‹ Mémoires du maréchal-général SoultChapitre 16 sur 32 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Au point où en était la guerre en Italie lorsque .i^n*î» ^ les Autrichiens entrèrent à Gênes, cette conquête générai Bft devenait embarrassante pour eux. Déjà le premier Consul avait calculé les services que la défense de Gênes rendait à Tensemble du plan de campagne, et la faute que commettaient les ennemis en s'opiniâtrant à ce siège. Il lui restait à examiner ce qui valait mieux : de laisser prolonge!* cette résistance jusqu'à l'entier épuisement de ses forces , ou d'aller à son secours pour la dégager. Dans le premier cas , il assurait la réussite de ses projets ; dans le second , tant que son armée n'était pas réunie , il s'exposait à manquer son but. La défense de Gênes lui était également utile, soit qu'elle fût le motif de ses opérations , soit qu'elle produisit une diversion favorable à ses mouvements , et comme il cherchait d'abord ce qui lui était utile. Gênes n'était plus, à ses yeux, qu'un

objet secondaire. Il s'en servait pour retenir les ennemis, et leur faire consumer leur temps devant des troupes exténuées, et qui n'étaient plus propres à un autre usage. De son côté , il employait ce temps à s'établir en Lombardie , à s'emparer des magasins, des dépôts, des convois, de tous les établissements de Tarmée ennemie, à rattacher à sa cause les populations de l'Italie et à les mettre en mouvement.

Le général Mêlas devait se vrégler sur ce même calcul, ou il s'exposaijt à se perdre. Il ne pouvait surtout pas diflérer de prendre un parti, sans augmenter les dangers qui l'environnaient déjà de toutes parts. Mais, wrès avoir commis la faute de mépriser son enn^ooi', .^de repousser les avis, touchant les progrès qiie fe premier Consul faisait dans la haute Italie, il voulut encore transiger avec les circonstances, et il espéra les maîtriser par des demi-mesures , en se réservant de revenir ensuite à ses premiers projets. Tel était son espoir, à son retour du Var , quand il se décida à rappeler le général Elsnitz et à le rapprocher d'Alexandrie , mais en lui prescrivant de ne faire ce mouvement qu'avec lenteur ; quand il maintint le général Ou devant Gênes, en lui ordonnant seulement d'envoyer un détachement à Pavie , pour garder le grand parc d'artillerie qui s'y trouvait établi, et quand il se rendit lui-même

DU MARÉCHAL -GÉJ?Î^R AL SOULÏ. Ui

à Turin avec sa réserve pour soutenir les généraux Keim et Hadick. Il était persuadé que le premier Consul marcherait au secours de Gènes, directement par les plaines du Piémont , et il échelonnait ses troupes sur cette ligne.

La direction donnée à ces dispositions n'était pas bonne , mais au moins , dans le système oii elles étaient conçues, auraient -elles dû être complétées, soit par l'abandon du blocus de Gênes, soit par la reddition immédiate de la place. De ces deux moyens , le premier était urgent et le plus convenable; le second ne dépendait pas du général Mêlas seul, et cependant il s'y attacha. 11 lui en coûtait trop de renoucer déjà à un triomphe acquis par tant de sac^tlced ^' et qui ne devait cependant être que passager } il attendait, d'heure en heure, à Turin, que la superbe Gênes eût capitulé. Cette nouvelle devait mettre le comble à ses •espérances ; il la reçut enfin , et il fut bientôt désbusé, car il apprit, au même instant, l'entrée du remier Consul à Milan , la perte du grand parc ai avait été laissé à Pavie , les préparatifs des ^>ançais povn* passer le Pô , et que sa ligne d*ojDerations , sur la rive gauche du fleuvç, lui était entièrement enlevée. Il avait déjà appris que le fort de Bard s'était rendu, que les troupes françaises, qui en avaient fait le siège, descendaient sur Ivrée^ et qu'elles allaient infailliblement nieiii. i 6

ut MÉMOIRES

nacer Turin , de concert avec la division du général Thureau , qui était en avant de Suze. Il ne restait plus au général Mélas-qu'un parti à prendre. il le prit alors avec vigueur, et c'est le plus beau de ses mouvements. S'il s'y fut décidé plus tôt, il aurait pu embarrasser le premier Consul, ou du

moins se mettre lui-même à l'abri d'une défaite. Ne pouvant se maintenir sur la gauche du Pô ,

où toutes ses communications étaient perdues, et devant , à tout prix , défendre sa seconde ligne d'opérations , qui suivait la rive droite , par Alexandrie , Plaisance et Parme , sur Mantoue, le général Mêlas ordonna l'évacuation immédiate de Turin , ainsi que celle des autres places du Piémont , dont les garnisons l'afTaiblissaient inutilement , et il indiqua la place d'Alexandrie comme point de ralliement de son armée. Il dirigea le corps du général Ott, de Gènes sur Plaisance, pour faire Tavant-garde de l'armée et défendre le passage du Pô. Lui-même, avec les troupes des généraux Keim et Hadick et avec sa réserve , il se mit en marche , pour aller à la rencontre de la colonne du général Elsnitz, qui se portait sur Âsti , eq descendant la vallée du Tanaro. Ces dispositions avaient pour but d'empêcher le passage du Pô , et , à l'appui de ce fleuve , d'élever l'armée autrichienne vers Mantoue , où elle aurait pris la ligne du Mincio, et recommencé la campagne. Mais un

pareil mouvement demandait beaucoup de temps et plusieurs bataiUes , car il n'était pas vraisemblable que le premier Consul le laissât se terminer , sans y mettre obstacle. Le général Mêlas était bien résolu à livrer les batailles , et il espérait qu'elles lui donneraient le temps^ peut-être même qu elles lui donneraient encore mieux ; combinaison fort sage, quoique tardive, mais qui fut renversée par son infatigable adversaire.

Plus décidé dans ses projets, le premier Consul Leprcm s'inquiétait peu de ce que faisait le général Mêlas suriaLomb à Turin. La division du général Thureau, établie au camp de Bossolino, en avant de Suze, suffisait pour contenir les tentatives qui pourraient être faites de ce côté. Uk division du général Chabran , en se portant sur le Pô , couvrait les derrières de l'armée de réserve. Rien n'empêchait dès lors le premier Consul d'engager ses lêtes de colonnes vers le Milanais , de leur faire franchir rapidement les passages qui pouvaient leur être disputés , de surprendre les places, et de prévenir les détachements que les généraux ennemis pouvaient rassembler dans l'intérieur.

Pavie et Milan étaient les deux points que le

premier Consul désirait, avant tout, occuper ; le

premier, pour les magasins considérables qui s'y

trouvaient réunis et surtout pour sa situation

avantageuse. Les ennemis auraient pu faire de

Pavie leur appui et leur place de dépôt, s'ils en avaient relevé les fortifications , et s'ils avaient embrassé , dans un système de camp retranché , les îles du Tésin , jusqu'au confluent de cette rivière avec le Pô. Comme position militaire, telle est l'importance de Pavie , qu'elle est , au centre de la haute Italie , le nœud des principales communications parterre et par eau , celui où viennent aboutir les versants des grandes Alpes et des Apennins. Cette position sert de base à la défense du Tésin, couvre la Lombardie, et par l'occupation de Plaisance , qu'il faut comprendre dans le même système de concentration , elle donne la facilité de diriger des opérations sur les deux rives du Pô. L'histoire fournit de nombreux exemples de l'intérêt que , dans toutes les guerres d'Italie , on a attaché à la possession de Pavie, tout en en faisant des applications différentes; mais jamais cet intérêt n'a été aussi complètement méconnu que dans la circonstance présente , de la part des généraux autrichiens.

