, que j'avais affaire à de» ennemis; dftpn l'un ou l'autre cas, je serais fixé sur le parti qu'il y avait à prendre. Mon frère joignait à une grande valeur un r^re dévouement; à peine il attend mes ordres pour partir \ il brave, sans être atteint, le feu qu'on fait sur lui, arrive heureusement et se fait reconnaître. Bientôt un hourra de joie m'avertit que j'avais atteint mon but; mon retour fut célébré avec d'autant plus de joie que, peu auparavant, et pour empêcher qu'on qe vint à mon secours, les enneuiis avaient faussement annoncé qu'ils venaient de m'enlever, La cessation de mon feu et la direction que j'avais prise avaient contribué à accréditer cette erreur, qui faillit m'étre plus fatale que le danger auquel nous venions d'échapper si heureusement.
Je n'éprquvai aucune perte dans cette opération, que j'ai tenu à raconter avec quelques détails, parce qu'elle fournit une occasion de plus de rappeler, qu'à la guerre, il n'est presque
pas de situation y quelque désespérée qu'elle panitte d'abord , d'où Ton ne puisse se tirer avec succès y si y avec le sentiment de •ses devoirs , on conserve le sang-froid qui inspire la confiance à ceux qui vous entourent.
En arrivant à Schweinfurt , le général Jourdan apprit que le corps de Hotze, qui continuait à marcher à la hauteur de notre droite, venait d'entrer à Wûrzburg , et que le bataillon qui en formait la garnison s'était réfugié dans la citadelle. Quoique quelques heures auparavant, devant Burg- Eberach, il ait cru voir le gros de l'armée impériale , il espéra cependant qu'il pourrait bien n'y avoir qu'une avant-garde à Wûrzburg, et que s'il gagnait de vitesse, de son côté, il parviendrait encore à temps pour sauver cette place , par un retour offensif, et pour conserver la rive gauche du Mein. Il s'y porta dans la nuit du 1^ au 2 septembre,, avec trois divisions et la réserve de cavalerie, mais en laissant la division Lefebvre à Schweinfurt, afin de garder la gauche de Tarmée ainsi que ses communications sur la Saal , pour le cas où elle serait obligée de prendre cette ligne de retraite. On comprend la pensée qui a dicté cette précaution; mais l'armée était beaucoup trop faible pour faire et pour tenir éloigné d'elle un aussi gros détachement que la division Lefebvre, qui était de treize mille hommes , tandis qu'elle ne se portait
elle-même sur Wûrzburg qu'avec vingl-sept miUç hommes. ^
En arrivant devant Wûrzburg, vers la fin de la Bauiiiie
de VVi:nsl>urg,
journée du 2 septembre , elle trouva d'abord , au lieu d'une simple avant-garde, le corps entier de Hotze, qui fit une vigoureuse résistance, et qui ne fut, du reste, attaqué que par les divisions Bernadotte et Championnet , faisant tète de colonne. L'affaire fut remise au lendemain; mais Tarchiduc arriva pendant la nuit avec de puissants renforts; vingt-sept mille Français eurent alors à lutter contre quarante-cinq mille Autrichiens ; ils combattirent héroïquement , mais la partie était trop inégale, et Tarmée fut heureuse de parvenir à se retirer, la nuit suivante, sur Ârnstein, et de là sur la Saal, sans avoir fait de trop grandes pertes. A cette bataille, l'armée eut bien à regretter l'absence de la division Lefebvre, laissée inutilement à Scliweinfurt ; il est probable que si cette division y eût été, ou du moins la plus forte partie , le résultat eut été tout différent, surtout la veille, à l'attaque du corps de Hotze ; tout au moins se serait-on donné de bien meilleures chances. A Schweinfurt, le général Jourdan avait à choisir entre deux directions, celle de la Saal ou celle de Wûrzburg ; mais il ne pouvait en suivre qu'une seule, avec toute son armée tenue ensemble, surtout s'il choisissait la seconde, qui était la plus hasardeuse. 11 ne pou-
t\È MÉMOIRES
vàit pas suivre, à là fois, deux directions. Il Tâut ajouter que si le général Jourdan eut réussi à forcer le passage de Wùrzburg, rarmée autrichienne se serait nécessairement placée entre lui et la di* Vision Lefebvt'e , et celle-ci aurait été alors plus que eohipromise.
