LETTRE DU PRINCE DÇ LIGNE AU PRINCE AUG. D'AREMBERG
Tœplilz, le '^juillet 1807.
■ Eh bien, me voilà ! je l'ai vu, et, de peur d'être partial, étant peut-être bien traité par lui (quoiqu'il n'ait pas l'air trop caressant), je siiis le seul des ex-régnants ou régnants, qui ne se soit pas fait présenter (2). Ils m'ont amusé, tous ces princes confédérés avec qui je dinais tous le^ jours, et qu'il avait fait venir,
(1) Nous avons extrait cette lettre de la Correspondance de Mirabeau avec le comte de la Marck, correspondance puisée dans les archives de la famille d'Aremberg et publiée en 2 volumes, il y a quelques années.
(2) Le prince de Ligne avait été à Dresde pour y voir l'empereur Napoléon gui s'y trouvait. On lui sut assez mauvais gré, à Vienne, de ce voyage et do ce qu'il en dit. Cependant il ne se fit pas présenter à Napoléon, et ne le vit que dans la galerie du palais de Dresde. (Note de l'édition de la Con^espondance citée.)
*e INTHODUCTION.
excepta Trospor (1) qui fait k guerre, et le régnant de I tenstein qui fait des deuta (3). Je leur ai dit qu'Us me poraju être là, coiniiie dans la vallée de Josajiliat peur le juge dernier, et ila m'ont fait en chorus un gros rire d'en; disant ; touchours aim^ph,
• Je ne puis dire de lui ce qu'Âli dit d'Azor, ni par si ni les intoniitîona de sa toiï, ni ses expresaions, car j'éco ce qu'il disait à la galerie oïi je le côtoyais avec la foule; : il a bien l'air d'un homme de gnerre, de fermeté et de c plutôt que de génie, dont il n'a jamais les écarts. Un lienten colonel sason, qui ne Tapas quitté àriiedland, m'a dit qu'il ë1 pied sur une hauteur sous le feu du canun, d'où il voyait si bien,9 le crayon à la maiu, il donnait ses ordres sur des cartes qn'jl f geait ses aides do camp déporter ausgéEéraux. Il vit tout J coupunmouvementqaelesRussea voulaient faire, il dit: «A crois qu'ils veulent manœuvrer ! Je vais leur donner de 1&^ tique." — Etdansrinstantilcommandedepratiterdel'oi
• En arrivant, s'est baigné, a envoyé pendant ce temil plusieurs courriers, parlé à quelques ministres , et le lendai il a été à cheval à cinq heures du matin, sans autre suite I quelques aides de camp (car il n'a pas un homme de gaj l'hâpital, parler à tous ses blessés de la campagne de P puis voir les fortilications, et ensuite ans cadets qu'il a blés, sons qu'on en soit prévenu, et qu'il a questionnés el
sur les points les plus difficiles des mathématiques.
■ J'ai rencontré Talleyrand qui arrivait; j'ai monté S escaliers plus vile qtie lui, qui ne s'était point arrêté u: depuis Koenigsberg. Jugez de son plaisir d'être reçu par n car il n'y a plus de Français au monde que lui, vouj
(I) Lu prince Proapcr d'Arcniberf, ii
duc r^imaut d'Arcmberg. {Tlole du \'bA
iSi ûpriDcedeLiclitcnsi
lu priocp AuBiislc, ui, anjonnlTlBS In 1» Oirivs}ionilaiim.) Dtinl. INote du ni«uir,)
ne le sommes pas. Et il aurait bien joni aussi de vous trouver à Biesde. On nous a servi une table de trente couverts, où nous avons soupe tête à tête, et, à une heure du matin, par discrétion, je l'ai quitté malgré lui et je suis revenu ici.
■ n m'a dit que jamais l'empereur Napoléon (je crois qu'il est permis de l'appeler ainsi) n'avait été aussi grand qu'à Osterode, où ne mangeant que de mauvaises écrevisses, dans une maison affi*euse entourée de cadavres d'hommes et de che- Tsox couverts de fumier, ayant tout contre lui, jusqu'à son armée, quoique personne n'osât le témoigner, il avait juré de tout souffirir pour humilier la Eussie.
' Us ont été extrêmement contents de la conduite franche de Foniatowski, qui même ne pouvait avoir de blâme, si les choses avaient tourné autrement. Il doit arriver aujourd'hui à Dresde, avec Molachouski, Stanislas Potocki, etc., etc., pour l'organisation de la Pologne, où l'on mêlera un peu la constitution du 3 mai avec la souveraineté accordée au roi de Saxe, sous le titre de duc de Varsovie.
• Ce nom m'a fait rire, j'ai demandé à Talleyrand si c'était comme le duc de Dantzick. Il m'a dit qu'on l'avait donné par délicatesse pour nous, afin que quelques mauvaises têtes de Gallicie ne crussent pas qu'on voulait rétablir le royaume de Pologne comme il était, et qu'on ne nous demanderait rien.
• Jérôme est roi de WestphaHe et a les possessions du roi de Prusse, la Hesse, Fulde, Brunswick. On donne à ces trois princes des pensions.
■ Talleyrand attendait Vincent (1) pour traiter de Braunau et de quelques objets pareils. Il dit qu'on lui a les plus grandes obligations, par sa prudence et la manière dont il a éloigné les aigreurs et les rapports de propos , ou demi- projets de faire la guerre, qui avaient manqué de tout brouiller.
(1) Le baron Vincent, plus tard ambassadeur d'Autriche à Paris, de i* à 18S8. (Note de l'éditeur de la Correspondance citée.)
IKTHODCCTION.
. Le roi de Prusse, arec Ift Légion d'honneur, et u stficLe, & eu l'air, à l'entrevue (de TJlsitt) d'iin aide de a d'ALe^andre, a rou^ et balbutié. Celui-ci » dît, te jour d signature ; ■ c'est aujourd'hui i'uwiïersaire de Pultawa, et mi un jour heureux pour l'empire de Russie. ■
■ Napoléon, qui aime encore mieux se grandir que b' et conquérir qu'acquérir, a mieux aimé l'entrevue que dfiflj cliEir à Uiga d'un cËté, et à Grodno de l'autre.
■ Je ne sais pas ce qu'il fera ou ne fera pas des Turcs. ] a dit : ' je voukis beaucoup de bien à Sclim, parce qu'il él
• Alexandre avait embrassé Oubrtl à son arrivée, et, lorai la cabale anglaise le Qt di^acier, il lui donna 30,000 roublei de pension, en bonne fortune. Qu'on fosse des coalitions ap^ oek ! Si nous avions remué, les Français dans l'instaut auraient fait la paix avec les Russes,
• Je ne conçois pas que dus prctendiis zélés regrettent l'épui' sèment de ceuï-ci et l'abaissement et la nullité des Pmssiens, qui ne pourront plus être que sur la quatrième ligne. Je ne trouve pas cette marqueterie, au reste, de l'Europe bien dangereuse et pouvant durer plus longtemps que son auteur. La plume l'a formée, la plume la détruira alors, si on sait bien la tenir.
« On fait marcher les Eapagnols contre le roi de Suède qui vient de demander qn'on rétabltase Louis XVIII sur son trône. On ne pense pa3 du tout à l'Angleterre, elle fera ce qu'elle voudra.
• On dit toujours quand on veut finir : la poste va partir, i Je n'en avais pas envie, mais cela est trèa vrai cette fois-oi, et je ne vous dirai pas, cher contemporain, combien vous m'êtes cher, par goflt et par bon goût, et reconnaissance d'une amitié dont je suis bien sfir, et bien tendre et éternel ntt&cbcment.