D'autres motifs attiraient le premier Consul à Milan. Trois ans auparavant, il avait établi, dans cette capitale de la Lombardie , le siège d'un nouveau gouvernement. De nombreux partisans s'y étaient attachés. Comprimés pendant son absence, ils le conjuraient alors de venir les délivrer, de relever son ouvrage et de profiter

de rentbousiasme que sa présence excitait , pour

se mettre à la tête de toute une population qui lui

offrait ses bras et ses ressources. Ces propositions

centraient trop bien dans les vues du premier

donsul pour qu'il les rejetât; elles secondaient

aussi ses projets militaires ^ en faisant tomber

centre ses mains tous les approvisionnements de

J 'armée ennemie , approvisionnements dont il

£i.vait lui-même un urgent besoin.

Les plus précieux étaient au dépôt de Pavie, qui PrUe d oîontenait une grande quantité a armes et de mu- générai Imitions , deux cents boucbes à feu , dont trente j>ièces de campagne montées, et plusieurs équi-

|:>ages de pont. Cela était d'une valeur inappréo'îable pour l'armée , qui n'avait pu amener avec e^lle assez d'approvisionnements ni assez de recîlianges pour fournir aux consommations et remj^lacer les pertes. Le général Lannes, cbargé de s'en emparer, s'y porta avec la plus grande céléi^ilé. Partant de Cbivasso , il longea la rive gauolie du Pô jusqu'à bauteur de Casai , rejeta de V* autre côté du flçuve des partis ennemis qui l'avaient passé, et d'un trait, il gagna Pavie par Mortara et Grupello. Le détacbement autricbien que ^e général Ott devait y envoyer n'était pas encore arrivé. Le général Lannes n'éprouva aucune résistance, et tout resta en son pouvoir.

Pendant que ce coup de main réussissait, le Passagedi

jJkU.'.

général Murât , à la tête d'une autre avant-garde , composée principalement de cavalerie , et suivie de deux divisions d'infanterie , allait , par Novare et Galeate , passer le Tésin à Turbigo , où les Autrichiens avaient un pont volant défendu par une forte batterie. Son feu n'empêcha cependant pas les grenadiers français d'avancer une pièce de canon dans une île dont ils s'étaient emparés en arrivant , et de prendre en flanc la ligne ennemie. Le général autrichien Laudon venait d'y amener en toute hâte trois mille hommes; ce secours rendit le combat un peu plus long et plus meurtrier, mais le passage n'en fut pas moins forcé par la division du général Monnier. Le général Laudon abandonna à Turbigo douze cents prisonniers , se retira précipitamment sur l'Adda et laissa le général Murât s'avancer vers Milan , où le premier Consul fit son entrée , le 2 juin. rée du A gauche , la colonne du général Lecchi suivait

îiian"*"^ le pied des Alpes , et après avoir traversé le val de la Sésia , elle s'était portée sur le lac Majeur, pour aider la division du général Bethancourt , qui venait de Domo-Dossola , à déboucher, et pour communiquer avec le corps du général Moncey, alors en marche de Bellinzona sur Varèze. Le général Lecchi remplit ces deux objets de sa mission ; il obligea un détachement autrichien à se tenir enfermé dans le fort d'Arona , pendant

qu'il passait lui-même le Tésîn à Sesto-Calende ; de là , il descendit à Legnano , et il se dirigea , par , Monza, surCassano. En même temps, les divisions des généraux Duhesme et Loison entraient à Lodi et y trouvaient encore 4es magasins considérables. Des surprises et des démarches rapides complétèrent Foccupalion du Milanais ; les ennemis n'étaient pas assez forts , sur la rive gauche du Pô , pour arrêter l'élan de nos mouvements. Les généraux Laudon et Wukassowich avaient réuni quelques milliers d'hommes, pris dans les dépôts ou dans les places, aux faibles détachements qui gardaient les débouchés des Alpes ; mais ils étaient loin de pouvoir tenir tête aux brusques attaques qui les menaçaient, sur toutes les directions. Cependant il fallait les éloigner encore , pour qu'ils ne revinssent pas menacer le nouveau gouvernement cisalpin , qu'on rétablissait à Milan , pour achever de les séparer de leur armée , et surtout pour les mettre hors de portée de troubler le passage du Pô , dont les préparatifs se faisaient à Pavie , sous la direction du général Berthier.

Ainsi le général Loison fut lancé jusqu'à Bres-

cîa, où il surprit le général Laudon ; puis il revint

a Crémone, où le général Duhesme Pavait pré-

oédé. Celui-ci s'était dirigé par Crème et Castel-

ÏL.eone , où il défît un corps de troupes légères

^^nnemies; il laissa quelques compagnies devant

la place de Pizzighitone , qui renfermait une garnison de mille Autrichiens ; il prit ensuite les magasins de Crémone, poussa des reconnaissances sur le bas Oglio, et, à la faveur de quelques barques qu'il trouva sur le Pô, il fit passer des détachements à la rive droite. Les postes autrichiens qui s'y trouvaient rentrèrent à Guastalla. La cavalerie du général Murât venait de parcourir le pays au delà de l'Adda , et elle se portait devant Plaisance. Le général Vignolles tenait bloqué le château de Milan , gardé par deux mille homnaes. Une brigade de la division Lecchi restait sur l'Qglio , pour observer ce qui pourrait venir de Mantoue. Enfin tout se disposait pour le passage du Pô. On était au 6 juin , et on ignorait encore qiie Gênes eût capitulé ; Tespoir de dégager cetlQ place, par la seule démonstration du passage^, faisait hâter le mouvement. Le premier Consul espé** rait aussi prévenir la réunion des corps dispersés de l'armée autrichienne , pour les battre en détail et couper enfin Tunique communication que le généial Mêlas conservait avecManloue, avant que la défense de cette ligne fût complétée, e du Pô. Mais il n'y avait pas un instant à perdre ; il fallait de l'audace et de la célérité ; les têtes de colonnes autiichiennes allaient arriver sur la rive droite du Pô. Le général Ott, parti précipitamment de Gênes, touchait presque à Casteggio avec

le gros de ses troupes ; son avant-garde arrivait à StradelU; les renforts dirige's sur Plaisance al* Jaient mettre cette ville , sa citadelle , et une tête de pont bien fortifiée qui la couvrait sur la rive gauche , en état d'opposer une longue résistance. 11 ne fallait qu'un moment de plus, et, avec l'appui de Plaisance , les Autrichiens assuraient leur ligne d'opération; mais ce moment leur manqua. I^e 6 juin, le général Duhesme surprit, à Crémone, le passage du Pô, et le général Lannes fit opérer, de vive force, le passage de Tavant-gardc, suivie des autres divisions de Tarméc, a Belgiojoso, à deux lieues au-dessous de Pavie. I.c 7, le général JMurat passa , à Noceto , au-dessous de Plaisance. Ces trois mouvements se protégeaient mutuellement.

Le général Murât avait essayé, la veille, d'enle-

A^er, de vive force , la tête de pont de Plaisance ;

iinais il n'avait que peu d'infanterie, et l'ouvrage

<?fait protégé par une forte hatterie autrichieime,

établie sur la rive droite du fieuvc. Cette attaque

H.vait échoué, et elle devait être renouvelée, lors-

C|ue, pendant la nuit, les Autrichiens évacuèrent

la tête de pont et replièrent le pont. Le général

Murât profita alors du passage que le général

Duliesme avait ouvert devant Crémone, pour faire

passer la brigade Musnier en barques , vis-à-vis

Noceto. Le général Musnier eut à soutenir suc-

cessivement , dans les faubourgs de Plaisance, deux affaires : la première contre Tavant-garde d'une division autrichienne qui arrivait de Gênes par Bobbio, et immédiatement après, contre une autre colonne qui arrivait de Parme. Il les défit toutes deux, après des engagements très vifs et à Taide des renforts qui lui arrivaient successivement de la rive gauche* Enfin il demeura maître de Plaisance ; quelques compagnies autrichiennes purent seulement, au milieu du désordre, se jeter dans le château.

