LIVRE XV nis
d'auprès de lui avec une vive impression, effet naturel de cette inspiration si singulière.
Jai expliqué comment, avec la faiblesse des moyens mis à ma disposition, une défensive serrée, accompagnée d'une surveillance active, pouvait seule assurer la conserva lion de Badajoz en me donnant la faculté de combiner mes troupes avec celles du Midi. Wellington l'avait si bien senti, qu'il suspendit son entreprise pendant tout le temps où je conservai quatre divisions à portée de passer le Tage au premier ordre, et tant que j'eus une tête de colonne en avant du débouché. Malgré mes répétitions, l'Empereur ne voulut jamais me comprendre. Les lettres du prince de Neufchâtel, écrites sous sa dictée, combattaient mes arguments et blâmaient mon système. Je lins bon longtemps, en raison de la persuasion où j'étais qu'il n'y avait pas autre chose à faire; mais enfin une lettre fort dure, renfermant des ordres impératifs, m'imposa l'obligation de me conformer à ses volontés et de prendre dans la Beira une offensive dépourvue de moyens, qui, n'ayant rien de sérieux, ne pouvait tromper l'ennemi. J'eus grand tort de m'y soumettre. Ma conviction étant intime, j'aurais dû abandonner mon commandement et donner ma démission, |)lulôt que de me résoudre à entreprendre^ une opération, dont je connaissais d'avance les résultats funestes. Sans celle opération, le siège de
Badajoz eût été ajourné d'une manière indéfinie, et la guerre eût pris une tout autre direction.
Je retirai donc mes troupes de la vallée du Tage pour les rassembler sur la Tormès. Je fis des efforts inouïs pour me pourvoir quinze jours d'avance de vivres, et j'établis mon quartier général à Salamanque. Mais, pour que rien ne manquât, en fait de contradictions et d'absurdités, dans le système de l'Empereur, je recevais aussi l'ordre impératif de réoccuper les Asturies. Je ne pouvais le faire avec sûreté qu'en y employant une de mes plus fortes divisions, et je fus même oblige de la porter à huit mille hommes. Ainsi la force dont je pouvais disposer contre les Anglais fut diminuée d'autant, et réduite à trente et un mille hommes d'infanterie et deux mille cinq cents de cavalerie, dépourvus de vivres, de transports et de grosse artillerie. Au moment même où je retirais les troupes de la vallée du Tage, et quand elles se mettaient successivement en mouvement, le duc de Wellington, bien informé, retirait les troupes anglaises et portugaises qui étaient encore devant moi. Los dernières, la cinquième division, partit le 12 mars; elles furent remplacées à Ciudad-Rodrigo et sur la frontière par des troupes espagnoles et des milices portugaises.
La première division, placée dans la vallée du Tage, devait se mettre en marche après l'arrivée des troupes de l'armée du Centre; mais, ces trou-
T.lVIiE \V BIS — isii-isi'2. 205
pes lie rayant pas relevée, elle fut obligée d'y rester. Alors, pour la faire concourir à la diversion qui m'était ordonnée, je la portai sui* IMacencia avec ordre de faire une démonstration sur le col de Pe raies en même temps que je passerais l'Agiieda, comme si elle devait se joindre à l'armée. A la fin de mars, je quittai les bords de la Tonnes avec cinq divisions formant vingt-cinq mille hommes d'infanterie, et ma cavalerie légère, forte de quinze cents chevaux. Le 51, j'arrivai sur l'Agueda.
Aucun Anglais, excepté de la cavalerie hanovrienne, n'était à portée. Je passai la rivière, et j'investis Ciudad-Rodrigo. Une sommation faite pour la forme, une menace d'escalade sans résultats, et quelques obus jetés la nuit, furent la seule opération ])ossible contre cette ville. Je laissai un corps d'observation devant cette place et devant Almeida pour les bloquer, et des forces suffisantes pour garder mes ponts. Je marchai sur Fuenteguinaldo. Je portai la plus grande partie de l'armée sur Alfayatès, Sabugal et Fundao, aux sources du Zezere, à Penamacor et Idanha-Nueva, poussant des reconnaissances et des partis sur Castel-Branco.
Instruit que les milices portugaises, sous les ordres de Sylveyra et fortes de vingt-trois bataillons, s'étaient portées sur Guarda, je marchai contre elles avec la cinquième division et une brigade de la quatrième. KUesse retirèrent à mon approche et
descendirent le Mondego. Je les fis poursuivie par le 13* de chasseurs et deux cents hommes d'élite, composant mon escorte. Une grande pluie ayant rendu les armes à feu inutiles, cette cavalerie, sous les ordres du colonel Denys', mon aide de camp, les chargea, les mit en déroute, fit quinze cents prisonniers, prit cinq drapeaux. Trois mille hommes se sauvèrent en jetant leurs armes.
