‹ Mémoires du Maréchal Marmont, duc de Raguse de 1792 à 1841, imprimés sur le manuscrit original de l'auteur (volume 2)Chapitre 8 sur 139 · LIVRE XV. — I8ii-isr2. i · texte numérisé non relu

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le décider à venir diriger lui -même cette campagne.

11 en fut cependant tout autrement. Son divorce prononcé donna lieu à un nouveau mariage; et ce mariage, contracté avec une archiduchesse, devint bientôt le précipice , le gouffre où s'engloutit la fortune de Napoléon. D'abord il l'empêcha de commander pendant cette campagne; ensuite il exalta chez lui un orgueil qui, depuis longtemps, dépassait cependant les bornes de la raison. Une folle confiance en fut la suite; et, s'étant mis, en 1815, à la discrétion de l'Autriche, on sait ce qui en résulta.

L'Empereur se décida donc à rester à Paris, et, en retirant tous les pouvoirs militaires à Joseph, il choisit Masséna pour le remplacer. J'ai déjà dit que la première qualité d'un général d'armée est d'inspirer la confiance à ses troupes, et, sous ce rapport, le choix de Masséna était bon pour le début: mais le choix ne doit pas être fait pour un seul jour : car, si le général qui électrise les soldats à son arrivée n'est pas capable de la conduite d'une guerre, sises opérations ne répondent pas à l'opinion qu'on a de lui, la confiance disparaîtra bientôt. Masséna, véritable général de bataille et sublime le jour de l'action, n'était point un général de manœuvres, ni un général capable d'administrer, de calculer ou de prévoir. Jamais il n'avait eu ces qualités, et déjà il

n'était plus lui-même. Ce choix élait donc mauvais. Après les premières opérations, chaque jour en apporta de nouvelles preuves.

Masséna, nommé dans le courant d'avril 18J0, se rendit immédiatement à l'armée. L'Empereur mit sous son autorité tout le nord de l'Espagne, les troupes d'occupation chargées de la conservation de ces provinces, et, en outre, l'armée active, composée des deuxième, sixième et huitième corps d'armée, commandés par le général Régnier, le maréchal duc d'Elchingen et le duc d'Âbrantès. Le deuxième corps, qui était alors sur la rive gauche du Tage, dut y rester jusqu'à nouvel ordre, et les sixième et huitième corps formèrent, pour le moment, les forces dont il disposait.

Ces deux corps se composaient de soixante-douze bataillons et de quarante-six escadrons, formant cinquante-neuf mille six cent soixante-cinq hommes, dont dix mille cent quatre-vingt-dix-huit de cavalerie. L'artillerie et les équipages avaient cinq mille neuf cent quarante-deux chevaux et mille dix-neuf voitures de toute espèce.

Les instructions données à Masséna furent de menacer le Portugal et de préparer son invasion en s'emparant de Ciudad-Rodrigo, Astorga et Almeida; détenir en échec l'armée anglaise sur la Coa, et de la suivre dans le cas où elle passerait sur la rive gauche du Tage et irait se joindre à la deuxième divi-

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sion, détachée sous Elvas. Pour remplir la première partie de ces instructions, Masséna fit assiéger Âstorga par le huitième corps. Cette place se rendit. Les Espagnols insurgés furent rejetés en Galice, et ce débouché se trouva observé et gardé. Le sixième corps fit le siège de Ciudad-Rodrigo. Cette place capitula le 10 juillet, après vingt-cinq jours de tranchée ouverte et seize jours de feu. L'armée anglaise, qui était en présence, campée sur la Coa, n'osa pas tenter de la secourir. Après avoir réparé Ciudad-Rodrigo et disposé l'équipage d'artillerie pour un nouveau siège, l'armée française se porta sur Almeida. Les Anglais prirent position en arrière, et la tranchée s'ouvrit contre cette place. Après deux jours de feu, l'explosion du magasin à poudre ayant désorganisé sa défense, elle capitula. L'armée française en prit possession le 27 août. L'armée anglaise, qui, pendant le siège, était restée à portée, fit, après la reddition, sa retraite sur Celorico.

