‹ Mémoires du Maréchal Marmont, duc de Raguse de 1792 à 1841, imprimés sur le manuscrit original de l'auteur (volume 4)Chapitre 79 sur 198 · LIVRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE XVII

sieurs pièces de canon et plus de cent voitures étaient éparses çà et là. Partout nous voyions des indices de confusion. Il ne se passait pas un moment sans que des parcs entiers ne sautassent à notre approche. Je résolus de profiter d'une occasion si favorable pour faire tout le mal possible à l'ennemi, et de le poursuivre l'épée dans les reins jusqu'à Tœplitz.

Je pouvais sans crainte agir ainsi; j'étais informé que le septième corps, commandé par le général Yandamme, soutenu par toute la garde, marchait sur Tœplitz, tandis que le quatorzième corps, placé en échelons, se trouvait entre le premier corps et moi, pour nous soutenir. Yers midi, je rencontrai l'ennemi sur le plateau deZinnwald, amphithéâtre ressemblant assez à celui de Fralkenheim. On ne peut y arriver que par des défilés fort étroits. La division du général Compans tenait la tête de la colonne. Trouvant des forces considérables au débouché, il lui fut impossible de gagner assez de terrain pour se former. Je donnai l'ordre au général Lagrange de se porter avec sa division par un autre défilé à droite, beaucoup plus étroit que le premier, mais qui prenait en flanc la position de l'ennemi. Ce mouvement eut un plein succès. Cette division, ayant marché avec vigueur, en même temps que celle du général Compans, l'ennemi, culbuté sur

tU MÉMOIRES DU DUC DE RAGUSE.

tous les points, fut poursuivi sans relâche et jeté dans les chemins étroits et épouvantables qui conduisent de Zinnwald à Eichwald. Nous primes, dans cette seule journée, plus de quatre cents voitures d'artillerie et d'équipages.

Nous poursuivîmes l'ennemi à peu de distance du village d'Eichwald, où nous trouvâmes des troupes nouvelles toutes formées. La nuit nous arrêta. L'avant-garde bivaqua près du débouché d'Eichwald, le corps d'armée sur le plateau de Zinnwald, et je préparai tout pour déboucher le lendemain à la pointe du jour sur Tœplitz, où je supposais voir arriver Vandamme de son côté. Mais ce qui s'était passé chez lui avait bien changé l'état des choses. A mon retour au camp, je trouvai un officier d'état-major du maréchal Gouvion Saint-Cyr qui m'apprit la catastrophe. Le corps d'armée avait été détruit et pris presque en entier par l'ennemi. Le matin même, le maréchal avait marché à son secours, mais n'avait pu arriver à temps pour le sauver.

Cet événement a eu des résultats si importants et si graves, qu'il convient d'en rechercher et d'en approfondir les causes.

Napoléon était dans l'usage de recommander avec exagération à ses généraux de marcher en avant. S'il ne doutait pas de leur courage, il est certain qu'il se méfiait de leur résolution. Avec un homme

ardent comme le général Vandamme, il eût été plus convenable de lui tenir le langage de la prudence. Toutefois, dans la circonstance, il était de son devoir de marcher tète baissée. Napoléon lui avait dit et fait écrire : « Je vous suis avec toute ma garde; marchez sans crainte.'» Enfin il savait que le bâton de maréchal devait être la récompense d'un succès brillant, et il était impatient de l'obtenir. Mais Napoléon, après avoir mis en route sa garde, était resté à Dresde, incertain sur ce qu'il ferait. Ayant reçu la nouvelle de l'échec éprouvé par le maréchal Oudinot devant Berlin, et des revers du maréchal Macdonald sur la Katzbach, il résolut de rester, de rappeler sa garde, et il eut le tort incroyable de ne pas faire prévenir Vandamme. On a dit qu'il s'était mis en route, et que, se trouvant tout à coup indisposé, il avait rétrogradé. Ce fait est inexact, et le général Gersdorff, général saxon, m'a déclaré formellement que, n'ayant pas quitté un moment le palais pendant les journées du 28 et du 29, il avait la certitude absolue que Napoléon n'était pas sorti de Dresde ces jours-là. La garde seule s'était mise en mouvement, et il la rappela, ainsi que je viens de le dire. Vandamme se trouva donc seul et sans appui dans la plaine de Culm. Vainqueur le 29, il fut accablé le 50 par les forces immenses qui se jetèrent sur lui.

Une circonstance inopinée survint qui aggrava sa position, et la rendit désespérée. Le corps de Kleist, qui s'était retiré de Glasshùth devant Saint- Cyr, arriva à Ebersdorffle 29. De ce point il ne put entrer en Bohême. Une communication mauvaise, praticable cependant aux voitures, et meilleure que celle de Zinnwald, aboutit de ce point à Culm. Mais, dans ce moment, Vandamme étant à la tête du débouché, Kleist ne pouvait pas raisonnablement s'y présenter. Le 50, au matin, il crut Vandamme assez avancé pour avoir entièrement découvert la grande route, et, ne le supposant plus sur ce point, il se décida à faire un mouvement par le plateau et à se porter d'Ebersdorf sur Nollendorf, espérant ainsi échapper à l'armée française, arriver à la plaine, éviter Vandamme, et rejoindre, par un détour, le gros de son armée. Une preuve incontestable de la vérité de cette opinion, c'est que ses meilleures troupes étaient à l' arrière-garde pour résister soit à Saint-Cyr, soit à ce qui pouvait venir de Peterswald. Les mauvaises troupes et les parcs étaient en tête de colonne. Au moment où Vandamme, accablé par le nombre, se disposait à la retraite, le corps de Kleist arriva sur la route. La cavalerie de Vandamme, s'élançant en colonnes, pour ouvrir le chemin, échappa en partie. Dette cavalerie, rencontrant seulement d'abord des land-

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