Ces mouvements déterminèrent l'ennemi à brûler les magasins considérables qui existaient à Castel-Branco et à Celorico. Bref, je fis courir le bruit que je marchais sur Lisbonne; mais cette nouvelle était trop absurde pour inspirer la moindre inquiétude sur cette ville; car, si j'y étais entré, peut-être en vérité eût-il été difficile d'en sortir. Le siège de Badajoz fut entrepris et continué pendant ces mouvements. Badajoz tomba, et l'armée anglaise se mit en marche immédiatement après pour repasser le Tage ; alors je rentrai en Espagne et revins sur la Tormès.
Les Anglais, connaissant mes forces, savaient bien qu'elles ne me permettaient d'entreprendre aucune opération sérieuse dans le cœur du Portugal. Sans moyens de transport, ayant des subsistances en très-petite quantité, comment larmée au-
' Depuis, général Denys de Danircmont, gouverneur général de l'Algérie, tué d'un boulet de canon sous les murs de Constanline quelques Jieures avant la prise de cette vilU;.
{yote de rÉdilriir.)
LIV^RE XV liis. — 1811-1812. '207
rait-elle vécu dans sa marche, en lia versant un pays stérile, abandonné de ses liabitants? Wellington ne pouvait s'y tromper. Enfin ce mouvement intempestif, exécuté dans la saison des pluies, était entravé par le débordement des rivières, et aucune végétation ne favorisait encore la nourriture du bétail. Aussi hommes, chevaux et matériel souffrirent-ils beaucoup pendant cette courte campagne d'un mois environ. Nous rentrâmes à Salamanque le 25 avril.
Voici quelles furent les dispositions prises, au retour, pour l'établissement de l'armée, dans le double objet d'obtenir la plus grande concentration en conservant cependant les moyens de subsister •
La première division, dans la vallée du Tage;
La deuxième, à Avila;
La troisième, à ValladoHd et sur le Duero;
La quatrième, à Toro;
La cinquième, à Salamanque;
La sixième, à Médina del Campo;
La septième, à Zamora ;
La huitième, aux Asturies;
La cavalerie légère, entre la Termes el le Duero;
Les dragons, à Hio-Secco.
Par ces dispositions, l'armée pouvait vivre; et, sauf les huitième et première divisions, être rassemblée à Salamanque en cinq jours.
L'étendue du pays à occuper, le besoin d'avoir des
lieux de dépôt, des postes fortifiés et de protection dans quelques villes, et des points de passage assurés sur les grandes rivières, rendaient indispensables la mise en état de défense et la construction d'un certain nombre de forts dans la Péninsule.
Voici quels étaient ceux dépendant de l'armée de Portugal, avec la force des garnisons jugées nécessaires :
Salamanque, mille hommes';
Alba-sur-Tormès, cinquante hommes;
Avila, cinq cents hommes;
Zamora, cinq cents hommes;
Toro, cent cinquante hommes;
Léon, cinq cents hommes:
Benavente, cent cinquante hommes;
Astorga, quinze cents hommes;
Palencia. cinq cents hommes;
Ponte-Longusto, soixante hommes.
Total : quatre mille neuf cent dix hommes.
Ainsi il fallait défalquer de la force disponible de l'armée de Portugal, pour les garnisons, quatre mille neuf cent dix hommes;
La huitième division, destinée à garder toujours les Asturies, d'après les dispositions impératives de l'Empereur, huit mille hommes.
Et la communication indispensable avec Burgos, deux mille honnues.
* Cv fort reçut une extension qui le lit devenir une jielile jibce.
Livni-: \v liis. — isii-isri. 209
Total, quatorze mille neiil'ceiit dix lioiiunes.
Ouiiize mille hommes de l'infanterie de l'armée devaient donc être enlevés de son effectif, pour connaître la force réelle à présenter en ligne. En opposition à cet état de choses, l'armée anglaise n'avait pas l'emploi d'un seul soldat hors du camp. Des Espagnols et des milices portugaises, chargés de (ont le service extérieur et des garnisons, fournissaient encore, au besoin, des foices auxiliaires à l'armée active.
A mon arrivée àSalamanque, je reçus le rapport qu'un corps anglais assez nombreux s'était porté sur Jaraicejo. Ce corps menaçait les établissements surleTage d'Almaraz et Lugar-^Suevo, et les postes deMiravete, qui les dominent et en ferment l'accès. Il était important pour l'ennemi de les prendre et <le les détruire. Ces postes, établissant la liaison et assurant la communication entre les armées du Midi et du Nord, donnaient, suivant les circonstances , les moyens de combiner les mouvements nécessaires à la défense, soit de l'Andalousie, soit de la Castille.
Le poste de Lugar-Nuevo, c'est-à-dire la tête de pont de la rive gauche, se composait d'un bon fort revêtu, et d'un réduit ou donjon également revêtu. D'après tous les calculs, un siège régulier devait être nécessaire pour s'en emparer. Une garnison suffisante, composée, il est vrai, d'assez mauvaises