• Le Prince se Ligne.
Dans le cours de sa longue carrière, le prince de Ligne avait vu tant d'événements se produire, connu on si grand nombre de ses contemporains de toutes les nations 9 que vraiment il avait matière à intéresser le public par une foule de confidences et de récits personnels.
« Je n'écrirais pas tout cela, si Ton devait me lire à présent, » dit-il, « mais cent ans après, ces petites choses qui ont Tair d'être des riens, font plaisir. » « Je suis trop paresseux pour me donner la peine de soulever la pierre de mon tombeau pour m'en défendre (des interprétations qu'on pourrait donner à ses souvenirs)... On m'a fait dire de mon vivant tant de spirituelles bêtises auxquelles je n'ai jamais pensé, que ce sera bien pis alors (après ma mort). L'esprit de parti ou de commérage peut supposer des personnages et des phrases embarrassantes pour les survivants. Veillez-y, cher comte, je vous prie ; je suis sûr de n'avoir jamais rien écrit contre la religion et les souverains. Mais on lit de travers ; on remplit comme on veut une lettre initiale : on imagine, on interprète.... Faites supprimer tout ce qui pourrait avoir Tair de légèretés; la postérité est à présent une ouvreuse de lettres ; il n'y en a plus de conlidentielles ;
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cmmozcms.
on est en cbenîse et on parait en public '. ■ ■ Je laisse ([oelqaes pages, comme od «oit. parce que je compte vivre jusqu'en 1820. On m'a prédit que je vivrais, tant que j'aurais un cheveu noir dans ma queue. Je m'examine, i écrit-il à la ûa d^ ses Mémoirrs; i il me parait qu'il y en a très peu de gris. Nous verrons. >
Cette jeuresse que le prince avait conservée physiquement, son esprit et son cœur la portaient encore davantage.
En évoquant son passé, il semble se retrouver de nouveau à ses jours écoulés et nous en fait remonter le cours avec loi.
Il y a surtout dans ces Mémoires un portrait de Marie-Antoinette oîi le prince semble avoir mis toute son àme. Il y a des pages pleines d'entrain, de verve et de grâce à la fois, où il nous retrace la vie de celte cour de France , si folle et si rieuse , où il était le premier, l'enfant gâté de ces grands seigneurs et de ces belles dames.
a Quelle belle existence éliiit la mienne. Dans vingt-quatre heures à Paris, Londres, La Haye,
' Aucomlfl(icl.uljordc(lHH].
INTRODUCTION. «t
Spa, etc. Je suis allé à Paris une fois pour y passer une heure, et une heure à Versailles, à l'occasion de la dernière couche de la reine. Je la vis le quatrième jour. Une autre fois je menai de Belœil à l'Opéra, dans un coche qui m'appartenait, toute la société qui était réunie chez moi. »
« Je riais bien de moi-même, lorsque dans vingtquatre heures je me trouvais dans la société de la reine et dans celle de M"*® Gauthier, paysanne de Belœil, la plus fidèle à l'accent wallon. »
11 faut encore voir le prince de Ligne crayonner, en ses Mémoires, les portraits des princes et des souverains de l'Europe. A côté de certains portraits en pied, que de fins et charmants médaillons ! que de délicates esquisses parfois !
Aujourd'hui que les mémoires sont si recherchés, ceux du prince de Ligne ne peuvent manquer d'obtenir le succès que leur méritent leurs révélations piquantes et curieuses autant que leur forme vive et fantaisiste.
Ils ont enfin tout l'attrait de la nouveauté et, par leur côté anecdotique, éclairent certaines faces mystérieuses de l'histoire même du dix-huitième siècle.
Nous avons fait suivre ces Mémoires des pensées
H rsTiMutcnox.
délacfaoes i\\K le prince a sennics an milieu des , qnarantc volumes de ses œuvres, ainsi que de < frat/mrnls divers qui se rattachent indirectement aox Mémoiret, qu'on pourrait même y faire rentrer et qui les romplèlcnt pour ainsi dire, soit que ces morceaux aceuscut la physionomie du prince, soit qu'ils fassent ressortir des faits de sa vie, soit qu'ils nous donnent la lendaure de son esprit.
M. Emile Chasies, uq des critiques français modernes les plus distingués, résume bien la valeur des écrits du prince dans uu travail qu'il vient de li>Ter à la publicité : n L'histoire des gens d'esprit que le public prendra toujours comme un plaisir et qui peut être prise comme une leçon, est plus importante qne l'histoire de beaucoup de gens graves. Pour le prince do Ligne particulièrement qui commence à u'étre plus dans les traditions de salou et qui n'est pas encore dans l'histoire, il serait bon de tout dire sur lui. En relisant ses œuvres, je suis frappé de voir que son enfance et sa vieillesse n'ont pas le caractère exclusivement léger qu'on prête à sa vie entière. * Ce même travail de M. Emile Chasies fournit en quelques pages une biographie animée de notre auteur. Nous eu délaeberons le
INTRODUCTION. âS
{MNTtrait suivant. Après avoir suivi le Prince dans ses inerres et ses voyages, M. Chasies écrit : t Le prince de Ligne gagne et séduit tout le monde, les reines 4e salon , les reines de théâtre , et les reines d'empire. La mode l'adopte, on le reconnaît pour un magicien irrésistible.
» Aujourd'hui son portrait donne difficilement Mt idée de ces triomphes : la lèvre inférieure, aiTaneée et ironique, inquiète plus qu'elle ne charme. Hais Ton disait merveille de son regard. J'ai lu qaelque part qu'il avait dans les yeux quelque chose de fin, d^admirable, d'incisif et de loyal tout ensemble qui fascinait. La sérénité habituelle de sa physionomie lui conciliait au premier abord le salon où il entrait. Il savait accepter tous les sujets de conversation et les tourner bientôt à la gaieté ; alors il 3e permettait mille caprices d'esprit, mille traits, mille folies, et, s'il faut en croire M™^ de Staël, mille bélises, après lesquelles il joignait les mains d une certaine façon pleine de candeur et de malice. ' »
A ceux qui voudraient étudier de plus près la vie du prince de Ligne, nous recommanderons par-
» Constitulionne!, de Paris, du 28 février iSGO.
ii " iNTRODt'CTION.
ticulièremeiit l'ouvrage de M. N. PeetermaDs intitulé : le prince de Ligne ou un écrivain grand seigneur ^
à la fin du xvui® siècle.
C'est Tœuvre savante, consciencieuse et pleine de sagacité d'un critique modeste et d'un écrivain de goût.
On peut dire que M. N. Peetermans a reconstitué véritablement une des figures historiques et litté^ raires les plus originales du xvm® siècle, un des hommes^les plus célèbres de notre Belgique.
Albert Lacroix.
90 mars iSOO.
MÉiMOIRES
L'année de ma naissance me parait incertaine. Baptisé sans cérémonie par Taumônier du f égiment de mon père, j'ai perdu un procès qui dépendait de mon extrait baptistaire, qu'on n'a pas trouvé ; ce que je sais, c'est que je suis né avant l'année 1740, et qu'à peine j'eus entendu parler du prince Eugène, mort il n'y avait pas longtemps, que je voulais, disais-je tout petit que j'étais, le remplacer. Ce fut là la première pensée que je me rappelle ; la seconde, qu'on faisait la guerre dans ce temps-là, et qu'elle me montait la tête. Je me souviens qu'on parlait devant moi de la bataille de Deltingen , où Ligne- Infanterie et Ligne-Dragons avaient fait des merveilles.