Le même jour, 15 septembre, le sixième corps se mettait en mouvement pour se porter également sur Celorico, et, le 16, le huitième corps, suivi de la cavalerie de réserve, passait la Coa pour se porter sur Pinell et suivre le mouvement général. Pendant ce temps, le deuxième corps, fort de quinze mille hommes, s'était réuni à l'armée. L'ennemi, à l'approche de l'armée française, lit sa retraite sans combattre; il se dirigea sur Viseu et Coïmbre. Sur

cette route, lorsqu'on a traversé la montagne d'Âlcoba, on trouve, à quelques lieues de dislance, le chemin barré par la montagne de Busaco, montagne ardue, escarpée par sa droite et d'une grande hauteur, et contre-fort de la montagne d'Alcoba. Le 16 septembre, on y rencontra l'armée anglaise. Cette position menaçante étant mal reconnue, on Ignora les circonstances qui en diminuaient la force. Or cet escarpement de la partie méridionale de la montagne au-dessus duquel la droite de l'armée anglaise était postée se continue un certain temps sur son front, puis il diminue et finit par disparaître, la gauche de la montagne se liant par d'autres contre-forts avec l'Alcoba, et le vallon s'élevant insensiblement et aboutissant à un plateau, qui se trouve de niveau avec la montagne même de Busaco, sur laquelle l'armée anglaise était postée. Cette position n'avait donc qu'une force apparente, puisque le plus léger mouvement de flanc, fait à droite, tournait toutesles difficultés et faisait arriver sur l'ennemi sans rencontrer ni escarpement ni obstacle.

L'Empereur avait ordonné d'attaquer franchement les Anglais, et de profiter de la supériorité numérique de l'armée française pour les détruire; ujais il n'avait sans doute pas ordonné de les attaquer dans une position qui, par sa force, rétablissait et au delà l'équilibre entre les deux armées, et

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donnait même nne supériorité évidente à 1 ennemi. Ce fut cependant cette position, telle qu'elle se présentait au premier aperçu, que Masscna se décida à attaquer le '27 septembre, sans l'avoir reconnue, sans l'avoir étudiée, et sans s'être informé des moyens d'éviter les grandes difficultés qu'elle présentait.

Le général Régnier fut chargé, avec le deuxième corps d'armée qu'il commandait, de l'attaque de gauche, attaque principale et précisément dans le lieu le plus escarpé et le plus fort. La division Merle, formée en colonnes serrées par division, et précédée d'une nuée de tirailleurs, gravit cette montagne : son point de départ était à droite de la Venta de San Antonio; le ÔL léger, faisant }>artie de la deuxième division, commandée par le général Heudelet, la flanquait à gauche : il était soutenu par une brigade de la deuxième division, commandée parle général Foy. Le sixième corps, placé à droite du deuxième, devait soutenir son attaque, et y concourir aussitôt que le deuxième serait arrivé sur la hauteur, et le huitième corps était en réserve. L'artillerie des deuxième et sixième corps, placée sur le revers des montagnes opposées, battait le flanc de la montagne de Busaco, et devait protéger la retraite des troupes françaises si elles étaient repoussées. Ainsi l'armée française, tièsforte en cavalerie, allait combattre sur un champ

'l'i MÉMOIRES DU DL'C DK HAGUSE.

de bataille où pas un seul cheval ne pouvait se trouver. Elle était très-forte en artillerie, et son artillerie ne pourrait plus servir, quand nos troupes, arrivées sur le plateau, rencontreraient les masses de l'ennemi toutes formées, fraîches, et disposées pour combattre.

Les troupes du deuxième corps s'ébranlèrent, repoussèrent les tirailleurs ennemis qu'elles trouvèrent au milieu de la montagne, et, après une marche dont les difficultés ne peuvent s'exprimer, au milieu des rochers et des arbustes qu'il fallait traverser, et un combat de plus d'une heure au pas de charge, elles arrivèrent sur la sommité. Là, elles trouvèrent l'ennemi tout formé. Un premier effort culbuta sa première ligne. Les troupes sont grandies, à leurs propres yeux, de tous les obstacles qu'elles ont vaincus. Mais il y a des limites qu'on ne peut dépasser, et on les rencontra ici. La deuxième ligne anglaise avança, soutenue de toute l'artillerie, et les troupes françaises furent écrasées; généraux, colonels, chefs de bataillon, capitaines de grenadiers, tons furent tués ou blessé.s, et, au bout d'un quart d'heure, il fallut rétrograder. Cette montagne, qu'on avait mis une heure à gravir, fut parcourue, en descendant, en moins de dix minutes. Le sixième corps, s'étant faiblement engagé, fit des pertes moindres; mais, en somme, l'armée reçut là un rude échec : elle eut huit mille hommes hors de

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combat; et elle perdit, plus (iiic cela, la coniiaiice aveugle qui jusque-là l'avait animée.

Le lendemain, un malheureux paysan que l'on rencontra dit, de lui-même, qu'en marchant par la droite l'on arriverait sur le plateau sans obstacle, et l'on tournerait la position. On suivit son conseil, et l'armée anglaise, sans perdre un moment, lit sa retraite sur Coïn)bre. Cette anecdote fut connue, et les soldats appelèrent ce mouvement la manœuvre du paysan. Cette bataille de Busaco, si légèrement donnée, et livrée d'une manière si extravagante, sera un objet de critique éternel pour Masséna et pour les généraux qui dirigèrent cette opération. On n'est pas digne de commander d'aussi braves soldats quand on en fait un si mauvais usage et quand on les emploie si inconsidérément. On assure même que xAIasséna fut, pendant cette journée, occupé et pour ainsi dire absorbé par d'autres soins indignes d'un vieux soldat comme lui.