Pendant cette opération, je (Us détaché moi^ même, avec ma brigade, en camp Volant, sur Làil-' rihgen et sur Kônigshofen , pour jeter un demi** bataillon et ringt-tinq chevaux dans cette petite place, et pour faire Textréme gauche dé Tarméê, comme si une armée en retraite devant un ennemi supérieur pouvait jamais étendre son front sur Ui) développement tel que la distance entre Kônigs^hofen et tVûreburg, Heureusement je fils rappelé^ lé lendemain^ par le général Lefebvre, et dirigé sur Kissingen, où toute la division se replia |>ar suite du mouvement général*.
Nous nous y retrouvâmes en ligne avei* l'armée qui passait la Saal à Hamelburg; mais nous ne pouvions pas noUs y arrêter, et 11 était pressant d'arriver à la ligne de la Lahn. La marche ftit longue ; nous allâmes par BrOckenau , Schlûchtern, Birstein, Bergstadt et Rutzbach, pour gagner Wetzlar. Ma brigade était détachée avec la division de cavalerie^ pour faire Tarrière-garde. Enfin
i. Voir, à là fin du chapitre» K* ê.
le 1 0 septembre, toute l'armée passait à Wetdar. Les troi^ divisions de gaiiclie s'établirent sur les hauteurs de la rive droite de la Lahu, en face des débouchés de Wetxlar et de Giessen ; ma brigade resta en avant sur la rive gauc^he ; les autres divisions descendirent sur les débouchés inférieurs^ Le général Marceau , qui avait été laissé , pendatit toute la campagne, pour commander le blocus dé Mayence^ sur les deux rives du Rhin, et pour garder le Cours inférieur du Mein, s'était retiré en même temps que nous, et il s'établit à LimboUt^, observant la Bassô-Lahn avec deux divisions.
li'armée autrichienne ne tarda pas à nous ^Ui<> vrc. Le 12, elle se présenta sUr notre ligne, et je fus mppélé sUr la rive droite de la Lahn. NoUls étions bien préparés à recevoir l'ennemi % qUi^ cependant, ne nous attaqua d'une manière ié^ rieuse, que le 16. Ce jour-là, après avoir traversé la ville de Giessen, il attaqua vivement la division (îrenier, qui était à notre gatiche ; mais il n'en fut que plus vigoureusemetit repoussé par cette division^ à laquelle se joigniretit une brigade de là division Lefebvré et la division de cavalerie. L'ennemi ftit rejeté, dans le plus grand désordre et aVèc une grande perte, sur Giessen. Quelque sérieuse que fut cette attaque , elle n'était, toutefois, des-
i . Voir à la fin du chapitre» N« 10.
tinée qu'à nous faire dégarnir les autres points de notre ligne. L'archiduc tenait surtout à forcer le passage de Limburg, qui menaçait plus directement nos communications ; les attaques qu'il y dirigeait lui-même furent renouvelées avec acharnement ; elles échouèrent cependant toutes devant l'héroïque valeur du général Marceau. Mais nous fûmes moins heureux au débouché secondaire de Dietz ; il fut forcé sur la division Castelverd , récemment arrivée à l'armée. L'étendue du front que l'armée tenait, depuis Giessen jusqu'au Rhin, faisait tomber la totalité de la ligne, dès qu'un seul point était forcé ; il n'y avait de ressource qu'en une retraite sur la Sieg ; elle fut ordonnée dans la nuit, mais elle était difficile pour les divisions de gauche, qui avaient une grande distance à parcourir. I^ général Marceau le savait, et afin de donner le temps aux autres corps de l'armée, il défendit avec acharnement, pendant trois jours, la route d'Altenkirchen , qui était sur le point de concentration de l'armée , et dont nos divisions de gauche étaient beaucoup plus éloignées que l'ennemi. Mort du gcnénii I^ 19 Septembre, nous terminions enfin notre
mouvement; il ne fallait plus que quelques uistants, pour que toutes les divisions eussent pris leurs positions, et le général Marceau achevait de contenir l'ennemi au défilé qui est en avant. Son courage ne connaissait pas le danger ; il s'avançait
DU MARÉCHAL -GÉNÉRAL SOULT. 32i
presque seul au milieu des tirailleurs ennemis, lorsqu'il fut mortellement blessé par l'un d'eux. 11 donnait l'espoir de devenir un grand capitaine , lorsque Texpérience aurait mûri sa valeur; sa mort fut un deuil pour toute l'armée , qui admirait ses belles qualités et qui l'aimait beaucoup ; pour moi, je perdais en lui un ami, car j'étais intimement lié avec lui, depuis la bataille de Fleurus. Les Autricliiens , parmi lesquels il mourut , lui rendirent tous les honneurs militaires, pour témoigner de l'estime^ qu'il leur avait inspirée, et ils nous remirent son corps , qui fut enterré avec pompe dans le camp retranché de Coblentz. Plus lard, un monument lui a été élevé.