Un homme de ma chancellerie, mon secrétaire allemand nommé Seygeb, dit (et moi aussi à la vérité) qu'il a lu sur un vieux parchemin que nous descendons d'un roi de Bohême; il dit aussi qu'il a lu sur une tombe, je ne sais où, que nous descendons de Charlemagne par un certain Thierri d'Enfer; il dit
«e OEDVRES DO PRINCE DE LIGNE.
encore que les généalogistes nous donnent la même tige que la maison de Lorraine, et que d'autres prétendent que nous sommes une brandie de celle de Baden. Il faut bien qu'il y ait quelque chose de tout cela, car mon père était diablemeut fier. El puis ce qui me ferait croire qu'il y a du Charlemagne ou du Vitiliind dans notre sang, c'est que nous avons la Toison depuis (jualre sièeles et que nous sommes princes d'Empire depuis deux.
Nous avons toujours été braves de père en fils, même les bâtards, qui avaient rang de gentilhommes, et se faisaient gloire de s'appeler ainsi. J'ai vu une tombe avec celte inscription : Mtard de Liyne, lue en Afrique. Beaucoup de mes ancêtres ont été tués à la guerre. Mon bisaïeul, qui avait^asses de mérite , fut emprisonné à cause de cela en Espagne, où il était président de guerre au coaseïl de Castille, vice-roi de Sicile, gouverneur génèi'alda Milanez, etc., souvent battant et quelquefois battu, et pris après avoir fait des merveilles. Ma bisaïeule, princesse de Nassau, belle-fllle de la Lorraine oiècé de Henri Ili, et mou grand-père sont morts subitement il la chasse , h Baudour [1) , dans les bois , en attendant un sanglier à leur poste.
Mon père ne m'aimait pas, je ne sais pourquoi ; car nous ne nous connaissions point. Ce n'était pas alors la mode d'être bon père ni bon mari, fia mère
il peu (ie [Ils-
avait grand'peur de lui. Elle accoucha de moi en grand vertugadin, et elle mourut de même quelques semaines après, tant il aimait les cérémonies et Fair
de dignité Je recevais souvent de lui quelques
marques d'attention en injures et pronostics que je serais un sujet détestable. Sa mort, que je raconterai plus tard, cependant fit sur moi un grand effet. Il m'avait chassé de chez lui ; il demeurait à la campagne; je revenais de la guerre, et ne le vis que deux ou trois fois entre ces deux événements. Mais alors on ne se rappelle que les bonnes et grandes choses. Il avait une grande élévation et était aussi fier en dedans qu'en dehors. Il se croyait un Louis XIV, et il en était presque un en jardins et en magnificence, qu'il remplaçait quelquefois par de petites avarices comiques. Ainsi, lui qui dépensait des millions pour créer Belœil et des millions dans Belœil oii il donnait quelquefois des fêtes superbes et tenait l'état d'un roi, grondait ses gens quand ils présentaient un verre de vin au curé ou au capucin qui venait prêcher le carême. Il disait tout haut : La bière suffit pour ces gens-là. C'était bizarrerie, car il avait réellement de la noblesse dans ses manières et dans ses actions. Il avait été d'une bravoure distinguée dans la guerre de succession et à la bataille et au siège de Belgrade. Colonel très jeune, obligé à capituler dans la citadelle d'Anvers, il dit au commandant : « Au moins l'ennemi n'aura pas mes drapeaux; » il les emporta sur ses épaules, et puis les cacha dans ses fourgons.
OEUVRES DU PnmCB DE LIGUE.
Le prince Ferdinand, mon oncle, était maréchal comme lui et s'était distingué aussi à Ramillies, Audenarde, Malplaquet, etc.; mais il était dévot et minutieux. Il avait quelques bonnes qualités; par exemple, il ne contribua pas peu à nourrir mon goût pour la guerre. Il m'en parlait souvent et m'envoj-ait sans cesse à ses dragons, ou faisait venir chez moi ceux (|ui avaient pris quelques étendards ou qiù s'étaient le plus distingués. Je dis le plus, car c'est encore aujourd'hui et c'était déjà alors un régiment de héros. 11 m'avait si bien inspiré sa haine pour les Français que j'ai été bien longtemps à les abhorrer. C'était un pauvre Amilcar, et je fus un pauvre Annibal. Le duc de Croy est le premier militaire de cette nation qui vint chez nous après la prise de Bruxelles : je ne le vis pas de sang-froid.
J'ai eu un autre oncle sans le savoir. H était l'aîné de mon père, beau comme le jour, brave comme César, amoureux comme un chat. Apparemment qu'il fut fidèle comme un chien, car il voulutépouser la demoiselle de ses pensées. C'était une créature charmante, de condition même, un peu, Ji ce que je crois, mais point assez pour que nos parents l'approuvassent. On le contrarie, il se fâche, il quitte le service où il s'était distingué. On se fâche, il quitte le monde. On le désapprouve encore plus, il s'enferme dans un couvent. On est furieux, il remet tous ses biens à mon père et ne se réserve que le troisième étage du petit hôtel de Ligne, un aumônier, un valet de chambre, et pour meuble une chaise et
un crucifix. Le grand hôtel de Ligne ayant essuyé plusieurs bombes pendant le siège de Bruxelles (1746), mon père, tout maréchal qu'il était, enfermé et surpris dans la ville, fit aller toute sa famille et ses gens dans le petit hôtel, parce qu'il était un peu moins exposé. Trois boulets y entrèrent cependant par la porte, un jour que j'étais à la fenêtre au dessus. J'avais sept ou huit ans : je ne sais ce qui me poussait toujours à grimper au corridor où logeait mon oncle l'inconnu. On m'arrêtait: j'allais jouer ailleurs et je n'y pensais plus. Six ou sept ans après je dis en me réveillant à M. de la Porte, mon gouverneur, que j'avais rêvé que mon oncle était mort. Je ne connaissais que celui qui s'appelait le prince Ferdinand, et je lui dis : Le prince Ferdinand est mort aujourd'hui à cinq heures du matin. J'appris, deux jours après, l'existence et la mort du solitaire : et je vous assure qu'il n'y a rien de plus vrai dans le monde.
Mon père dit un jour à ma sœur : Mon flis sera tué à la guerre, car vous avez un visage d'héritière. Je ne l'ai presque point vue, ni mon autre sœur non plus, guère moins laide, prévôté du chapitre d'Essen, toute bonne, à ce qu'on dit.
Mon père aimait tout au moins la princesse G
Les vers que Tabbé faisait pour elle, où il y avait des allégories que mon père ne comprenait pas , le rendaient jaloux... Il le renvoya. En attendant qu'on trouvât un autre précepteur, qu'on devine ceux entre les mains de qui on confia mes neuf ou dix ans? les pages de mon père. C'étaient deux barons de Hayden, qui sont morts officiers d'état-major. Sachant bien qu'ils ne pouvaient m'apprendre que fexercice, car ils étaient déjà au régiment, ils venaient de Mons pour cela seulement.
L'abbé Verdier fut remplacé enfin par un. autre abbé, le seul de mes précepteurs qui croyait en Dieu. C'était un vrai curé de campagne. Il disait son bréviaire, dessinait, allait tirer ou prendre des cailles, me faisait porter sa poudre et son plomb et ramasser son gibier. Je le disputais à son petit épagneul ; cela me rendait leste ; je grandissais. On trouva que mon abbé ne m'apprenait rien qu'à apporter, on le renvoya chez lui.