A Belgiojoso, le général (.annes avait d'abord fait passer le général Watrin aveô trois bataillons, qui abordèrent au village de San-Ciprîano et qui furent immédiatement attaqués par deux régiments et par de Tartillerie, Ils se défendirent énergique* ment, derrière les digues et les marais, jusqu'à ce qu'on pût leur faire passer des renforts. Le général Watrin attaqua alors les Autrichiens et les culbuta en désordre sur Stradella ; cependant il resta dans sa position , pour couvrir le passage des autres divisions , qui s'effectua sans difficulté pendant la nuit. Le lendemain 7 juin, la division Watrin fut poussée jusqu'à Broni , au delà de Stradella, et la communication s'établit avec le général Murât. Le même jour, le premier Consul arriva aussi à Broni. Ce ne fut que dans cette ville, qu'il apprit par des prisonniers la reddition

de Gênes. La convention du 4 juin avait réservé au général Masséna la faculté d'envoyer un officier au premier Consul pour l'en instruire; mais cet officier éprouva tant de lenteurs en traversant l'armée autrichienne qu'il arriva tardivement. Le premier Consul apprit aussi ^ à Broni, par des dépêches interceptées, les dispositions du général Mêlas.

Cette coïncidence de nouvelles dissipait les derniers doutes et indiquait les dispositions à prendre, pour profiter de l'occasion et pour attaquer séparément les colonnes ennemies, avant qu'elles eussent complété leur réunion. Le général Ott se présentait le premier, avec le corps qu'il ramenait de Gênes ; tout annonçait, qu'après avoir commis la faute de perdre son temps devant Gênes et de manquer ainsi le moment d'être à Plaisance, pour défendre le passage du Pô , il commettrait encore celle d'accepter le combat. C'est ce qu'il fit, comptant sans doute sur la bonté de la position où il s'établit, en occupant à la fois Casteggio et Montebello. Cette position était très-forte. A cet endroit , les dernières collines qui tiennent aux Apennins forment une espèce de promontoire , à pentes escarpées et entrecoupées de ravins, qui 5*avance dans la plaine ; la petite ville de Casteggio, traversée par la grande route de Plaisance, est au pied. Le général Ott avait établi son in-

fanterie avec une nombreuse artillerie sur les hauteurs, et il disposait d'une belle cavalerie, qu'il laissa à sa gauche , un peu refusée , dans la plaine, une de Le premier Consul avait attendu, pendant la

>ggio «Ml .

otebeiio. journée du 8 , que le passage du Pô fût terminé. Le 9 y il lança le général Lannes. La division Watrin fut la première à s'engager ; quatre bataillons enlevèrent , au pas de chai'ge , les hauteurs occupées par la droite des Autrichiens ; mais une réserve autrichienne, avec de l'artillerie, reprit la position et mit quelque désordre dans la gauche des Français. Le général Tonnes envoya à son secours trois bataillons de la division Chambarhac. Le général Rivaud , qui les commandait, rallie les bataillons en désordre, force un premier coteau, puis un second, et, cinq fois de suite, culbute les ennemis d'une position à l'autre jusqu'à celle de Montebello, où il s'arrête pour attendre que la droite soit à sa hauteur. Ce succès aurait dû décider l'abandon de Casleggio ; néan« moins le général Oit s'y défendait vivement, dans l'espoir que celte résistance permettrait à son aile droite de se relever. Trois fois de suite , le village fut pris et repris ; des deux côtés , l'artillerie vomissait la mitraille à trente pas, et la cavalerie autrichienne exécutait des charges souvent heureuses. Enfin Casleggio resta au pouvoir du gêné-

rai I^nnes, que le premier Consul venait de faire appuyer par le corps du général Victor.

La bataille n'était pas encore décidée. Le général Ott avait rallié ses troupes à Montebello , derrière un ravin et un pont défendu par une nombreuse artillerie. Les Français y furent repoussés trois fois; enfin Fidée leur vint de tourner le pont; s'ils avaient pris ce parti plus tôt, ils auraient évité des pertes. Le général Gency força la gauche des Autrichiens dans la plaine, au moment où le général Rivaud venait de gagner les hauteurs qui dominent la position. Le général Ott, dont la ligne était débordée, ne put, dès lors, plus difféier sa retraite, il abandonna sur le champ de bataille plus de huit mille hommes, dont quatre mille prisonniers, plusieurs drapeaux et six pièces de canon. 11 se retira sur Tortone, laissa deux mille hommes dans la citadelle , passa la Scrivia, et fut camper à San-Giuliano. L'armée française le suivit sur la Scrivia.

Avant d'aller plus loin, il est bon de jeter un coup d'œil sur la situation respective des deux armées, après la bataille de Montebello, afin de saisir les motifs qui déterminèrent les deux généraux en chef à marcher à la rencontre Tun de l'autre et à courir les chances d'un engagement général.

Nous avons déjà remarqué que le général Ott commit une faute très-grave , en recevant le com-

bat à Casteggio et Montebello, et qu'il secondait ainsi les desseins de son adversaire. Le revers auquel il s'exposait devait non-seulement affaiblir Farmée autrichienne , en lui faisant éprouver des pertes, mais ébranler son moral dans la situation où elle se trouvait. La conséquence était inévitable, et le général Ott devait la prévoir. Lorsque la communication avec Plaisance lui fut enlevée, et que son avant-garde fut de retour de l'attaque de San-Cipriano , il ne devait pas hésiter un seul moment à renoncer au projet d'une défense isolée. Il devait marcher immédiatement à la rencontre de l'armée qui se rassemblait sous Alexandrie, et mettre ainsi le général Mêlas à même de prendre plus tôt un parti décisif, ition des Plus dc dix mille hommes, que le général Ott laissa sur les champs de bataille de Casteggio et de Montebello , réduisaient sensiblement les forces de l'armée autrichienne; néanmoins ces forces restaient encore supérieures à celles des Français, car elles comptaient encore plus de quarante mille combattants, tous vieux soldats, une excellente cavalerie , double de la cavalerie française , et aussi beaucoup plus d'artillerie. Le premier Consul, en arrivant sur la Scrivia, le 12 juin, n'avait que trente mille hommes , parmi lesquels beaucoup de conscrits et de jeunes cavaliers. L'armée frai «<^e était ainsi dans une situation mar-*'

rmees.

DU MARÉCHAL-GÉNÉRAL SOULT. 25u

quée d'infériorité, et les dispositions prises par son chef pouvaient seules racheter cette infériorité.

Quel parti avait à prendre le général Mêlas, pour prévenir ces dispositions ? Il était séparé de la partie de son armée qui était dans la haute Italie ; il avait perdu toutes ses communications , la plupart de ses magasins et de ses dépôts, ainsi que tout le matériel d'artillerie qui avait été abandonné à Pavie. Il était menacé, du côté de la Scrivia, par trente mille hommes que le premier Consul conduisait en personne; du côté des Apennins , par le corps du général Suchet , qui , après avoir poursuivi le général Ëlsuitz jusqu'à Ceva, se portait sur Acqui ; du côté de Turin , par la division du général Thureau. Devait-il, dans cette situation, donner ou recevoir la bataille, rester en Piémont, ou faire des efforts pour gagner la Lombardie, attaquer ou attendre? La question était des plus graves I elle ne décidait de rien moins que du salut de Tarmée, du destin de Tltalie, et peut-être de Tissue de la guerre. Plusieurs écrivains militaires ont examiné, à leur tour, cette question, et ils ont discuté les différents partis entre lesquels le général Mêlas pouvait choisir. Voici comment le judicieux auteur du Précis des éifénements militaires les résume : « Dans cette extrémité, il était évident que le général autri-

chien avait à se résoudre entre ces trois partis différents :

(( 1° Se concentrer dans le Piémont, où (comme l'a dit M. de Bulow, dans son inléressante discussion sur cette campagne) les Impériaux possédaient tous les éléments d'une force indépendante, et tenir fortement le camp retranché qu'avait occupé le général Moreau , entre Alexandrie et Valence ; laisser l'armée française, dont la force numérique, le matériel et les approvisionnements étaient encore insuffisants pour tenir la campagne, se développer et s'affaiblir; enfin, temporiser, jusqu'à ce qne la formation d'une nouvelle armée autrichienne, sousMantoue, eut placé les Français dans une situation aussi critique que celle où se trouvaient les Impériaux.