L'armée passa la Sieg, le lendemain, et elle prit Retraite position , la droite à Pforz, s'appuyant au Rhin, un peu au-dessus de Cologne, et la gauche au château de Bensberg, observant les débouches de le Sieg et de l'Âcher ; mais la campagne était terminée pour elle. L'archiduc partit pour aller se mesurer de nouveau avec le général Moreau, et il ramena sur le Danube les troupes qu'il en avait retirées, un mois auparavant. De notre côté, le général Jourdan fut remplacé par le général Beurnonville ; il avait demandé lui-même à quitter son commandement, et le Directoire s'empressa de saisir ce prétexte pour le remplacer. Toutes les opérations actives cessèrent dès lors, et, de part 1. 21
sur la Sieg
m MÉMOfEES
el d^autre, le repos fut donné mu\ IroopeSy qui en araienl on égal besoin.
On a voulu rendre le général Jourdan respon* sable des rerers qui ont marqué la fin de cette campagne, et même de ceux que Tarroce de Rhinei^Moselle a essuyés. Le général Jourdan a sans dcMite commis des fautes, mais le gouvernement du Directoire en a commis de plus grandes encore, et il a cherché à les rejeter sur le général en chef. Je ne rentrerai pas dans le détail des opérations delà cam« pagne. J'aisignalé, pour quelques-unes, les erreurs que le général Jouidan me parait avoir commises. Celle qui se renouvelait le plus souvent était la trop grande dissémination des troupes» trop d'étendue dounée au front de Tarmée, et la mauvaise habitude de tenir les corps qui la composaient trop éloignés les uns des autres, pour pouvoir se soutenir au besoin. Il est vrai que la cause en était souvent à la difficulté de se procurer des subsistances. Nous n'avions aucune espèce de moyens pécuniaires, et notre situation était m^e pire qu'à Tépoquc où il n'y avait en circulation que des assignats ; car alors ils avaient encore conservé un reste de valeur, tandis que lorsque le gouvernement eut reconnu lui-même leur détérioration , ils n'eurent plus aucune valeur, et on ne remplaçait pas cette perte par de l'argent. Nous avions également tiré de la France quelques
DU MARÉCHAL-GÉNÉRAL SOULT. 3îi3
ressources, tant que nous avions été près de ses frontières, mais nous les perdîmes, lorsque le théâtre de la guerre fut transporté en Allemagne. Nous n'avions aucun service administratif pour régler les réquisitions ; il Fallait vivre comme nous pouvions, et avec les ressources du lieu même oii nous nous trouvions, ressources qui étaient bientôt épuisées, surtout lorsque les armées passaient et repassaient plusieurs fois dans le même pays. On comprend tout le désordre qui devait s^en<suivre, car les chefs de corps avaient autre chose à faire que de s'occuper d'administration ; d'ailleurs ils en étaient incapables. On comprend , en même temps , la détresse dans laquelle devait se trouver l'armée ; elle ne pouvait plus vivre que de maraude *. La conséquence fut de soulever
i. Ce fut pendant la retraite, de la INaab auRbio, qus Tarraée souffrit le plus. Le pain manqua souvent, parce qu*oii n'avait pas le temps, dans la rapidité des marches, d'attendre celui qui était commandé, et que plusieurs convois furent pillés en route par les paysans de la Franconie. Pour le soldat français , la plus grande privation , c'est de manquer de pain, lors même qu41 a d'autres denrées en abondance. J'ai toujours regretté qu'en faisant son éducation militaire, on ne l'habituât pas à s'en passer, au moins deux jours par semaine, en lui donnant de la farine pour le rem» placer. Les Allemands et les Italiens , qui sont accoutumés , dès leur enfance, à manger des pâtes cuites à Teau, sont très-contents quand ils |>euvent trouver de la farine, et ne souffrent point, si le pain leur manque; tandis que parmi nos