On accusa M. Dutertre, auprès de mon père, -de vouloir faire des gens de lettres et des églogues dans le village, où il trouvait quelques bergères à son gré. Me voici de nouveau dans d'autres mains. Un chevalier des Essarts , gentilhomme bien borné, brave officier revenant de la guerre de Bohême et de Bavière, qu'il racontait toujours, se chargea de me donner une éducation dont il avait besoin lui-même.
Cela me remit dans mon ardeur militaire. Le siège de Prague, la sortie, l'escalade, me tournaient la tête. A peine savait-il qu'il y avait eu un Alexandre et un César; mais je dévorai Quinte-Curce et les Commentaires, que je trouvai dans une vieille bibliothèque du château de Baudour, et je croyais devenir ce qu'ils étaient. Il n'avait qu'un seul livre, les fables de Phèdre; il me les faisait apprendre par cœur et allait* se promener à cheval. Une fois qu'il voulut me rosser pour n'avoir pas assez de mémoire, je lui sautai à la figure; j'allai chercher ma petite épée pour me battre avec lui. On me sépara de ce pauvre mentor, ignorant et colère. C'est, après mon second abbé, celui dont j'ai fait le moins de cas...
Les jésuites et la cavalerie ayant si mal répondu aux intentions de mon père, pour faire de moi un petit prodige , il se jeta dans un parti tout opposé. Un successeur des Arnauld, des Pascal, aussi éclairé, aussi enthousiaste, aussi éloquent, aussi sublime que la meilleure compagnie de Port-Royal, fut choisi pour mettre la dernière main à mon éducation ; la dernière, disait-on, mais que de mains s'en mêlèrent encore! Il se nommait M. Renault de la Roche- Valain, était grand disputeur, profond théologien, et appelait le prédicateur du village un corbeau croassant dans l'Église de Dieu. Celui-ci avait beaucoup de crédit sur l'esprit de mon oncle, petit maréchal fort borné; celui-là fut accusé d'être janséniste. Je vois encore deux ânes, chargés de Saint-Augustin, de quelques autres pères de l'Église et de la Bible, arri-
OBtVRES DD niHCE DE UGNE.
voravec le gardien du couvent pour confondre a gouverneur. 11 eut raison : il n'en fallut pas d tage pour qu'il eût tort. La cabale monacale! priva d'un homme rempli de lumières. Tavais I moliniste, sans le savoir, avec mes deuxjésuïli qui m'avaient entretenu de madame Guyon, de Féf Ion et du quiétisme. J'étais devenu jansénistel même avec mon ex-oratorien, qui ne me parlait a de Bossuet et me donnait à lire le catéchismu Montpellier, rAni;ien Testament deMézanguy, l'ij toire des Vaiiations, etc. Les premiers m'avai" rendu savant sur Molina et Molinos; l'abbé doat^ parlé, le seul qui crût en Dieu, m'avait donné à Marie d'Agréda et Marie Alacoque; et, avec t mon érudition ecclésiastique, je ne savais pasl mot de la religion. On s'en aperpul parce que j'a quatorze ans et qu'on parla de me l'aire faire | première communion. J'allai apprendre tout, ( la création jusqu'aux mystères, chez le curé du 4 lage. Il me dit qu'il n'y comprenait rien non plus d moi. Je crus au christianisme, dont on ne jamais parlé, et je fus dévot pendant quinze jod Mon père, craignant que toutes ces controver ne m'eussent gâté l'esprit, eut encore recour^ l'armée française pour former mes mœurs el n gion. Il se ressouvint que le chevalier des Essa avait été déiste, et moi aussi par conséquents lui. Il demanda à un chevalier de Saint-Maurice, i était capitaine des houzars de la Morlière, s'il é déiste aussi; celui-ci lui assura que non. Il le [
pour mon gouverneur. Le chevalier ne mentait pas, car il était athée , et nous voilà athées ou plutôt ne pensant à rien de tout cela.
Me voilà encore sans gouverneur. Les occupa- ' lions de tous ceux que j'avais eus auprès de moi ne m'avaient fixé à aucune. Celle de l'histoire était pour moi un objet continuel de travail. J'étais fou d'héroïsme : Charles XII et Condé m'empêchaient de dormir; il me semblait que je devais l'emporter sur eux; je pâmais sur Polybe, je commentais les commentaires de Folard. On parlait de guerre ; j'avais fait promettre à un M. de Chaponais, capitaine dans Royal-Vaisseaux, de m'engager dans sa compagnie. Je serais déserté de chez mon père, et, sous un nom inconnu, je me faisais déjà un bonheur inexprimable de n'être reconnu qu'après les faits les plus éclatants. Au lieu de ce beau projet, un gouverneur beaucoup plus sage que les autres, malheureusement, qui ne donnait aucune prise sur lui, arriva pour me morigéner. Il seconda mon goût pour l'étude; il la partagea de manière à la faire fructifier, et me donna, pour délassement, celle de mes auteurs militaires, parmi lesquels je commençai à prendre la place, quoique très mince, que j'occupe encore. M. de la Porte (c'est le nom de ce gouverneur) fut le troisième ex-jésuite que j'eus auprès de moi; il m'apporta du collège Louis le Grand toute cette fleur
31 teuvnEs nn phixce de ugxe.
d'humanités, de littérature et d'urbaDilé qui Tait le charme de ma vie; et, rormiint mon âme en mèm. temps que mon esprit, il acquit d'autant plus A. droits à ma reconnaissance, que je crois que, sij* valais quelque chose, c'est à lui que je le de\Tais.
Du reste, quels qu'aient été mes gouverneurs, OU ne put jamais m'apprendre que ce que j'aimais, et! l'on découvrit l'impossibilité de m'enseigner la chimie, les mattiémaliques (excepté ce qui suffît pour les fortilicalions) , l'astronomie et même l'aritl tique. Cest à ce point que je n'ai jamais pu dre un jeu de cartes, ni d'échecs, ni de trictrai
Dans les cinq ou six mois d'été que je passi Bclœil, j'appris singulièrement la chasse et l'é mie, celle de mon père, qui, ne voulant pas d tirasse ma poudre aux moineaux, l'engagea à 1 lïiire acheter ainsi que mon plomb, et à me f quatre sous chaque pièce de petit gibier que m portais à la maison, un petit écu pour un rens uu clievreuil, un gros écu pour un sanglier ( loup. Je n'ai pas eu d'autre argent que celui q gagnais ainsi jusqu'au jour de mon maris
Mon père, qui partageait sa loge avec la prinw de Home, qui venait de se marier, et qui était ausii
belle qu'aimable, craignant que j'en devinsse amoureux, ne voulut plus que j'y allasse. Mon gouverneur aimait la comédie. — Eh bien, lui dit mon père, vous irez sur les bancs du théâtre ; il y en avait alors partout. Ty vis de plus près des actrices charmantes, et je ne perdis rien de ce qui était un peu instructif dans de jolis opéras à vaudeville... Un soir, je fais semblant d'être obligé de sortir; je m'arrête dans la coulisse; j'y trouve une danseuse, une demoiselle Grégoire, dont je croyais, étant déjà fat alors, que les beaux yeux se tournaient quelquefois vers moi : ^ je lui fis ma déclaration, elle se mit à rire. D'abord interdit, ensuite confus, je me dis : Il faut pourtant que cette scène dans la coulisse me serve à quelque chose. — Le duel de M. de Turenne à neuf ans m'avait tourné la tête. — J'ai treize ans, disais-je, et je ne me suis pas encore battu. Un officier de trente ans au moins veut entrer par le théâtre pour s'asseoir sur un banc, je lui marche sur le pied : La peste! prince, vous êtes maladroit, me dit-il. — Non, monsieur, lui dis-je, je l'ai fait exprès, car vous m'avez regardé d'un air!... Il se mit à rire comme mademoiselle Grégoire, et voilà que, dans un quart d'heure, je suis jleux fois ttarié comme un enfant.