<( 2** Passer franchement avec toutes ses forces à la rive gauche du Pô, marcher sur les communications déjà trop étendues et trop excentriques de l'armée française , culbuter ses corps détachés à Test de Milan , rallier les siens et reprendre l'offensive.

« 3® Enfin (et ce fut le parti que prit le général Méîas) se serrer en une seule masse, descendre la rive droite du fleuve, et se faire jour, à tout

prix , pour rétablir ses communications sur Man* toue. »

De ces trois partis , le premier ëtait le plus timide et le moins assuré; il pouvait retarder de quelques jours la perte de Varmée autrichienne, mais il ne Teùt pas empêchée; car, avant qu'une seconde armée fût venue délivrer la première , le manque de vivres et les attaques des Français qui, dé jour en jour, augmentaient en forces, auraient réduit celle-ci à Tétat le plus fôcheux , et Teussent peut-être forcée à se rendre prisonnière après des combats désespérés.

Le second était le plus sage , et en même temps

celui dont l'exécution eût rencontré le moins de

diflicultés , à la condition d'y mettre autant de

célérité que de hardiesse. Couvert par la tête de

j>ont de la Bormida et par la place d'Alexandrie,

le général Mêlas pouvait passer le Pô à Valence ,

gagner une ou deux marches, et atteindre Milan ,

«lA^ant que le premier Consul eût pu ramener, sur

Isi rive gauche, le gros de son armée. Ce mouve-

nci-ent lui aurait peut-être fourni l'occasion de re-

ç>rendre Pavie , de détruire le pont des Français à

Belgiojoso, et de mettre en danger l'un ou l'autre

de leurs corps , tels que les douze mille hommes

du général Moncey, qui étaient restés en observa-

. ^lon dans la haute Lombardie , ou la division du nu il

i58 MÉMOIRES

général Chabran^ qui revenait du siège du fort dé Bard, ou le détachement du général Vîgiïolle*^ qui bloquait le château de Milan , ou enfin la division du général Loison , qui occupait Crémone , etfi fournissant à F investissement de la forteresse de Piz2ighitone et de la citadelle de Plaisance. Le général Mêlas ne devait pas craindre que ôes corps lui opposassent une résistance capable dé l'arrêter; par eux-mêmes ils étaient trop faibles, et, dispersés comme ils Tétaient, ils n'aVaient que le temps d'échapper au danger, chacun pour son compte. Ainsi le premier Consul eût été pris dand son propre piège , c'est-à-dire qu'il eût pèrdu sâ ligne d'opérations, parle même moyen qu'il venait d'employer pour couper celle des ennemis; car 11 faut remarquer qu'alors les deux armées se trouvaient réciproquement sur un front inversé dé leur première direction ^

i i Ceci m'amène à relever une assertion qui a été plusieurs fois produite , entre autrei par le général Rogniat ^ dans ses Considérations sur Vart de la guerre^ qui sont d'ailleurs si re* marquables. « Napoléon, dit-il, tout en coupant la ligne d'opérations de son adversaire, conservait cependant» la sienne, et la possibilité de faire sa retraite, en cas de malheur^ par la vallée d'Aoste, sur les Alpes, et de là sur Genève. »» Pour admettre ce raisonnement, il faudrait supposer que le général Mêlas était forcé de prendre sa diiection par la rive droite du Pô; dans ce cas, si les Français avaient éprouvé dés revers , leur retraite, sur la vallée d'Aoste, était assu*

Le troisième parti, que le général Mêlas embrassa, était le plus audacieux, et Ton doit lui tenir compte de cet acte de courage. Il aurait infailliblement réussi, si toute l'armée autrichienne s'était trouvée à Casteggio et à Montebello , lorsque le général Ott y reçut le combat. Cinq jours après, il était trop tard pour entreprendre de forcer les Français; leur nombre avait dû s'augmenter, et le général Mêlas se trouvait afTaibli de dix mille hommes ; les chances lui étaient donc plus défavorables qu'auparavant. Mais le second parti lui offrait en*core les mêmes chances , et d'autant mieux assu* rées, que le premier Consul perdait son avance en se

me. Mais il en serait arrivé autrement, si le général Mêlas avait manœuvré par la rive gauche, où il coupait, par sa première marche, la ligne d'opérations des Français, et s'il y obtenait <ies avantages. On dira peut-être que le premier Consul serait encore parvenu à retrouver une autre ligne d'opérations, par exemple , sur celle du général Suchet. Mais cet expédient, Jféservé pour les cas extrêmes , n'était certainement pas de c^ux qu'on pouvait lui conseiller, et il ne l'a vraisemblablement pas fait entrer dans ses combinaisons. II est inutile ^'en faire ressortir les conséquences militaires et politiques. Ce qui est vraisemblable , c'est que le premier Consul a ^û faire entrer dans ses calculs cette chance d'une manœuvre de Tarmée autrichienne par la rive gauche du Pô , mais qu'il «i compté sur la lenteur des mouvements du général Mêlas, pour la déjouer, si elle s'exécutait, ou même, sur ce qu'une telle opération était trop en dehors des habitudes de ce général, pour qu'il s'y déterminât. L'événement a justifié ce calcul.

portant sur la Bormida, où les obstacles de la tête de pont et de la place d'Alexandrie étaient suffisants pour l'arrêter, ou du moins pour lui faire perdre du temps et pour lui dérober le mouvement. Au reste , il n'est pas de supposition qu'on ne puisse faire , quand l'événement est passé ; et s'il nous parait que, dans cette circonstance, le général Mêlas pouvait mieux choisir , c'est sans doute que nous n'entrons pas dans les détails de sa situation, qui était peut-être aggravée par le mécontentement des troupes, le désaccord des chefs, l'encombrement des hommes et du matériel, ou par d'autres difficultés provenant de cette concentration inattendue. 11 faut ajouter enfin que la résolution du général Mêlas de livrer bataille et de rejeter l'armée française sur la rive gauche du Pô, ainsi que ses dispositions préparatoires , lui font trop d'honneur pour qu'on puisse le blâmer d'avoir eu confiance en ses forces et d'avoir compté sur ses moyens. Il avait eu surtout raison de compter sur le champ de bataille qu'il avait choisi : la vaste plaine, sur la rive droite de la Bormida, et au milieu de laquelle est le village de Marengo , plaine absolument unie , était éminemment favorable à la nombreuse et belle cavalerie autrichienne.

L'armée française passa la Scrivia, le 13 juin au Scriv^r^ matin, pour se porter sur San-Giuliano. Le général

Ml'ITlCe

Lannes était à Tavant-garde avec les divisions Watrin et Mainoni. Le général Desaix commandait les divisions Boudet et Monnier. Il arrivait d'Egypte ; il avait obtenu d'abréger sa quarantaine à Toulon et il avait rejoint l'armée, seulement depuis la veille. La division du général Lapoype , qui n'avait pas encore passé le Pô , devait être réunie à son corps. Les divisions Chambarhac et Gardanne formaient toujours le corps du général Victor, auquel était attachée une brigade de cavalerie commandée par le général Kellermann. Avec la cavalerie commandée par le général Murât, la réunion de toutes ces troupes ne dépassait pas trente mille hommes.

