III
258 MÉMOinES DU DUC DK RAGISË.
cun calcul et avec la plus grande inutilité; mais rc^vénenient et les circonstances qui s'y rattachent ont été assez importants, et j'ai connu assez bien ce qui s'est passé, pour pouvoir consigner ici mes souvenirs et en faire un récit succinct.
L'Empereur, rappelé d'Espagne, où il se trouvait, par la nouvelle <Ies préparatifs des Autrichiens,
quitta l'armée au moment où elle était à la poursuite de l'armée anglaise. Celle-ci, après avoir repassé l'Esla, se retira sur la Corogne. Sa retraite fut pénible, et. comme elle manquait de tout et qu'une armée anglaise est accoutumée à ne manquer de rien, elle souffrit plus qu'une autre, et arriva dans le plus grand désarroi devant cette ville. Le deuxième corps d'armée, commandé par le maréchal Soult, était chargé de la poursuivre. Tous ceux qui ont été témoins des événements prétendent ({lie roccasion était belle pour la détruire; mais Soult fit \k comme partout : il hésita, et roccasion lui échappa. Après le rembarquement de l'armée anglaise, il eut l'ordre d'entrer en Portugal et d>n faire la conquête. Rencontrant des milices et des rassemblements de paysans, il les battit et sVnipara d'Oporto; en continuant sa marche sans retard, il serait entré à Lisbonne.
J'ignore quel mauvais génie T inspira et le fit s'ari'êter; mais, chose tout a la fois singulière et certaine, c'est qu'il rêva la couronne de Portugal.
LfVRE Xlf. — 180». *2ôiJ
Soult, doué de très-peu d'esprit, fort passionné, a une ambition sans bornes : sa réputation de finesse est fondée sur son habitude de dire toujours le contraire de sa pensée, et encore cette finesse et cette ruse disparaissent quand ses passions parient, car alors son intelligence s'obscurcit au point de le faire tomber dans des aberrations incroyables. On a vu des généraux rêver des couronnes après de longues guerres, dans les temps de désordre et d'anarchie, et lorsqu'ils commandaient des troupes sans patrie, des mercenaires que l'habitude, l'intérêt et l'esprit de bande attachaient uniquement à leurs chefs; mais, dans un temps d'ordre et de discipline, avec un souverain auquel l'Europe était soumise, avec une armée nationale, et lorsque le chef de l'État était avant tout le chef des soldats, vouloir lui forcer la main pour s'emparer d'une couronne, c'est une pensée qui n'est jamais venue à personne, avant d'être entrée dans la tête du maréchal Soult.
11 eut donc la fantaisie de devenir roi de Portugal et de se faire demander par les Portugais à l'Empereur. Arrivé à Oporto et joint par quelques intrigants portugais, il s'occupa à réunir dans cette ville une assemblée pour faire prononcer la déchéance de la maison de Bragance et demander à l'Empereur un nouveau souverain : bien entenduque le choix tomberait sur lui. Le bruit de cet étrange
projet se répandit dans Tannée et y produisit, comme on l'imagine, l'efTet le plus fâcheux. Soult n'était pas aimé, et ses ennemis relevaient avec d'autant plus de plaisir le ridicule et la folie de son entreprise. On ne parlait plus que du roi Nicolas. Le maréchal donna un ordre du jour à ToccasioD des bruits qui couraient, et cet ordre du jour, en cherchant à donner une explication raisonnable, les confirma.
Il résulta de tout cela une sorte de désorganisation de l'armée, toute au profit de Tennemi. Un nommé Argenton, adjùdant-m.ijor du 18* régiment de dragons, alla trouver les Anglais, et annonça qu'il était envoyé par un comité composé des principaux généraux pour faire connaître le mécontentement de l'armée, le désir qu'elle éprouvait de rentrer en France, et pour s'entendre sur l'évacuation du Portugal. Le prétendu comité demandait à l'armée anglaise d'avancer et de suivre Farmée fran(;aise, qui à son approche se retirerait. Argenton était spirituel; il convainquit les généraux anglais, eut des passe-ports pour franchir les avant-postes, annonça qu'il reviendrait avec des pouvoii's, revint sans les avoir, pai'ce que, dit-il, la prudence l'avait commandé, retourna, et, au milieu de ses allées et venues, au milieu de la division do l'armée et de la désorganisation occasionnée par tant d'intrigues et de l'incroyable préoccu-