Arrivés à Vienne, mon père me mène à la cour, et ' pendant qu'il est chez l'impératrice , l'empereur me entrer chez lui, me traite à merveille, et m'intro-
36 OBCTRES DO PRISCB DE UGNE.
duit dans 1 antichambre où mon père arrivait. Furieux facilement, il me gronda d*être où il ne pouvait pénétrer que des chambellans. — Cest précisément ce qu'il est, dit François I*'; j'ai voulu vous en faire la surprise.
On est plus ou moins béte à cet âge, et toujours important, ce qui en est une suite. Je ne faisais pas un dessin, je n'écrivais pas une lettre sans signer au bas : Charles de Ligne , chambellan. Enfin ma joie fut extrême. Homme de cour à quinze ans ! Et puis, me disais-je, M. de la Porte (quoique je l'aimais > beaucoup) ne peut pas être chambellan ; je serai à la cour, aux églises, sans lui; quel plaisir! quel hou- \ neur!... Hélas, revenus à Beiœil et à Baudour, ma '^ chambellanerie ne m'empêcha pas d'être traité en- ; core comme un enfant.
Mon père ne me parlait jamais. Il me fait montais en voiture, me mène à Vienne, et me marie. J'arrive dans une maison où il y avait quantité de jolies ligures épousées ou à épouser. C'est ce que je n^ savais pas. On me dit de me placer, à table, à côt^ de la plus jeune. J'appris par mes gens qu'il s'agissait de mariage pour moi; mais, quand je pensai, sl^ sortir de table, h tout ce que j'avais vu, je ne savais si c'était ma belle-mère, une tante ou les jeunes petites personnes qui m'étaient destinées. Huit jouï^ après, j'épousai : j'avais dit-huit ans et ma petil^
femme en avait quinze. Nous ne nous étions rien dit. (Test ainsi que je fis ce qu'on prétend être la chose la plus sérieuse de la vie. Je la trouvai bouffonne pendant quelques semaines, et puis indifférente.
Mon gouverneur, M. de la Porte, me quitta le lendemain de mon mariage... Cela me fit une peine que je ne puis exprimer. Il s'en retourna avec mon père, qui le laissa en France avec une pension trop modique à mon gré. Je fis alors la première dette de ma vie : c'était 1,200 ducats pour acheter un petit terrain dans l'Agénois , sa patrie , où il mourut peu de temps après.
A la bénédiction du curé [du village d'Autriche ou de Jloravie, on avait dit les litanies. C'était l'usage d'y paraître en robe de chambre, et la mienne était, au milieu de l'été, de satin couleur de feu , avec des perroquets brodés en or, perchés sur une quantité de petits arbres brodés en vert. Quel fut mon étonnement lorsque mon père, avec un air de satisfaction et jouissant de la surprise, me fit passer les bras dans cette vieillerie avec laquelle je lui avais vu essuyer plus de cinquante accès de goutte ! Mon père, en revanche, avait l'air du marié et ne portait que des habits brodés sur toutes les coutures. Il
oeiivnES DU prince m-LicNE,
m'avait fail Taire, à la vérilé, une pluie d'argent pour les fiançailles et une pluie d'or pour le jour du mariage
Je ne me souviens plus si ce fut par air ou par goût pour la chasse que j'y allai à six heures du matin après la première nuit de mes noces. Il est \Tai que ma belle-mère nous était venue réveiller avant le jour, de peur, disait-elle, que de mauvaises gens ne nous jetassent un sort. Je m'aperçus bien que la famille dans laquelle j'étais entré n'était pas grande sorcière
Enchantée de son petit neveu peut-être, la princesse de Saxe-Weissenfels, tante de ma femme, me dit : Je payerai toute votre dépense à Dresde. Je prie toute la Saxe et la Pologue , h l'hôtel de Pologne, à (liner et à souper. Je coûte beaucoup à la bonne princesse, que je laisse charmée d'un couple de trente-deux ans, et je continue ma route pour les Pays-Bas.
Mafemmeest une excellente femme, pleine de délicatesse, de sensibilité, de noblesse; elle n'est point i
du tout personnelle. Sa mauvaise humeur passe vite en se fondant dans ses yeux baignés de larmes pour une bagatelle. Elle n'a aucun inconvénient, car elle a un excellent cœur.
Elle accorde à ses enfants tout ce qu'ils demandent et est même complaisante pour moi.
Si j'avais gagné des batailles, au lieu seulement de ne faire qu'y contribuer, je n'aurais jamais été plus content et si fier qu'à ma première garde et le jour que je partis pour ma* première campagne (1786).
Mon père, qui ne s'était pas donné la peine de faire ma connaissance, ne faisait pas grand cas de moi, et je dépensais en un mois ce qu'il me donnait pour un an. Il avait prévu, que je ferais des dettes. Cela était aisé puisqu'il me laissait sans le sou. Trois juifs, Henzelkne, Schimelkne et un Lévi, dont la fille était belle comme le jour, eurent pitié de moi et me prêtèrent à six pour cent , au risque de tout perdre si j'étais 4ué. Je ne leur devais que 200,000 florins à la mort de mon père.
Pendant notre jeunesse, nos guerres et nos amours, n'ayant rien ni l'un ni l'autre, le prince Louis de
10 œuvRES DU rniNCE de ligne.
Wurtemberg me disait sans cesse : « Ah! mon ami, si mon frère meurt avant votre père, tout mon duché , est à vous. »
J'ai voulu toujours faire mieux ou plus que ce que j'ai vu faire aux autres. J'ai bu, et j'y ai réussi, car on n'est jamais parvenu k m'enivrer. Mais au jeu, je me suis trouvé mal de cette espèce de petit amourpropre. Il est vrai qu'un soir, revenant de la chasse, tout fatigué et endormi , j'ai gagné trente mille ducats. Je ne pouvais me réveiller que lorsque quelque vieill* femme qui ponlait au trente-et-quarante, me tirait par le bras pour lui payer un écu de sis francs qu'elle me trichait. Mais, jeté par ce succès dans les grandes aventures des jeux de hasard, je perdis bientôt le double de ce que j'avais gagné, et après avoir joué d'un coup 8,000 ducats et fini la la soirée en en perdant 7,000, j'ai quitté pour toujours le plus sot des plaisirs.
J'avais gagné quatre ou cinq cents ducats à uo ' général Wrbra, k un comte Desoffi, ii trois autres officiers la veille de la bataille de Breslau. J'en avais ' perdu mille contre Rodeni, TomassoH, Gabloffen; I Blankenstein, qui vit encore. Je demande le lendemain comment se portent ces messieurs. Ceux qui me devaient avaient été tués, les autres se portaient fort bien.