Aucun indice ne faisait encore soupçonner le parti que le général ennemi avait dû prendre. On s'attendait à trouver son armée en bataille dans la plaine , entre la Scrivia et la Bormida ; les IroupesT légères la parcoururent ; rien ne parut jusqu'au village de Marengo , où se trouvait une arrière-garde autrichienne de quatie à cinq mille hommes, que le général Ott y avait laissée la veille, <en allant du camp de San-Giuliano passer la Bor- Hiida avec le restant de son corps. Dans la soirée, ie premier Consul fît attaquer cette arrière-garde J>ar la division du général Gardanne. Les ennemis ^e défendirent faiblement ; ils firent en bon ordre Leur retraite sur les ouvrages de la tête de pont ,

Consul.

et ils repoussèrent les Français qui cherchaient à y pénétrer. A la nuit, le général Gardanne prit position à Pedra-Bona.

itions du II est vraisemblable que , pour mieux cacher ses projets , le général Mêlas avait ordonné cette prompte retraite, et d'abord son dessein ne fut pas pénétré. Le premier Consul ayant lui-même reconnu le terrain, crut que les ennemis, en se concentrant sous les murs d'Alexandrie, avaient en vue de faire un mouvement de flanc et de s'éloigner. Dans cette pensée , il arrêta des disppsi^ tions pour forcer, le lendemain, les retranchements de la tête de pont, passer la Bormida au-^dessus, et mettre ainsi Tarrnée autrichienne dans la nécessité de combattre. La division du général Gardanne conserva pendant la nuit la position de Pedra* Bona et celle du général Chambarhac fut placée en seconde ligne à Marengo avec la brigade de cavalerie du général Kellermann. La cavalerie du général Murât et le corps du général Lannes se formèrent en avant de San-Giuliano. La division du général Monnier , détachée du corps du général Desaix, se porta sur la droite, à Castel-Novo di Scrivia, et le général Desaix marcha, avec ladivi* sion Boudet, vers Rivalta, pour lier les communi*^ cations avec le général Suchet sur Acqui et observer en même temps la route de Gênes.

Ces dispositions font juger que le premier Con»

^vl ne s'attendait nullement à être attaqué le len<demain par toute l'armée ennemie ; car s'il l'avait prévu, il se serait gardé, inférieur en nombre comme il l'était , de détacher à une marche de son centre le corps du général Desaix et de laisser d'au9si grandes distances entre ses divisions. Le soin que le général Mêlas avait pris de tenir ses projets caché» jusqu'au moment de l'exécution, et sa ruse pour faire croire qu'il voulait éviter le combat, en retirant précipitamment de MarengoTarrière-garde du général Ott, trompèrent ainsi le premier Consul. Cette ruse, qui avait déjà réussi au général Méla^ avec le général Champion net , convenait encore à la circonstance actuelle, et il s'en fallut même de bien peu qu'elle ne réussit de nouveau.

Des rapports venus pendant la nuit de Rivalta çt des bords du Pô firent pressentir au premier Consul l'approche de la bataille et l'imminence du danger; lorsqu'ils lui parvinrent, il était en route pour rentrer à son quartier général. Il s'arrêta à TorrC'-di-Garofoldo et il n'eut rien de plus pressé ^ue de rappeler le corps du général Desaix , dont l'éloîgnement le privait, jusqu'à la fin de la journée, ^'une partie de ses forces. Il envoya des ordres ^our placer les autres troupes à portée de se soutenir, et il fit garder les principaux débouchés.

Les deux divisions du général Victor avec la brigade de cavalerie du général Kellermann resté-

rent ainsi en position à Pedra*Bona et à Marengo^ Le général Lannes forma en seconde ligne, à six cents toises en arrière, ses deux divisions et la brigade de cavalerie commandée par le général Champeaux. E^ garde des consuls et mie brigade d'infanterie, commandée par le général Carra Saint-Cyr, étaient en réserve à la troisième ligne , et le général de cavalerie Rivaud fut détaché à Sale avec sa brigade, pour observer cette direction qu'on supposait pouvoir être prise par les ennemis. L'ensemble de toutes ces troupes ne dépassait guère vingt mille hommes, dont deux mille cinq cents de cavalerie, et, au jour, les Autrichiens allaient déployer plus de quarante mille hommes, dont six à sept mille de cavalerie et une artillerie formidable. Si néanmoins le premier Consul soutint le combat jusqu'à l'arrivée des divisions du général Desaix, il faut l'attribuer autant à l'excellence de ses dispositions qu'à la valeur de ses troupes, qu'il disposa en ordre oblique par échelons, l'aile gauche en avant, de manière que, en se protégeant réciproquement, elles obligeaient les ennemis à s'étendre et à perdre du temps dans leurs déploiements, lataîue L'aruiée autrichienne passa sur trois pointa la

Marengo. ^QYtnida j Ic 14 juin, à la pointe du jour. Des corps d'infanterie légère et toute la cavalerie, aux ordres du général Elsnitz, formant la colonne de

gauche, se dirigèrent sur CasteKCeriolo , par la route de Sale; les deux autres colonnes , qui comprenaient rinfanterie de bataille et la réserve de grenadiers, suivirent la grande route de Tortone et celle de Frugaroio. II était huit heures , lorsqu'elles se déployèrent en face de Pedra^Bona, devant la division du général Gardanne. Le lieutenant général Haddick commandait la première ligne; le général en chef Mêlas , ayant près de lui son chef d'état-major, le général Zach, officier de réputation, dirigeait en personne la seconde; et la troisième ligne, composée des corps de réserve, recevait les ordres du général Ott.

De nombreuses batteries protégèrent le déploiement de ces masses. L'action commença , mais la partie était par trop inégale pour que le général <îardanne pût défendre Pedra-Bona. Écrasé par la supériorité de l'artillerie autrichienne, et près ci'être enveloppé , il se retira sur Marengo , à la <lroite de la division Chambarhac , que le général >'ictor avait envoyée à son secours. Alors les deux divisions se trouvèrent engagées, et tous les efforts des ennemis eurent pour but de les éloigner de Marengo. Le général Mêlas paraissait vouloir se faire un appui de ce village; la gauche de son centre, après avoir passé un ravin qui était en avant, manœuvrait pour déborder Marengo, et le général Elsnitz formait sa cavalerie en avant de

Castel-Ceriolo. Le général Rivaud , celui qui avait «i bien contribué au gain de la bataille de Montebello*, fut le premier à s'apercevoir de ce mouve^ ment ; il se détache aussitôt avec sa brigade de la droite de la division Gardanne ; il marche où le danger est le plus pressant, dégage un bataillon de la 43^ demi-brigade , déjà très-maltraité , re«pousse deux charges d'un corps de grenadiers hongrois, et le rejette au delà du ravin. Là, d'un borda l'autre, le carnage redouble ; le général Rivaud est lui-même blessé ; il se maintient pourtant , et la première ligne conserve encore sa position.

Le général Victor avait perdu et repris Marengo ; ses deux divisions faisaient des efforts incroyables pour s'y défendre, tandis qu'à leur droite, celles du général Lannes se portaient à la même hauteur. Sur tout le prolongement du front de ces quatre divisions , on se canonnait à demi -portée de mitraille. I^s rangs s'éclaircissaient ; les troupes de la gauche , abimées de pertes et de fatigue, manquant presque de munitions, sont enfin forcées de céder Marengo, pour se reformer en arrière, parallèlement aux

i . Il y avait à l'armée deux généraux Rivaud , l'un commandait une brigade d'infanterie et l'autre une brigade de cavalerie.

ennemis. Ceux-ci, s*appuyant sur le village, se développent alors dans la direction de Castel- Ceriolo, et marchent avec confiance, pour attaquer le corps du général Lannes. Mais, reçus par la division Watrin, ils sont repoussés, chargés à leur tour, et rejetés, pour la seconde fois, au delà du ravin.

Ce succès aurait infailliblement produit d'heureux résultats, si le général Lannes avait pu eu profiter; mais la crainte d'exposer les divisions du général Victor à être enveloppées Tobligea à s'arrêter. Ces divisions, considérablement affaiblies par quatre heures de combat , étaient réduites à presque rien , et elles étaient à bout de leur résistance. Vainement, pour soutenir ce qui restait, le général Kellermann multipliait les charges de sa cavalerie; en vain aussi les chefs se dévouaient. K midi, elles furent enfoncées, mises dans le plus grand désordre, débordées et poursuivies. Ne rencontrant en arrière aucun appui, elles traversèrent, d'une course, deux lieues de plaine, et elles gagnèrent San-Giuliano pour se rallier. La retraite attirait le même danger sur le corps du général Lannes et devait l'entraîner; en effet, il se mit en mouvement, mais en si bon ordre, et il manœuvra avec tant de précision, que ses échelons, disposés de manière à se protéger réciproquement, ne purent jamais être entamés, et

repoussèrent toutes les charges dirigées contre eux.