toutes les populations contre nous , car nous eûmes souvent affaire à des rassemblements de paysans armés ^ qui enlevaient les hommes ou les petits détachements isolés, interceptaient les communications et les nouvelles , gênaient nos mouvements et nous entraînaient à de fausses opérations. Une autre conséquence fut de détruire dans les rangs de Tarmée tous les liens de la discipline. Ayant de passer le Rhin , notre armée était , comme je Tai fait remarquer, admirable pour sa discipline; quelques semaines suffirent pour la changer d'une manière bien déplorable, et le mal ne s'arrêta pas aux rangs inférieurs de l'armée. I^ contagion du mauvais exemple gagna jusqu'aux
troupes, le manque de pain abat le moral du soldat et sert de prétexte à rindiscipline, à la maraude, au pillage et à Toubli des devoirs. Un général doit donc être très-attentif au service des subsistances; s'il le néglige^ il s'expose à voir son armée perdre bientôt la plus grande partie de sa force; s'il a la supériorité du nombre, cette supériorité ne lardera |)as ù s'eiïacer par les maladies et les désertions... Je ne m'étendrai pas davantage, pour le moment, sur un sujet trop vaste pour être traité dans une note : je me propose d'y revenir lorsque je serai à cette partie de ma carrière , où j'ai eu à m'occuper beaucoup d'administration.
Je terminerai cette digression par le souvenir d'un propos de soldat qui fit fortune dans l'armée de Sambre-et-Meuse. — Pendant la retraite , aucune distribution ne se faisait , et l'armée n'avait d'autre ressource pour vivre, que les pommes de terre que l'on trouvait dans les champs. A chaque halte, à peine les faisceaux étaient-ils formés , que les soldats se dis-
DU MARÉCHAL -GÉiNÉR AL SOULT. 32
grades les plus ëlevés qui auraient du donner le bon exemple. On rejetait les uns sur les autres la responsabilité des malheurs de la retraite, et la mésintelligence éclata entre le général en chef et plusieurs de ses généraux de division. Le premier de tous, celui qui, plus que tout autre, aurait dû se faire un devoir d'aider son général en chef de tous ses moyens, le général Kléber, encourut surtout ce reproche par TafTectation qu'il mettait à s'affranchir de la subordination et à la tourner en dérision, ne voulant ni obéir, ni souvent même commander, et rendant fort difficile à son chef de savoir comment il devait s'y prendre avec lui. Doué de beaucoup d'esprit, possédant pour la
persaient dans les environs , pour aller déterrer les pommes de terre. Un champ était bientôt récolté, et le repas était bientôt préparé au feu du bivouac. Le silence durait tant que durait cette importante occupation; mais elle ne durait pas longtemps et les provisions étaient épuisées avant que la faim fût apaisée. L^inépuisable gaieté du soldat français revenait alors. P«e doutant de rien, parlant de tout, lançant des saillies originales et souvent même instructives, tel est le soldat français. Un soir, on parlait politique et des nouvelles de Paris ; le propos était tombé sur les grands hommes qu'on avait fait entrer au Panthéon ou qu'on en avait successivement fait sortir, suivant l'esprit du jour et l'influence du parti ré gnant, «Qui va-t-on y mettre aujourd'hui, demanda quelqu'un ? — Parbleu, répondit son voisin, une pomme de terre, » et tout le monde d'applaudir à cette saillie, qui avait plus de portée que l'intention de son auteur n'avait probablement voulu lui donner.