MÉMOIRES. 4t
Je n'ai jamais été ivre qu'au théâtre , un jour que je jouais Hortensius. Après avoir fait attendre toute ■ la ville, je parus enfin, moitié riant, moitié dormant, appuyé quelquefois contre une coulisse. Comme on ne connaît pas beaucoup à Vienne le spectacle français et cette pièce de la Surprise de V amour y on crut que c'était de mon rôle, et l'on me fit compliment d'avoir joué si naturellement. C'était la surprise du vin plutôt que celle de l'amour.
Je fus un peu gris encore une fois cependant à Garlsbad, en buvant douze bouteilles de vin avec mylord Riversdale, pour noyer mon chagrin de ce qu'un mari fit partir, le jour de mon arrivée, sa fanme, dont j'étais amoureux. On dit que j'ai parlé latin et ri toute la journée.
Le prince Charles de Lorraine, était si bon que cela paraissait dans ses colères, si par hasard il en avait; par exemple, à la chasse, où il faisait l'important en vieux piqueur, se fâchant un jour contre tout plein de spectateurs qui dérangeaient la cliasse à force de courir dans toutes les allées de la forêt de Belœil, il leur cria : Allez à tous les diables... messieurs, s'il vous plaît, ajouta-t-il en leur étant son [ chapeau.
Une fois, c'était à une mascarade de l'Olympe , où
t* OEUVRES DU PRtSCE DE UG.VE.
le prince Charles de lorraine me donna le râle de Mars. Ou crut que cela m'irait bien, quoique je ftisse bien jeune encore. Mais cette dernière raison était la véritable, parce qu'il était amoureux de ma Vénus et qu'il ne me craignait pas. Je représentai le personnage d'Apollon une autre fois; sans être celui du Belvédère, j'y étais plus à ma place. Ces deux superbes habits m' allaient à merveille, à ce qu'on dit. J'avais trop peu d'adresse, de hardiesse; trop de délicatesse, de tendresse, de sagesse pour profiter alors des avantages qui, malheupeusemeni, ne reviennent plus ; les fatigues des guerres et des plaisirs les diminuent d'une étrange manière. Ofl . m'aimait sans que je m'en aperi^'usse, j'aimais sans" qu'on le remarquât.
Madame de Cossel, si célèbre dans la Saxe galante, qui, pour avoir voulu tuer son auguste aman^ Auguste, avait été enfermée au vieux château de. Stolpen, m'avait pris en amitié. Elle me racontait' que, pouvant en sortir à la mbrt de son roi, c'est à: dire au bout de vingt ans, elle y était restée plus dfl'i trente ans après, puisqu'elle ne connaissait pli personne et qu'elle y mourrait biejitôt. Elle me dîh qu'ayant eu le temps d'étudier toutes les religions,! elleavait pris la juive, et m'exhorta h en (aire autant..; Elle me donna même pour cela sa Bible avec 8< notes en gros crayon rouge , la dernière fois que ]<
la vis , en m'annonçant ce présent de manière à me faire croire que c'était le plus gros de ses diamants
qu'elle allait me chercher
Elle me raconta l'arrivée de Charles XII à
Dresde, si connue dans l'histoire... Auguste et elle étaient entrés dans son arsenal où il faisait ses tours de force et de poignet, où résidait sa vigueur. On frappe à la porte ; Auguste dit : Entrez , et Charles l'embrasse et lui dit : Bonjour, mon frère. Madame de Cossel s'approcha du roi pour lui conseiller de faire arrêter ce frère visiteur. Charles s'en aperçut peut-être, ou d'ailleurs, n'aimant pas les femmes, il fit une mine qui engagea Auguste à faire signe à madame de Cossel de se retirer. Elle le fit en lâchant un regard furieux au roi de Suède, désolée de ce que le roi de Pologne ne tirerait aucun parti de cette entrevue qui étonna toute l'Europe. Elle me raconta cent choses intéressantes, me recommanda de ne point boire ni jouer, et de quitter les grandes aventures de cour et d'armée, où l'on ne pouvait jamais être longtemps heureux , dès que j'aurais la somme de gloire qu'elle. me prédisait. Ensuite, avec le plus grand sang-froid et cependant beaucoup d'intérêt, elle me dit: — C'est aujourd'hui vendredi, il est près de sept heures, mon sabbat va commencer. Vous partez dans quelques jours, je ne vous verrai plus. Dans trois ans, vous perdrez la meilleure de vos amies, qui vous dit en ce moment adieu pour toujours. — Je m'attendris, elle m'embrassa, je partis. Elle ne me tint que trop parole, et m'écrivit
ŒUVItES DU PRINCE DE LIGNE.
une lettre quelque temps après, peu lisible encore, moins intelligible, où elle renl'ermail des sens mystiques ou magiques que le diable seul aurait pu j débrouiller, et je ne la revis plus.
J'arrivai trop tard un jour, à dîner, chez le roi de l'ologne. Je lui en expliquai la raison : c'est, sire, lui-dis-je, une rie vos plus belles sujettes qui en est la cause. Son secret sera bien gardé, car il m'est impossible de me ressouvenir de son nom, qui est' de cinq ou six syllabes diaboliques à prononcer.
J'ai été si indiscret, si imprudent, si fat i quelquefois, lorsque j'étais jeune, et encore just présent, aimant tant à me l'aire rire, sans cepenâi être méchant ni dangereux, que je ne conçois | comment je n'ai pas eu vingt affaires. J'en ai été b près au moins autant de fois, mais toujours par4 gens qui Unissaient par me faire des excuses,^ par dire ce qu'on dit ordinairement quand on | pas envie de se battre : N'est-ce pas, monsieur, ( vous n'avez pas une envie directe de m'offenserî ]
Une seule fois je provoquai Jean l'alfy pour | venger d'une médisance qu'il avait fait circuler s mon compte. Il était générai et je n'étais encore q colonel. Ce Jean Paify avait l'air d'un très grand a
MÉMOIRES. 4*i
gneur, était beau et brave Joseph Colloredo,
qui était présent, désolé de me voir une aventure qui pouvait avoir de grandes suites, écrivit au maréchal de Lacy : « J'ai Thonneur de donner part à votre excellence que rétourdeçjie de Ligne vient de lui procurer une affaire. » Le maréchal entend que ce lui le regarde et passe une très mauvaise nuit, at)yant que je lui avais fait, par étourderie , quelque tracasserie dans sa société. Il répondit à Colloredo de venir lui dire ce que c'était. Rassuré sur son eompte , il veut l'être sur le mien , et se rend chez Jean Palfy pour voir s'il n'y avait pas moyen d'arûier son courroux. Il y serait peut-être parvenu, mais j'arrive avec mon témoin, le prince de Nassau- Usingen; je crois que M. de Lacy est là par hasard; fattends, je trouve mon homme botté et éperonné, et portant des gants comme Crispin. Diable ! me dis-je à moi-même, est-il donc sûr de m'expédier, eta-t-il un cheval tout prêt pour se sauver? Après on moment de silence, M. de Lacy lui dit : — Au reste, monsieur le comte , si c'est votre dernier mot, je vais pousser le verrou. Commencez. — Je le regarde étonné de voir un témoin comme celui-là, qai, par amitié pour moi, risquait, étant déjà Feldxeogmeister, de se perdre à la cour si l'affaire éclatait. Je ris et mets l'épée à la main ; je casse celle ëe M. de Palfy en je ne sais combien de morceaux, car je poussais comme un diable et le tenais serré eootre la muraille. Il parait de même et sabrait qidquefois , ce qui , de peur d'être marqué au
4fi (ffiCVRES nu PRINCE DE LIGSE.
visage , me mis si fort en colère que je ne voyais pas son désarmement et sa petite égratignure; et je l'aurais cloué à son mur sans la canne du maréchal qui tit baisser mon épée. — J'en prendrai une autre pour recommencer, dit Palfy. — Et moi , dit maréchal , je me servirai de la mienne pour vous ea. empêcher. Allons, monsieur, dépêchons. — Jem'yj opposai; le maréchal ne demandait pas mieux qQ9j de devenir belligérant au lieu d'auxiliaire. Mais, voyant que j'exigeais la préférence pour continuer, il voulut que nous finissions.