L'aile gauche de T armée autrichienne n'avait pas encore combattu ; le général Elsnitz venait de la former sur deux lignes en avant de Castel-Ceriolo, et il la dirigeait sur la faible réserve française qui était encore intacte. Le général Mêlas pouvait espérer à la faveur de sa supériorité et des avantages déjà obtenus, de rompre cette dernière résistance , et la victoire lui était dès lors assurée. Il crut même la tenir entre ses mains , et il en fut peut-être ébloui , car il négligea de poursuivre ses succès, pour s'attacher à détruire cette réserve, qui aurait infailliblement succombé plus tard, si elle s'était trouvée abandonnée et dépassée pa la ligne autrichienne.

Quoi qu'il en soit, le salut de l'armée françai dépendait uniquement de la résistance que cett réserve allait faire. Elle formait le dernier éch^ Ion à l'extrême droite*. Le premier Consul ,

i . A cette occasion, Pauteur du Précis des événements /, lltaires a fait sur Tordre oblique, par échelons, une réflexi que je partage entièrement, et le passage où il en parle (t. page 317) rend trop bien ma pensée pour que je ne le tranS' crive pas ici.

« On reconnaîtra facilement ici Pavantage de Tordre oblique, par échelons, à grands intervalles. Si l'attaque de Taile présentée à Tennemi, et formant le premier échelon, réussit, cet avantage s'accroît par l'attaque du centre, ou second

la refusant, avait diiïéré de rengager, afni de la faire servir de pivot à un nouvel ordre oblique , en sens inverse, lorsque le corps du général Desaix serait près de le joindre, pour recommencer la bataille. Cette belle manœuvre était sa seule ressource et les ennemis ne pouvaient l'avoir prévue ; elle devait les prendre en défaut, avant qu'ils eussent le temps d'y remédier, leur faire perdre leurs avantages, et probablement les rejeter sur la Bormida. Ce calcul était juste et le succès fut comj)let. Mais pour l'obtenir et gagner quelques mosnents qui permissent de terminer les dispositions, ^1 fallait que la droite du général Lannes fut im- :aiiédiateraent soutenue. Déjà la cavalerie ennemie Wtait en force devant elle ; ses charges devenaient «le plus en plus fréquentes , et quoique Tinfanterie

u général Lannes ne se laissât point ébranler, lie ne pouvait pas empêcher Taile gauche des Au-

vichiens d'opérer un grand mouvement de con-

^chelon qui, en arrivant proinptement sur la ligne, trouve mjin appui, et en sert lui-même à l'aile d'abord refusée , ou tijpoisième échelon , comme il arriva à Marengo. L'aile présentée en premier échelon est battue et forcée à se retirer. Quelque précipité que soit le mouvement rétrograde que doivent suivre nécessairement le centre , mis à découvert , et ^es autres masses échelonnées , ce mouvement se ralentit ; il ^sl mieux préparé et s'opère avec plus d'ordre, à mesure qu'il ^c rapproche de l'aile qui avait été refusée, et qui devient le pivot d'un nouvel ordre oblique, en sens inverse, w

vertîon, pour la tourner. Le premier Consul fait porter alors en avant les grenadiers de sa garde , dont le nombre ne s'élevait qu'à neuf cents. Rien n'égale l'audace et Timperturbable sang-froid de ces braves; ils traversent la plaine , sans que rien puisse les arrêter, et ils vont se former en carré à trois cents toises de l'extrême droite du général Lannes. Semblables à un roc, contre lequel tout vient se briser, ils repoussent toutes les charges de la cavalerie autrichienne, et ils servent d'appui à la division du général Monnier, qui revenait de Castel-Novo-di-Scrivia. La brigade Carra Saint-Cyr est jetée dans Castel-Ceriolo ; l'autre brigade de la division et les grenadiers de la garde opèrent alors leur retraite sur San-Giuliano.

Ce fut le moment où les généraux autrichiens crurent la bataille gagnée; ils voyaient l'armée française en retraite , et la plaine couverte de ses débris, sans qu'un nouvel ennemi se présentât pour disputer encore la victoire. Us ne sentaient point pour quel motif le poste de Castel-Ceriolo venait d*être occupé ; mais ils en reconnurent l'importance , quand le général Carra Saint-Cyr, qui n'avait pas perdu de temps pour en fermer les issues et pour y établir de bonnes barricades, eut repoussé, à plusieurs reprises, les efforts que l'infanterie de la gauche autrichienne fit pour l'enlever. Ainsi, Castel-Ceriolo devint le point

gênerai

DU MARÉCHAL-GÉNÉRAL SOULT. «7i

d'appui de la nouvelle ligne de bataille du premier Consul et le pivot sur lequel il allait s'élever, en reprenant Toflensive. Dès lors, la position des deux armées se trouvait entièrement changée, et toutes les deux étaient dans un ordre inverse de leur première direction ; car pendant que le général Mêlas poussait sa droite , pour couper la route de Tortone et rejeter la gauche des Français sur leur centre, sa gauche était également menacée, et la réserve, qui devait lui arracher la victoire, se formait à San-Giuliano.

Le général Desaix , détaché la veille à Rivalta Mouvement

O ^ séneral De

avec la division Boudet , venait enfin d*arriver à hauteur de San-Giuliano^ Aussitôt que sa tétc de colonne parut , le premier Consul fit arrêter lé

i . Il y a des accidents heureux à la guerre.

La division Boudet était arrivée le i 3 , vers le milieu de Paprès-midi) à Rivalta, et elle allait continuer sa marche &ur Acqui , pour se lier au général Suchet , lorsque la Bormida, qu'elle avait à passer, fut subitement grossie par un orage qui survint. On essaya cependant le passage; on y perdit quelques hommes et quelques chevaux , et le général Desaix le remit au lendemain. Mais le lendemain, de bonne heure, la canonnade qui se fit entendre , et bientôt après des ordres réitérés, rappelèrent la division à San-Giuliano, où elle arriva juste à temps.

Si la crue de la Bormida fût survenue quelques heures plus tard, dans la nuit, et après le passage de la division , elle eût empêché ou du moins retardé son mouvement; et quelles n*en eussent pas été alors les conséquences ! La divi-

mouvement rétrograde des échelons, et il les disposa sur autant de lignes diagonales, de manière à remplir l'espace , depuis Castel-Ceriolo jusqu'à San-Giuliano, où le général Victor avait rallié ses divisions. Entre ces deux points, les troupes étaient dans Tordre suivant : les grenadiers, placés en arrière et à gauche de Castel-Ceriolo , le corps du général Lannes, celui du général Desaix et celui du général Victor. La cavalerie, en seconde ligne , se tenait prête à déboucher par le» intervalles des échelons , dont elle remplissait les vides.