nt MÉMOIRES
guerre de très-grands talents^ aimé des troupes, heureux dans les combats , le gétiéral KJéber ne profitait de tous ces avantages qu'avec humeur, et il avait peine à surmonter la paresse qui lui était naturelle. Toujours mécontent, impérieux, ne respectant aucune convenance, il supportait itnpatiemment toute autorité supérieure à la sienne, et il cherchait toujours à s'en affranchir. Le général Jourdan eut certainement tort de laisser fléchir devant le général KJéber, et même devant d autres, Tautorité de général en chef dont il était investi et qu'il devait conserver intacte. Cette biblesse contribua, sans nul doute, aux revers que lé général Jourdan éprouva, et à diminuer une réputation qu'il avait si justement acquise. Letnite Cette fin de campagne, malheureuse pour le
ec-Moieiie. général Jourdan, allait au contraire commencer la réputation militaire de Moreau. J'ai cependant signalé plus haut la faute qu'il avait commise, lorsque son armée se trouvait assez rapprochée de celle de Sambre-et-Meuse , pour qu'une jonction des deux armées fât facile, et lorsqu'au lieu de te prêter à cette opération , qui était si désirable , il s'en était au contraire éloigné, en se laissant attirer , par la manœuvre habile de l'archiduc Charles, sur la rive droite du Danube. Il avait remporté des succès partiels sur le général Latour , que l'archiduc avait laissé devant l'armée de Rhin-et-
Moselle , mais avec des forces réduites par le détachement qui avait été fait , pour se porter sur Tarraée de Sambre-et-Meuse. L'armée de Rhin-et-Moselle était fort supérieure en nombre , et cependant elle ne lit aucune opération importante^ ni pour se porter vigoureusement sur Tlnii et menacer directe<> ment les États autrichiens ^ ce qui aurait pu créer une diversion efficace en faveur de Tarmée de Sambre-et-Meuse , ni , et cela valait mieux , com < mencer son mouvement rétrograde plus tôt^ lorR>que la retraite de cette armée fut connue. Il aurait surtout fallu qu'elle prit une ligne de retraite qui la rapprochât de Tarmée de Sambre-et-Meuse { et le Directoire en avait donné Tordre au général Moreau. Mais au lieu de le suivre, ce général per^ dit son temps sur les bords de Tlser , passa et re^ passa le Danube sans nécessité j et il ne prit enfin tm partie que le 20 septembre, lor8(|ue l'armée de Sambre-et-Meuse repassait le Rhin« 11 se décida ' alors à opérer sa retraite par la rive droite du Da<nube. Cette retraite est devenue célèbre ; cependant il faut convenir qu'elle était loin d'offrir les mêmes difficultés que la retraite de l'armée de Sambre-et-Meuse. L'armée de Rhin-et*-Moselle n'avait pas, comme cette dernière , un ennemi supérieur en nombre devant elle ; l'avantage du nom*bre était au contraire en sa faveur. Il est vrai que l'insurrection des populations, et particulière-
■KHI de celle de ki fbréc 5oîre ^ cotnpensail, en prande partie cette cBfifëreiice. Le général Moreau eut le soin de tenir son armée bien ensemble, tandis €|iie les Antricfairas commirent la faute de se partager en trois corps à peo prés indépendants les uns des autres et qui ne se soutenaient pcHnt ; aussi en profita-t-il habilement, et, par un retour •taille oflRmsify il li^ra^ le 2 octobre, à Biberach, une belle bataille au corps de Latour , qu^il défit entièrement. Cette action de ligueur rendit Tennemi beaucoup fins circonspect, et Tannée française continua sa retraite, dans le plus grand-ordre. Le passage du val d'Enfer, dans les gorges les plus âpres de la forêt Noire , fut forcé , malgré la vive résistance d'un corps autrichien qui s'y était posté, et Tarniée débouchait , le 1 4 octobre, à Friboui^, dans la vallée du Rhin.