Ce bon souverain (François I") aimait les fêtes sî apprêt, les femmes et les jeunes gens. Il m'habilla J un jour en dame de cour, et voulut faire croire à no j épouseur que c'était celle qu'il avait demandée enj mariage. Je fis mille folies, j'embrassai tout IftT monde. Il voulut m'enlever, et , comme ii était g maître de cuisine, il marcha à la tête de cinquante marmitons, qui imitaient sur leurs cassero' musique , et prit en flanc, sur le chemin d'ElzendorB où nous allions souper, la troupe ou le groupe q m'entourait. Le grand écuyer, en corps de résen avec cinquante palefreniers, tomba à grands c de fouet sur la cuisine. On me défendit, et tout fi par substituer à ma place , après tous ces simulaci de combat, sa véritable fiancée, qui arriva i décemment avec sa Fraeiil , Holl'meisterin ,
iemander tout ce que cela voulait dire, et gronder son amant de ce qu'il avait pu la croire dévergondée comme moi.
Dans le temps que je partageais les bonnes grâces de la plus jolie femme du monde et la plus grande Jdame de Vienne avec l'empereur de ce temps là , le ^ bon, Texcellent, le sûr, Taimable, le beau même, le propre, le gai, Fhonnête François P% l'impératrice allait quelquefois au spectacle , et alors l'empereur n'osait quitter sa loge. Un soir qu'il la vit apparemment bien occupée, il se glissa dans celle où j'allais toujours ces jours là. Son amie et moi nous fûmes un peu alarmés de son apparition ; mais nous savions qu'il nous aimait tous les deux. Il me demanda quelle était la petite jpièce : c'était Crispin rival de son maître. Je ne sus comment faire pour le lui dire. Il insista. Je le lui dis, moitié embarrassé et moitié mourant de rire, en balbutiant ce qui faisait notre position à tous les deux, et je me sauvai au plus rite, laissant à 'cette jolie et charmante femme le soin de trouver dans sa brillante imagination une explication naturelle de notre embarras et de ma brusque sortie.
fai fait attendre des empereurs et des impératrices, mais jamais un soldat. J'aime bien mieux
attendre moi-même les troupes que d'arriver trop tard. Un jour que, pour courir après une femme que j*aimais et que j'arrêtai trop longtemps sur les escaliers de la cour, Timpératrice Marie-Thérèse m'attendit plus d'une heure inutilement, elle se fâcha , et me fit dire de venir tous les jours dans son antichambre m'annoncer au chambellan de service qui ne me ferait entrer que lorsqu'elle m'aurait prouvé que c'était moi qui étais fait pour attendre. Je prenais du papier, de l'encre : j'écrivais dans son antichambre tous les matins, pour ne pas perdre mon temps, jusqu'à ce que le chambellan me dit de revenir un autre jour. Enfin , au bout de deux semaines de cette pénitence publique, et lorsque je î croyais avoir la tête lavée, l'impératrice me fit la meilleure mine du monde , et me dit : « Savez-vous que je vous ai fait colonel pendant notre petite brouillerie? J'entends mal mes intérêts. Vous m'avez fait tuer une compagnie dans la campagne de 1787 : vous allez, à celle-ci, me faire tuer un régiment. Ménagez-vous pour mon service et pour ma personne. »
M. Neny me dit un jour que l'impératrice lui avait fait des plaintes de ce que je n'allais pas à la messe : je le priai de lui représenter que, si mes parents, moins heureux que les siens , ne leur avaient pas toujours été si fidèles (1), depuis deux cents ans
(i) La maison de Ligno ne youlut point, lors de la révolution religieuse des Pays-Bas au seizième siècle, abandonner la cause du catholicisme et de la dynastie autrichienne.
d'y aller. Ce n'était pas de a satisfaire. Aussi, le premier jour que j'allai z elle pour lui faire je ne sais plus quelle recoinidatioQ, elle me reprocha moa peu de religion. e pus m'empécher de lui dire que le peu que j'en EUS était bien tourné, puisqu'on ne pouvait pas j reprocher d'être hypocrite, et que j'étais meiir chrétien que ceux qui lui disaient que je ne l'étais pas. J'avais te grand jour devant moi et il me ' ' sait ma! aux yeux. L'impératrice crut que je pleurais : je n'eus pas la bonne foi de l'en dissuader. Elle me dit : — Vous avez bon cœur, et j'espère encore votre conversion. Restez dans mon cabinet : je ne veu.'i pas qu'on vous voie sortir de chez moi avec l'air malheureux. — Cette fois, je manquai de pleurer de reconnaissance; et cependant je me mis à rire en sortant et à raconter tout ce qui s'était passé. L'impératrice le sut et me le pardonna encore, ainsi que cent autres étourderies dans tous les îenres.
Du reste, j'ai toujours tout fait de tout mon cœur. Obligé de communier avec l'impératrice Marie-Thé- 1, je n'avais pas encore trouvé, à dix heures du , un confesseur qui sût le français, car je ne ais pas avouer mes péchés dans un allemand p grossier : on me nomme le père Aubri ou Aubré I la maison ofi je soupais, l'on m'indique la snne, et j'y cours à onze heures; j'éveille tout le s trompe d'escalier; je parais dans l'antidiambre d'une jolie femme; on me prend pour un
amant; on me chasse: j'ouvre une porte, elle se ferme après moi; je me trouve dans un grenier; on entend du bruit ; on monte ; on me prend pour un voleur; je me sauve, ou plutôt je me damne de toutes ces méprises; enfin je trouve l'escalier de mon révérend père, et, bien résolu à faire tout de très bonne foi, je lui dis : Monsieur, vous avez été jésuite; vous êtes indulgent sans doute. Ne vous levez pas ; me voici à vos genoux. — Je commence ma prière et puis ma confession. Il me prend pour un mystificateur : et, effrayé de mon insolence impie . | ou de la multiplicité de mes petits crimes, il me met J à la porte. y
Lorsque je fus envoyé à Versailles porter la nou^ velle de la victoire et de la prise de 17,000 Prussiens à Marxen, le roi me fit vingt questions saugrenues et aux autres aussi : comme , au curé de Saint-Germain, s'il y avait eu beaucoup de morts pendant l'hiver :— Mauvaise année, — répéta-t-il dix fois en portant cette phrase à tous ceux qui étaient à son lever. Il demanda à notre ambassadeur Stahrenberg, le temps qu'il faisait à Vienne et s'il y avait beaucoup de vieillards, et au nonce comment étaient vêtus les pages du pape. Quel fut mon étonnement, lorsqu'après la ronde de révérence qu'on me fit faire chez tous les individus de la famille royale , on me con-
duisit chez une espèce de seconde reine qui en avait bien plus l'air que la première, qui était une vieille mal élevée. Madame de Pompadour (c'était elle) me dit cent balivernes politico-ministérielles et politico-militaires; elle me fit deux'ou trois plans de campagne et puis me dit avec emphase : — Vous voyez , monsieur, ce que nous faisons pour vous : n'en êtes-vous pas satisfait? — ^Je vous jure, madame, lui dis-je, que je n'en sais rien. — Elle ajouta : — Nous vendons notre vaisselle pour soutenir votre guerre. — Et puis ne s'avisa-t-elle pas de me dire : -Je suis mécontente de vos femmes de Prague. — Et moi aussi, lui répondis-je, je l'ai été très souvent. -Elles sont mal élevées, reprit-elle. Comment ne font-elles pas mieux leur cour aux sœurs de madame la dauphine? — Il n'y avait rien à répondre à une pareille bêtise, et je me retirai.