Il était six heures du soir, lorsque ces dispositions furent terminées; le général Desaix devait diriger l'attaque , ses troupes étaient fraîches , et

sion Boudet arrivant sur le champ de bataille , à la fin de la journée , fit ce qu'elle n'eût certainement pas fait si elle avait pris part à la bataille depuis son commencement. Elle eût diminué la disproportion de force entre les deux armées, quoLque l'armée française fût encore restée inférieure à l'année autrichienne; elle eût disputé la bataille et l'eût rendue plus sanglante; peut-être, et c'est encore incertain, l'avantage fut-il resté à l'armée française. Mais, dans aucun cas, cet avantage ne pouvait être comparable à celui qui fut obtenu. Cette division , dont le mouvement avait été dérobé à l'ennemi par les arbres et les vignes qui couvrent la plaine, et qui tombait inopinément avec des troupes fraîches sur l'ennemi, qui était loin de s'y attendre et qui se croyait sûr de la victoire , produisit un effet qui dépassa tous les calculs.

leur ardeuf pouvait à peine se contenir. Elles s'ébranlent, mais en même temps, une colonne de cinq mille grenadiers autrichiens, conduite par le général Zach, s'avançait par la grande route, pour s'emparer de San-Giuliano. Cette colonne avait dépassé Cassina - Grossa , et n'était qu'à portée de fusil de la ligne française. Le général Desaix marche au pas de charge a sa rencontre ; une batterie de quinze pièces le précède. Le général Marmont a pris la direction de cette batterie, et lui fait ouvrir son feu à cinquante pas des ennemis. 1^ fusillade est aussi engagée, on va se mêler. En ce moment, une balle frappe mortellement, au milieu de la poitrine, le général ^„?^7^^^ç' Desaix. Un aide de camp du premier Consul , le colonel Lebrun, le reçoit dans ses bras. Les soldats, voyant tomber leur chef, n'en deviennent que plus animés pour le venger; la 9® demibrigade d'infanterie légère est à leur tête, et tous les corps qui suivent ont la même impulsion.

Cette brusque attaque déconcerta les ennemis. Ils avaient compté qu'un faible effort renverserait la dernière réserve des Français, et le général Zach s'était imprudemment avancé, sans regarder si sa colonne était soutenue; elle ne l'était pas. Ses grenadiers, étonnés d'être ainsi assaillis, commencent à chanceler. A cet instant, le premier

Consul ordonne à la cavalerie de charger; le général Kellermann déploie sa brigade devant une ligne de cavalerie autrichienne , qui lui est opposée. 11 laisse quelques escadrons pour la contenir, et avec le surplus il fait conversion à gauche, prend en flanc la colonne de grenadiers, pénètre dans les intervalles, la met en désordre, et, secondé par l'infanterie du général Boudet, qui appuie cette habile manœuvre , et qui attaque en tête la colonne des Autrichiens, il fait mettre bas les armes au corps entier du général Zach.

Lorsque la division Boudet s'était portée en avant, les divisions des généraux Lannes et Victor, qui s'étaient ralliées, avaient appuyé ce mouvement. Les Autrichiens étaient loin de s'attendre, à cette heure, à une attaque générale; aussi tous leurs corps sont-ils successivement entraînés par la déroute de leur tête de colonne, et ils se précipitent, en fuyant, vers les ponts de la Bormida. A peine quelques bataillons montrent-ils encore une certaine contenance, au village de Marengo; mais ils sont également culbutés. En moins d'une heure, les vainqueurs avaient franchi de nouveau la vaste plaine qui, pendant cette longue journée, n'avait été cédée que pas à pas, et à dix heures du soir, ils reprenaient leur position du matin , à Pedra-Bona , où l'action avait commencé , seize heures auparavant* Ils ne furent arrêtés que par

les retranchements qui couvraient la tête de pont de la Bormida*.

1 . Pendant la bataille de Marengo , j'étais à Alexandrie, prisonnier et blessé. De mon lit, j'entendais très-bien la bataille, et, d'après l'éloignement et le rapprochement du feu, je pouvais juger quel était celui des deux partis qui faisait des progrès. C'était une cruelle position. Mon frère et le lieutenant Hulot, mes aides de camp, et le docteur Cothenet, mon chirurgien, allaient tour à tour faire le guet à un obser vatoire placé au-dessus du palais épiscopal, où je logeais. Là, munis d'une lunette d'approche, ils distinguaient assez bien les mouvements des deux armées, et ils venaient ensuite me communiquer leurs remarques. J'étais instruit ainsi de l'état de la bataille, aussi bien que possible, sans y assister, et je passais tour à tour de la crainte à l'espérance. J'eus de la crainte jusqu'à quatre heures du soir environ, lorsque les grenadiers de la garde furent, au milieu de la plaine, former le carré et arrêter l'élan de la cavalerie ennemie. Un instant après, on me dit que le combat était vivement engagé à Castel-Ceriolo. J'en tirai la conséquence que le premier Consul avait changé son ordre de formation, et qu'avec des troupes fraîches il fâchait de ressaisir la victoire. Mon espoir augmentait d'heure en heure , lorsque , vers sept heures , un vieux chirurgien major autrichien, qui venait souvent me voir, entra dans ma chambre et me parut plus gai que je ne croyai»le trouver. « Eh bien ! docteur, lui dis-je, comment vont le» affaires? — Ahl général, quelle bataille! Nous ne savons où placer les blessés; déjà nous en avons plus de cinq mille ^ et, quoique Vaffaire soit finie , à tout instant, ils arrivent encore par centaines. Notre brave général Haddick est du nombre (il mourut quelques jours après), plusieurs autres généraux et quantité d'officiers. Votre perte est aussi fort considérable. — Mais de que! côté est la victoire ? — Du

Les Français retirèrent du champ de bataille six mille prisonniers, parmi lesquels était le général Zach , chef de Fétat-major de l'armée autrichienne, huit drapeaux , vingt pièces de canon et une grande quantité de munitions. Les pertes en hommes, tués ou blessés, furent, départ et d'autre, très-considérables, et se trouvèrent à peu prèsba-

nôlre, général, et elle nous console du prix qu'elle nous a coûté. — En êles-vous bien sûr , docteur? — Sans aucun doute. Le général Mêlas vient de rentrer, et vous avez pu entendre, il n'y a qu'un instant, son état- major passer dans la rue. (C'était vrai.) — Cependant j'entends encore le canon? — Ce ne peut être qu'une arrière garde française que le général Zach poursuit. — Mais pourtant le canon ne s'éloigne pas, il se rapproche, et s'il y a une arrière-garde d'engagée, il me paraît que ce doit être la vôtre ?. . . » En effet , pendant notre conversation, le feu augmentait toujours et se rapprochait. Mon docteur commence à être inquiet; il sort. A onze heures du soir il revient tout consterné* « Kous sommes perdus , s'écrie-l-il , nos troupes repassent le pont en ce moment ! On avait cru la bataille gagnée, et, comme je vous l'ai dit, le général Mêlas rentrait à Alexandrie, quand on Vient lui annoncer tout à coup que votre armée faisait une nouvelle attaque. Il y retourne en toute hâte, mais il n^était plus temps. Tout était changé , le général Zach était pris et nous étions enfoncés. Il n'est plus resté au général Mêlas qu'à çpuvrir la retraite. Je ne sais ce que nous deviendrons et comment le général Mêlas nous tirera de là !» Ce fut à mon toar de consoler le docteur; je le fis de mon mieux., et je pastoi le restant de la nuit bien joyeux.

Le lendemain matin , j'eus la confirmation de cette nouvelle* Un officier autrichien v4nt m'apprendre que j'allais

lancées ; mais les Français firent la plus grande de toutes, celle de rhéroïque Desaix, de celui qu'en Egypte, on avait surnommé le Juste. Cependant la victoire devait avoir de bien autres consé- . quences- Pendant la nuit , le général Mêlas rallia son ar- convcnti.

être transporté dans la citadelle , ou Ton jetait une garnison. Il paraît, en eiïet, qu'on avait pensé un moment ù prendre ce parti, avant de se résoudre à négocier avec le premier Consul. Mais ce qui venait d'être décide sur mon sort était trop cruel ; ma blessure , qui avait d'abord été fort mal et oi'i j'avais, môme été menacé de la gangrène, commençait k peine a aller mieux. Si on me sortait de mon lit, en ce moment , pour me transporter ailleurs , dans la confusion qui régnait, il pouvait en résulter les plus fAcbeuses conséquences. On m'offrit de m'en dispenser si je donnais ma parole ; et, d'après le conseil du docteur Cotbenet, je la donnai. C'est ce qui m'empécba d'être complètement délivré , et je fus ensuite oblige d'attendre mon échange pendant plusieurs mois, avant de pouvoir reprendre du service actif.