Arrivée devant Coïmbre, on rencontra une arrière-garde qui, après un léger combat, évacua cette ville. L'armée anglaise continua son mouvement pour aller occuper les lignes qu'elle avait fait construire pour couvrir la ville de Lisbonne. L'armée française la suivit, après avoir laissé dans Coïmbre une faible garnison, et ses blessés qui étaient en grand nombre. Mais la route ouverte par l'armée se refermait après son passage. Des corps francs,

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des milices, avaient pris les armes, et, guidées par des officiers anglais, elles interrompaient déjà nos communications avec l'Espagne; elles enlevaient les détacliements et les hommes isolés : aussi arriva-t-il que, à peine l'armée éloignée, les milices reprirent Coïmbre et firent prisonniers les blessés et les troupes de la garnison. C'était le commencement de tous les maux et de tous les désastres qui attendaient l'armée française.

De tout temps, le système de défense des Portugais a été d'évacuer leurs habitations à l'approche de l'ennemi. Leur organisation militaire, qui exerce son action sur toute la population, est très-favorable à cette mesure. Déjà, dans l'invasion de 170!2, ils avaient agi ainsi. En 1810, pas un seul individu ne fut trouvé dans les villes; la désolation et le silence de la mort précédaient partout l'armée française. On arriva entin devant les lignes de Lisbonne; on s'établit en face à portée de canon, la gauche à Villafranca, le centre à Alenquer, la droite à Atto, et le quartier général à Alenquer. L'effectif ne s'élevait plus qu'à quarante mille hommes d'infanterie et huit mille chevaux.

Pendant ces mouvements, le maréchal duc de Dalmatie, qui n'avait plus d'Anglais devant lui (Wellington avait rappelé le général llill), reçut ordre de prendre l'offensive avec vivacité et de faire diversion pour empêcher les Espagnols, com-

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mandés par le général la Romana, de suivre le même mouvement; mais il n'en tint compte pour le moment. Le corps de la Romana se rendit à Lisbonne.

Le général Caffarelli vint à Vitoria prendre le ^commandement des forces de Navarre et de Biscaye. Le général Drouet, avec le neuvième corps, composé de régiments de marche appartenant à ceux de l'armée de Portugal et du midi de l'Espagne, et fort de dix huit mille hommes environ, vint s'établir à Salamanque, Ciudad-Rodrigo et Âlmeida, et plus tard il se plaça en échelons entre la frontière et l'armée, et rouvrit la communication avec larmée de Portugal, qui était interceptée par dix mille hommes de milice réunis à Coïmbre, et occupant cette ville et les bords du Mondego.

Masséna trouva les lignes de Torres-Vedras terminées, garnies d'une immense artillerie et de troupes très-nombreuses. Toute l'armée portugaise y était réfugiée avec l'armée anglaise, et les forces étaient encore augmentées des milices de Lisbonne.

Masséna crut impossible d'y entrer de vive force. Il se contenta de les observer de très-près. Peutêtre que, sans l'échauffourée de Busaco, il aurait pu tenter la fortune; mais l'ardeur des troupes était calmée et la confiance détruite, circonstances opposées au succès d'une pareille entreprise.

Dans celte situation, Masséna avait plusieurs partis à prendre :

J" Attaquer les lignes;

2" Se retirer sur la frontière du Portugal et s'établir sur Âlmeida et Ciudad-Rodrigo ;

3° Se porter à Oporto et s'établir sur la rive droite du Duero ;

A" Passer le Tage, se porter sur l'Alentejo et occuper l'embouchure du Tage en face de Lisbonne.

On a vu que le premier parti ne présentait aucune chance de succès. Par le second, il abandonnait son opération ; mais il conservait intacte son armée, couvrait l'Espagne, et attendait, sans fatigues, des circonstances plus favorables pour agir contre les Anglais; la confiance qu'ils auraient prise aurait pu les faire naître. Par le troisième, il conservait une sorte d'offensive, vivait aux dépens de l'ennemi, prolitnit des ressources que présentait l'importante ville d'Oporto, organisait quelque chose de régulier, tenait ses troupes dans le repos, couvertes par le Duero, et cependant gardait des moyens d'offensive en faisant construire des têtes de pont sur la rive gauche de cette rivière. Mais tout cela n'amenait rien de décisif, attendu que le Portugal entier sans Lisbonne ne vaut pas Lisbonne sans le Portugal. C'est cette ville qui en fait un Etat de quelque importance. .Lisbonne est la tête d'un corps dont le Portugal proprement dit n'est qu'une

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