Le général Moreau était alors maître de choisir entre deux partis. Il pouvait considérer la campagne comme terminée ^ et repasser le Rliiu à Bris- ' sach ; il pouvait encore se porter rapidement sur Tarchiduc, qui revenait, dans ce même moment, des bords de la Siegavec une forte division , mais dont Tarmée se trouvait encore disséminée sur les deux versants de la foret Noire. Il perdit encore du temps avant de se décider, et il resta en position sur KElz, pendant que rarchiduc en profitait pour concentrer son armée. Le 19 octobre, les Autri-
chiens attaquèrent Tarmée française ; l'affaire fut vive et resta indécise. Le eénéral Moreau fit alors L'armée de ri passer le Rhin a son aile gauche, par le pont de repasse leRb bateaux de Brissach , manœuvre que l'on ne comprend pas bien , et il se replia lui-même avec le restant de son armée, en traversant Fribourg, sur la forte position de Schlingen. Un combat, où les attaiques des Autrichiens furent repoussees , y fut livré encore; enfin l'armée passa le Rhin, le 25 octobre, sur le pont de Huningue.
Telle fut la fin de la campagne en Allemagne ; LesAutridi»
1 • f lïT-ii 11 * 1 ir« assiègent Kel;
car les sièges de Kehi et de la tête de pont de Hu- ia tète de i nmgue immortalisèrent ces deux défenses; mais ce furent des actions locales , qui ne donnèrent lieu à aucun mouvement des armées. Les Autrichiens ne voulurent en effet laisser aucun point aux Français sur la rive droite du haut Rhin ; ils voulurent surtout restera portée de l'Alsace, poiu* profiler des intrigues que Pichegru continuait à ourdir, leur en promettant le succès, et pour lesquelles il était même revenu en personne à Strasbourg; ils commencèrent ainsi par le siège de Kehl. Quelques travaux y avaient été faits pendant la campagne, et un camp retranché avait été établi en avant ; mais tous ces ouvrages étaient simplement en terre, et paraissaient peu suscepti- • blés de tenir longtemps contre une attaque régulière. Néanmoins la défense fut telle, qu'elle ré-
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sista à quarante-sept jours de tranchée ouverte, pour ne laisser à l'ennemi que des monceaux de terre bouleversée. Il en fut de même à la tète de pont de Huningue , dont les ouvrages étaient plus petits encore , et qui , attaquée depuis les premiers jours de novembre , ne fut évacuée que le 2 février suivant. Ces deux défenses mémorables ont été décrites dans des ouvrages spéciaux.
Le général Wurmser capitulait dans Mantoue le même jour que nous nous retirions de la mauvaise tète de pont de Huningue , le 2 février 1t9T.
NOTES ET PIECES
fou CHAPITRB IX.
Ordre du jour du général Jourdan , commandant en chef Varmée de Sambre^t^Meuse,
Quartier général à Pittersberg, le 6 fructidor aa iv .
La division du général Lefebvre se mettra en marche ce soir, à dix heures, et viendra prendre position en arrière de Kirschau , de manière à couvrir Sulzbach et Ambach ; il fera couvrir sa marche par des troupes légères qui n'abandonneront Naabburg, Pfreimt et Wernberg qu a la pointe du jour, et qui se retireront ensuite sur la division , après avoir reconnu les mouvements de Tennemi. Le général Ijcfebvre fera couvrir le front de sa division par une avant-garde, et la placera de manière à être prévenu de tout ce qui pourra déboucher de Naabburg, Pfreimt et Wernberg, pour marcher sur lui, et à
pouvoir se lier avec Pavant-garde du général Collaud , qui restera sur les hauteurs en avant d'Amberg, pour couvrir cette ville.
La division du général Collaud partira ce soir, à dix heures; elle suivra la grande route d*Amberg et viendra passer la Wils, dans cette ville, pour aller camper sur les hauteurs en arrière d'Amberg. L'arrière-garde commandée par le général Ney partira à minuit et couvrira la marche des divisions Collaud et Grenier ; le général Ney s'arrêtera à la tête du bois qui se trouve en arrière de Freyholz, pour donner le temps aux deux divisions de Bler; il se mettra ensuite en marche et viendra prendre position sur les hauteurs en avant d'Amberg ; il se liera |)ar des postes et par des patrouilles avec le général Lefebvre. Jje général Collaud laissera un bataillon dans Amberg, pour défendre cette ville.