Peu après , je revoyais les amis que j'avais dans l'armée et

j'embrassais surtout mon brave Franceschi , qui accourait

na'apporter une lettre de ma femme. Elle le suivait de près.

£lle«vait appris ma blessure , lorsqu'elle était auprès de ma

Qière,€t elle était partie, à l'heure même, pour me rejoindre.

Sur la route, on lai avait dit, tantôt que j'étais mort, tantôt

que j'étais grièvement blessé et en danger, et ce ne fut qu'à

1& dernière journée qu'elle eut. la certitude de me trouver

vivant. Le bonheur de larevoir, ses tendres soins, ceux de

ncion chirurgien Cotheneti la joie que j'éprouvais du triomphe

de nos armes, tout contribua à accé^crei: ma guérison, que je

^us ensuite compléter aux boucs cTAc^ui»

mée derrière la Bormida, dans le camp retranché d'\lexandrie. Le premier Consul se préparait, en même temps, à pom^suivre les ennemis, en forçant le passage delà rivière. Le 15, à la pointe du jour, ses colonnes étaient en mouvement , la fusillade s'engageait aux avant-postes , et bientpt on allait communiquer avec le corps du général Suchet, qui s'avançait jusqu'à Castel-Spino , en vue d'Alexandrie, lorsqu'un parlementaire se présenta, de la part du général Mêlas. Le général Berthier, muni de pleins pouvoirs, se rendit aussitôt à Alexandrie, avec le général Zach , que le général Mêlas redemandait , et , quelques heures après , il avait signé une convention qui réglait les conditions d'un armistice, reléguaitl'armée autrichienDe sur la ligne du Mincio , et remettait aux Français toutes les places du Piémont , de la Lombardie et de la Ligurie , y compris Gènes *• Ce fut ainsi que le général Mêlas sauva les débris de son armée , en sacrifiant les conquêtes de deux campagnes , qui avaient englouti des milliers d'Autrichiens, de Russes, d'Italiens, de Français, at: les sommes immenses que l'Angleterre avait prodiuées.

[^ convention fut fidèlement exécutée, de part

i . Voir À là fin du ch«|iitre, n*" 31 .

et d'autre. Le 17 juin , le premier Consul était de retour à Milan. Il régla l'administration de l'Italie, réorganisa l'armée , et nomma le général Masséna pour la commander. Quelques jours après, il traversait la France, sous des arcs de triomphe, pour retourner à Paris, où il fut accueilli avec les plus vifs transports de joie.

Le général Mêlas avait laissé échapper la victoire par suite de trois fautes : 1 ® par la lenteur qu'il avait mise à poursuivre ses premiers succès; 2* pour n'avoir pas tiré de meilleurs services de sa nombreuse cavalerie ; 3° en détachant de sa ligne la colonne de grenadiers du général Zach, sans la faire soutenir ; il croyait sans doute que les Français ne lui opposeraient plus de résistance. I^e lendemain, il dut s'estimer heureux d'obtenir les conditions qui lui furent accordées. Il lui manquait plus de quinze mille hommes morts , blessés ou prisonniers, beaucoup de généraux , de chefs de corps et d'officiers; les vingt-cinq mille hommes qui lui restaient , étaient démoralisés , incapables de se dégager, et ils allaient être environnés, affamés, forcés de capituler et de se rendre prisonniers , bien avant qu'une seconde armée pût venir [es délivrer. Réduit à cette situation désespérée, il ast évident que le général Mêlas ne pouvait mieux Taire, pour sortir d'embarras , ni stipuler rien de plus avantageux à son gouvernement, que de lui

conserver le cadre d'une armée , huit à dix mille chevaux, un matériel considérable, et de ral- Uer à ces grands débris , les garnisons de douze places , dont les forces réunies s*éle valent audessus des pertes de la bataille. Ainsi l'armée; autrichienne allait se retrouver, sur le Mincie, forte de plus de cinquante mille hommes , en mesure de couvrir les provinces littorales de l'Adrialique , les États héréditaires , et peut-être , au moyen de quelques renforts, à même' de reprendre TofFensive , si le cabinet de Vienne rejetait les propositions de paix qui allaient lui être faites.

On peut être étonné que le premier Consul , dont la position était alors si avantageuse , et qui certes n'a jamais mérité le reproche de trop de gé-' nérosité envers les vaincus, ait concouru, en don-' nant son consentement à la convention d'Alexandrie, à relever les espérances de l'armée autrichienne, et qu'il n'ait pas préféré compléter la destruction de cette armée , et prendre de vive force, avec leurs garnisons , les places que la convention lui cédait. La convention faisait gagner cinquante mille hommes aux Autrichiens, car, tôt ou tard, ces garnisons eussent fini par être prisonnières, tandis qu'elles allaient se retrouver en ligne sur le Mincio , et cette considération devait influer sur le plus ou moins de dispositions que

le cabinet de Vienne inoQlrerait à entrer en négociations.

Quant à Tannée française , sa force était doublée par reffet moral de la victoire ; elle allait en outre être, le même jour, renforcée par le corps du général Siichel et par la division du général Lapoype, sans compter les divisions du général Cbabran, du général Moncey, des généraux Duliesme et Loison, et tout ce qui était resté dans l^intérieur de la Lombardie, troupes qui pouvaient être appelées à Tarmée , pour resserrer Tarmée autrichienne, et lui ôter tout espoir d'échapper. Cependant le premier ('onsul ouvrit le passage au général Mêlas, et il renonça a recueillir un trophée C|ui pouvait tenter son ambition. On ne peut se l'expliquer, que parce qu'il aura voulu se donner le mérite de la modération , et disposer ainsi la cour de Vieime à répondre favorablement aux ou- "vertures d'une nouvelle paix, cpii allaient lui être faites. Quelque fut d'ailleurs le résultat de ces ouvertures, le pouvoir du premier Consul était af** fcrmi, sa modération couvrait ses vues ultérieures ^M étonnait l'Europe, qui pouvait la croire sincèrej e*lle ajoutait enfin à l'éclat de sa gloire, et rehaus^ siait encore ce fait d'armes si extraordinaire , qui lui faisait reconquérir l'Italie, par une marche de C|uelques jours et par une bataille.

Telle fut, sans doute, la pensée du premier

Consul, ou du moins il faut le supposer, pour se rendre compte de la précipitation qu'il mit à suspendre les hostilités en Italie , en se privant des avantages qu'il pouvait obtenir. Quant à la possession de la Toscane et des États-Romains , qu'il laissait aux Autrichiens, elle ne faisait que diviser leurs forces et les affaiblir, dans Téventualité d'une reprise d'hostilités ; dans aucun cas , elle ne pouvait contrarier les projets ultérieurs du premier Consul. Si ce calcul, qui aurait été d'une combinaison profonde, a été fait, et s'il a été plus ou moins inspiré par l'intérêt personnel , il n'a pas , au surplus, une très-grande importance historique, et si j'en parle ici, c'est comme recherche des motifs, qui peuvent expliquer la convention d'Alexandrie.

La caippagne extraordinaire de Marengo termina la guerre en Italie , car lorsque les hostilités y furent reprises, plusieurs mois après, elles n'eurent ni une grande durée , ni une grande importance, et ce fut alors en Allemagne que se portèrent les coups décisifs. Revenons donc à l'armée d'Allemagne. Nous n'y verrons pas de ces grands coups de fortune , de ces actions éblouissantes , difficiles à imiter, et qui peuvent même quelquefois être de dangereux modèles. Nous y verrons une guerre régulière , conduite avec méthode , et dont les progrès sont assurés par la solidité des

DU MARÉCHAL-GÉiNÉRAL SOULT. 283

bases. Sous ces divers rapports, elle rentre dans la classe des guerres ordinaires, et qui sont le plus pratiquées; elle nous fournit aussi un grand nombre de leçons propres à nous instruire, et (jue leur utilité doit nous engager à recueillir.

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