LIVRE XII. — 1809. 2i
seulement à trois lieues sur la grande route pour m'éclairer, et je pris celle que l'ennemi avait suivie. Je rencontrai une forte arrière-garde que je chassai devant moi. Je ne pus la poursuivre comme je l'aurais désiré, parce que le général Montbrun ne m'avait pas encore rejoint, et je pris position à Mitlebach. Le lendemain matin, je me portai sur Poisdorf et surStadt, par lesquels s'étaient dirigées les troupes que j'avais combattues la veille. Je trouvai à Stadt douze cents chevaux, deux bataillons de chasseurs et cinq pièces de canon. Ces troupes furent culbutées, dispersées; nous fîmes trois cents prisonniers, et je continuai mon mouvement sur Laa, où j'espérais trouver l'ennemi plus en force et avant qu'il eût pu passer la Thaya.
Rien dans le monde ne peut exprimer la chaleur que les troupes éprouvèrent pendant cette journée; beaucoup de soldiats restèrent en arrière, et le mal fut augmenté par Tivrognerie et le désordre. La Moravie est riche en vins : d'immenses caves renferment toujours la récolte de plusieurs années. Celles de Stadt furent forcées, et l'ivresse, ajoutée à la chaleur et à la fatigue, anéantit, pour ainsi dire, dans un moment, toute l'infanterie de mon corps d'armée.
Je trouvai seulement à Laa quelques troupes de cavalerie légère qui se retirèrent à mon approche, et j'aurais pu passer la Thaya le même jour si mes
jt'- MÉMOIRES l>U DUC DE RAGLSK.
troupes eussent été en ordre: mais je n'avais pas avec moi le quart de mon monde, et il fallut nécessairement attendre sur le bord de la rivière, après avoir pris poste de l'autre côté pour conserver cette multitude de ponts qu'il fallait passer.
Je réunis les officiers pour me plaindre du manque de surveillance. Je vis dans les bivacs toutes les compagnies Tune après l'autre, et j'exhortai les soldats, quand nous étions si près de l'ennemi, à ne pas retomber dans des fautes semblables. Je publiai nn ordre extrêmement sévère, et, pour imposer une salutaire terreur, je fis juger et exécuter deux soldats coupables d'insubordination. Enfin j'attendis impatiemment le crépuscule pour marcher sur Ziiiiïm, point sur lequel toutes les colonnes de l'armée ennemie se dirigeaient, et ou je craignais de ne plus trouver qu'une arrière-garde.
Je reçus dans cette journée une lettre du maréchal Oavousl, arrivé avec son corps à Wûlfersdorf; il nie demandait des nouvelles et m'annonçait qu'il était pirl à me soutenir si j'avais besoin d'appui. Je l'infonnai de ce qui s'était passé et du mouvemeni que j'allais fîure sur Znaïm, lieu de réunion et de passage de toutes les colonnes de l'armée. ennemie. Jr mo contentai de lui exposer les faits sans l'appe* 1er à moi ni lui demander de secoui*s, et je fis mal. La (It'sinictiou de l'armée autrichienne, et par suite crll(Mle la monarchie, ont peut-être tenu à cette cir-
LlVhE XII. — 1809. 247
constance. On concevra mes motifs, et ils paraîtront excusables. Je n'avais réellement devant moi que des forces inférieures, et il y a une sorte de pudeur à ne pas demander des secours quand on n'en a pas besoin: il y a même une espèce de ridicule à agir aulrenieul : je venais de rejoindre la grande armée, et je tenais a honneur de ne pas me montrer faible et craintif.
Je ne parle pas de la conséquence qu'aurait eue pour moi l'arrivée de Davoust, qui, par son grade,, m'aurait commandé; jamais pareille pensée n'est venue à mon esprit, et jamais une question d'amourpropre n'est entrée en balance, à mes yeux, avec les intérêts dont on m'avait chargé. J'ai toujours eu trop de conscience, j'ai toujours été trop avare du sang de mes soldats pour avoir fait jamais pareil calcul : je crus devoir attendre, pour réclamer le secours qu'on m'offrait, jusqu'au moment où le besoin m'en paraîtrait évident.
D'un autre côté, Davoust, placéàr^ret en seconde ligne, fut enchanté de ma réponse; il se crut autorisé à quitter la route que j'avais suivie et à marcher sur Nikolsbourg, où, par une singulière manœuvre, après avoir fait un crochet que rien n'explique, et passé la Tha va, le prince de Rosenbergs'était reporté.
Toutefois, quel que fût le coupable, de TEmpereur, de Davoust ou de moi, je restai complètement isolé.
2i8 MEMOIRES DU DUC DE UAGUSE.
Le 10, à la pointe du jour, je passai la Thaya, et je marchai sur Znaïm en remontant la rive gauche. Montbrun, avec toute sa cavalerie, formait mon avant -garde. Arrivé à trois quarts de lieue de Znaïm, il rencontra quelques tirailleurs d'infanterie qui occupaient des vignes que nous avions à traverser, et il me demanda deux bataillons d infanterie pour les en chasser. Je jugeai la chose plus sérieuse, et je marchai moi-même avec une division. En approchant de la hauteur en face de Znaïm, qui, de ce côté, cache la ville et forme, avec la montagne sur le revers de laquelle elle est bâtie, le bassin de Znaïm, je vis des troupes d'infanterie arriver à la coui'se pour l'occuper et la défendre : il pouvait y avoir de cinq à six mille hommes.
Chaque moment de retard devait ajouter à la (lifTiculté; je fis attaquer cette position par la division Clausel, soutenue à gauche et en échelons par la division bavaroise, gardant en réserve la division Claparède (le général Claparède avait remplacé le général Montrichard). Le 8* d'infanterie légère et le '20" de ligne furent seuls engagés; ils surfirent pour emporter la position, en chasser l'ennemi et lui enlever deux drapeaux du régiment de Tarchiduc Charles. La hauteur que nous attaquions conimuniquait avec une plaine découverte qui se prolongeait en arrière de Znaïm, et, à cinq cents