LIVRE XVI
Le maréchal Ney, ayant été voir l'Empereur à Lutzen, celui-ci l'engagea à raccompagner à Leipzig. Le maréchal;, averti pendant la route, par le bruit du canon, de ce qui se passait à son corps d'armée, y retourna en toute hâte. Il le trouva aux prises avec l'ennemi depuis deux heures environ, et ayant déjà perdu Grossgorschen, Klein grossgorschen et Kaia. L'Empereur, appelé par les mêmes motifs, suivit Ney de près, mais après avoir envoyé l'ordre au duc de Tarente de se porter, à marches forcées, sur ce point, et de se placer à la gauche du troisième corps.
L'ennemi sentait l'importance de profiter de notre faiblesse pour envelopper le troisième corps; mais il ne pouvait y réussir qu'après m'avoir forcé moi-même à reculer. Il réunit donc de grandes forces contre moi; il dirigea le feu de plus de cent cinquante pièces de canon contre mon seul corps d'armée.
Mes troupes supportèrent ce feu terrible avec un grand calme et avec un remarquable courage. Les soldats de la division Compans surtout, plus exposés que les autres, furent dignes d'admiration. Les rangs s'éclaircissaient à chaque instant, mais se reformaient de nouveau, sans incertitude, et personne ne songeait à s'éloigner. — Les braves canonniers de la marine, accoutumés particulière-
k20 MÉMOIRES DU DUC DE RAGUSE-
nient à des combats de mer, où l'artillerie joue le principal et presque l'unique rôle, semblaient être dans leur élément. Immédiatement après ce feu terrible, la cavalerie ennemie s'ébranla, et fit une charge vigoureuse, principalement dirigée contre le 1er régiment d'artillerie de la marine. Ce régiment, commandé par le colonel Esmond, montra ce que peut une bonne infanterie, et l'ennemi vint échouer contre ses baïonnettes. D'autres charges furent renouvelées, mais inutilement et sans succès.
L'infanterie ennemie se disposa à venir prendre part au combat, et de nouvelles forces en artillerie et en cavalerie furent ajoutées aux premières. Un nouvel effort pouvant être tenté et devenir décisif, je me décidai à prendre une meilleure position défensive. Je portai mes troupes un peu en arrière, de manière à les masquer en partie et à les mettre, le mieux possible, à même de soutenir le village de Starfield. Toute la division Compans fut mise dans ce village et chargée de le défendre. Les manœuvres de l'ennemi, afin de s'étendre sur ma droite, rendaient cette disposition encore plus nécessaire pour empêcher qu'il ne passât entre la tète du ravin et le village. En outre, je plaçai en deçà et sur le bord du ravin une partie de ma troisième division, ce qui suffit pour compléter la sûreté de mon flanc. Le