La division du général Grenier se mettra en marche, immédiatement après celle du général Collaud, et suivra la même direction que cette division. Le générai Grenier laissera un régiment de dragons en arrière, pour cacher son départ à Tennemi; ce régiment se retirera lorsque Tarrière-garde commandée par le général Ney se mettra en marche, et sera sous les ordres de ce général. Lorsque la division du général Grenier aura débouché du bois, ce général laissera à la sortie de ce bois, en avant d'Amberg, son second régiment de dragons, pour soutenir la retraite de l'arrière-garde du général Ney ; ce régiment se retirera avec cette arrière-garde, et pour
lors les deux régiments de dragons du général Grenier rentreront à leur division y à moins d^ordres contraires.
I^a division du général Championnet partira ce soir, à dix heures ; les troupes de cette division qui sont détachées du côté de Striessendorf se retireront par Enstorf, et de là, suivant le chemin qui conduit d'Enstorf à Amberg, le long de laWils, elles viendront passer cette rivière à Hasmuhl. Le corps de la division qui est campé en avant de Schwendorf se retirera par la grande route d'Amberg, sur Hasmuhl, où toute la division passera laWils, pour venir prendre position sur la rive droite de cette rivière. Comme la grande route de Schwendorf à Amberg se réunit dans le bois à celle qui conduit d^ Amberg à Schwarzenfeldy le général Championnet fera reconnaître s'il ne serait pas possible de se diriger directement sur Hasmuhl , sans venir joindre la grande route de Schwarzenfeld à Amberg , afin d'éviter Tinconvénient de se trouver sur cette route avec les divisions Collaud et Grenier. S'il n'est pas possible d'éviter cet inconvénient , lorsque le général Championnet rencontrera ces deux divisions , il les laissera filer, et marchera après elles, pour venir toujours passer la Wils, à Hasmuhl. Le général Championnet fera couvrir sa marche par des troupes légères qui ne partiront qu'à minuit. Aussitôt que le mouvement de la division sera achevé , le général Championnet portera son arrière-garde sur la rive droite de la Wils et sur la route de Castel.
La dmsîon de cavilerîe et celle de Bemadolte reetwroni des ordres particaliers.
Les posîtioiu» que devront occuper les génënuix Collaud, Grenier et Championnet, leur seront iudiquées d'une manière plus précise, lorsqu'ils arriveront sur le terrain , par les adjudants généraux qui ont été les reconnaître. Le général en chef se trouvera aux environs d'Amberg, jusqu'à ce que toute Tarmée ait pris position, et il établira son quartier général à Amberg. Les génératu lui adresseront le rapport de leiu* marche.
Ijcs généraux feront marcher les troupes dans le plus grand ordre et le plus grand silence, et ils veilleront k ce ifu'il ne reste point de traînards. On aura soin d'allumer les feux comme à l'ordinaire.
Ije général en chef prévient les généraui que ce mouvement rétrograde occasionné par l'arrivée d'une partie de l'armée du prince Charles ne peut avoir des suites Acheuses, car il y a tout lieu d'espérer que le général en chef Moreau profitera de cette circonstance favorable , pour attaquer Tennemi avec avantage, ce qui rappellera bientôt sans doute sur le Danube la partie d'armée qui nous force à reculer un instant. C'est dans les moments difficiles que les chefs doivent redoubler de zèle , d'activité et de fermeté, afin de prouver à l'ennemi que l'armée n'est pas battue, quoiqu'elle fasse un mouvement rétrograde.
JOCIRDAN.
Le général Lefeb^re au général Soult,
Quartier-général de Wurthausen , le 1 5 fructidor, Tan i¥ de la république.
Comme je viens de recevoir Tordre d'établir un camp volaat aux. environs de Lauringen composé de trois bataillons de ligne, d'un bataillon d'infanterie légère et d'un régiment de dragons, ce camp sera composé de la 43' demi-brigade, du 3" bataillon de la 25® idem et du 11* régiment de dragons.
Tu prendras le commandement de ce camp , et votre objet sera de choisir la position la plus militaire et la plus resserrée qui se trouve dans les environs de Lauringen et d'envoyer de suite quatre compagnies d'infanterie et un escadron de dragons pour aller tenir garnison à Kônigshofen , dont Tobjet principal sera d'éclairer le plus loin possible toutes les routes qui aboutissent à cet endroit et de communiquer avec ton camp volant. Pour éviter toute surprise , tu ordonneras que les portes de Kônigshofen seront continuellement fermées. Le second objet de ton camp sera d'envoyer des partis de tous côtés, pour tâcher de découvrir les mouvements, la force et la position de l'ennemi. Tu me donneras en outre de tes nouvelles^ le plus souvent possible, et tu te tiendras toujours prêt à marcher.
LeF£BVIIS.
Le général Lefebure au général Soiilt.
Au quartier général de Schweinfurt, le 16 fructidor, l*an IT de la république.
Malgré que tu sois exposé, mon ami, «il faut cependant que tu mettes h la disposition du colonel Merlin le reste de ses hussards avec Tescadron du 16' régiment de dragons pour qu'il parte, demain, 17 courant, à la pointe du jour, avec ce corps pour flanquer notre gauche et pour prendre poste h Kissingen, afin que nous soyons avertis, si au cas Tennemi voulait nous entamer de ce côté.
D'après cela, je compte trop sur tes talents militaires pour douter un instant qu'avec les troupes qui te restent , tu ne remplisses le but que le général Kléber s'est proposé en te donnant ce commandement. Au reste si tu étais forcé, tu te retirerais, sans beaucoup de défense, à la droite et à la gauche de Schweinfurt. Tu feras connaître Tcndroit que je t'indique, demain dans la journée, pour que personne n'ignore le point où Ton doit se retirer.
J'ai aussi ordonné à l'officier du génie d'aller te
trouver, pour rendre impraticables les points par où
l'ennemi pourrait déboucher sur toi.
Bon soir.
Lefebvre.
De plus, je pense que tu ferais mieux de prendre position I où les deux routes se rejoignent et à côté
d'un village qui est à droite ^ dans un fond dont je ne sais- pas le nom.
Lefebvre^ général de dwision^ au général Soult. Sclnveinfurt , le 17 fructidor, à huit heures du soir.
L'armée allant faire un mouvement rétrograde,
tu te retireras sur-le-champ avec toutes tes troupes
sur Kissingen, où tu rejoindras la division.
Salut et amitié.
Lefebvre.
P. S. — Préviens tous les détachements que lu pourrais avoir sur la Saal de se rendre à Kissingen ; tu feras passer un parti par Meustadt.
M'oublie pas Merlin.
Le général de dwislon Lefebvre au général Soult.
Welzlar, le 26 fructidor.
Comme il pai*aît certain, mon cher Soult, que Tattaque de demain , si elle a lieu , se fera surtout sur la gauche, je vous préviens que, chargé de ce commandement, je m'y porterai de ma*personne dans le cas où l'ennemi n'entreprendrait rien de sérieux devant moi; s'il tentait quelque chose, je I. 22
338 MÉMOIRES DU MARÉCHAL^ÉPiÉRAL SOULT.
dois absolument me reposer sur vos talents et votre fermeté à tenir aux points qui vous sont contins. Cependant, malgré toute défense, et dans le cas surtout où Fennemi forcerait la gauche, j'ai donné Tordre au général Grenier de se retirer sur Herborn, au générai Championnet par la route d'Acheubourg sur Waldernbach, et moi j'effectuerais ma retraite au centre de ces deux divisions et me porterais sur Greifenstein. Ce mouvement ne doit s'opérer qu'a^ près que l'ennemi m'aurait forcé, soit par ses mouvements, soit par la perte de la bataille, à faire ma retraite.
J'espère que chacun de son côté concourra au succès de la chose , et que nous déploierons ce caractère et cette énergie qui ont été le prélude de nos victoires.
Salut et amitié.
Lefebvre.