Le roi me donna une bague superbe que je mis en gage le même jour, tant je me moquais de tout dans ce temps-là, et me pressais de vivre, voyant que la guerre était vive et ayant peur de ne pas avoir assez déplaisir avant de mourir. Je vendis, en arrivant h Vienne, à l'impératrice une tabatière que le roi m'avait également donnée. Il y avait son portrait entouré de diamants. Je les lui abandonnai avec la boîte; mais je conservai le portrait. Elle en eut de l'humeur, et je lui en donnai davantage en lui faisant dire (car la négociation dura plus d'un an) que j'étais d'autant plus décidé à le garder que c'était le gage de la dernière victoire que ses armées
avaient remportée. Nous venions d'être battus i Torgau. (1760.)
J'étais ivre de plaisirs, de fêtes, de surprises, d'enchantement... Qu'on s'imagine ce que J'éprouvai lorsque je quittai ce lieu de féerie pour voir mon père à Baudour. Je le trouvai dans une grande salle mal éclairée, pendant l'hiver, avec la goutte et deint merles pour rôti! Il me dit qu'autrefois, lorsqu'il était à Paris , il allait toujours au balcon de l'Opéra» que c'était plus noble : — Et moi aussi, lui dis-je, à côté de l'ambassadeur de Naples. — C'est fort Ibien 9 me répondit-il , je connais la place. — Au lieu d^ cela , il n'est sorte d'extravagances que je n'allasà^ faire avec Létorières et autres jeunes gens de rnoOâge, aux trois spectacles où l'on se donnait soimême en spectacle, car il y avait encore des banc^ sur le théâtre.
Jeune , extravagant , magnifique , ayant toutes les fantaisies possibles, j'avais fait tout plein de lettres de change à Paris, ne sachant pas ce que c'était, et voulant seulement avoir de l'argent. Elles arrivèrent presque en même temps que moi chez mon père, que je quittai bien vite pour m'en retourner à l'armée. D'ailleurs je n'avais pas le temps de m'arrêter chez lui. H me reçut fort mal, à son ordinaire, et me demanda si je n'avais pas été bien étonné de sa magnificence de m'avoir envoyé 80 louis. — Ceçtai-
nement, lui dis-je, j'en ai eu assez même pour payer la poste jusqu'ici.-rll est vrai que je n'y avais ajouté que 3,000 ou 4,000 louis que j'avais dépensés à toutes les folies possibles. Je cachai tant que je pus mes deux coureurs roses galonnés sur toutes les coutores, mes houzards et mes nègres ; mais mon père tous les jours en rencontrait un sur son chemin.
Malgré le changement prodigieux qu'elle apporta dans ma situation , la mort de mon père me frappa infiniment. Ce qui fit sur moi le plus d'effet et me coûta des larmes, ce fut lorsqu'un jour il me chargea d'une affaire, et me parla, presque pour la première fois de sa vie, en me disant que cela me regardait
plus que lui, puisque Ce puisque me fit fondre en
larmes.
Quand je fus fait colonel de son régiment, je lui en donnai part. Voici ce qu'il me répondit : Il était déjà assez malheureux pour moi, monsieur, de vous avoir pour fils, sans avoir encore le malheur de vous avoir pour mon colonel. Je lui répondis dans une lettre respectueuse : Monseigneur, Tun et l'autre ne sont pas ma faute, et c'est à l'empereur que votre altesse doit s'en prendre pour le second malheur. Il avait exigé que je lui écrivisse ainsi que les autres colonels. Jamais il ne m'avait donné de bonnes paroles, ni écrit pour me dire qu'il était content de l'honneur que j'avais fait à son nom et à celui du
Si OEUTRES DU PMSCB &E LIGHB.
régiiueiil. II n'avait point pris part à ma pcLitc vérole (1), et m'avait chassé de cliez lui les deux fois que j'avais essayé de le voir, quelque temps avant le couronnement de Francfort (1764), où j'allai, ainsi qu'en Russie et en Italie jusqu'à sa mort.
Et cependant j'oubliai toutes ses rigueurs à ce moment où l'on ne se rappelle plus que les bonnes choses qu'on a vues ou dont on a entendu parler. Je me ressouvenais qu'il avait été brave à la guerre et avait l'air d'un grand seigneur à la cour, et que je l'aurais aimé tendrement s'il avait voulu. Mjirie- Thérèse elle-même s'amusait de la peur que j'avais de lui, et vint me dire un jour que je riais et faisais rire les dames de la cour : 1^ voilà! --■
On m'avait engagé pendant une de mes brouilleries avec la cour de Vienne Ji accepter en France un régiment allemand, la promesse d'un gouvernement, le cordon bleu et le grade de lieutenant-général. M. de Choiseul me dit : Je vous donnerai tout cela, mais vous ferez une sottise. Croyez-moi ; restez chez vous, vous êtes plutôt ennuyé de votre cour que vous n'êtes piqué contre elle. Il avait raison , je m'y raccommodai et tout fut dit. Cela me rappelle une autre proposition du même genre. 11 était impossible aussi
(I) Ci'llc pelilo vmilo hii AiLBiisti', d'An'mliiTR irelrliri l'iireiir de l'fnilirosscr pour \i
.„|, ,ui
que j'acceptasse ce que le prince Henri m'avait fait promettre par le feu roi de Prusse, si son oncle \enait à mourir . Taurais été lieutenant-général aussi,
l gouverneur de Stettin, etc. Ces propositions avaient
I été faites aux deux cours à mon insu.
• Jl a toujours été à la mode de me bien traiter partout, et j'ai éprouvé des choses agréables de plusieurs pays. J'ai six ou sept patries : empire, Flandre, France, Autriche, Pologne, Russie, et presque Hongrie, car on est obligé d'y donner Tindigénat à ceux qui font la guerre aux Turcs, et je Taurai à la première diète.
Un jour je fis le caporal d'ordonnance pendant la : nuit. J'invitai tout le monde chez les généraux qui ne flînaient jamais chez eux. On les attendit ; on crut ! qu'ils allaient revenir. Il n'y eut que le maréchal Lacy , qui ne comptait avoir qu'une douzaine de personnes, qui en vit arriver soixante. Il s'imagina que c'était la faute de ses aides de camp qui avaient chacun mal à propos invité ses amis; ceux-là ne savaient point, disaient-ils, à quoi pensait le maréchal d'avoir prié tant de monde. Chacun était mal à son aise, mal nourri, mal servi et de mauvaise humeur, et les autres officiers quittèrent à quatre
heures la tente des généraux, en disant que c'étaient des vilains et des impertinents.
Faisons justice, dis-je à mes officiers de vingt ans comme moi, puisque tous les autres avaient été tués. Jetons les drapeaux où ils méritent d'être. On enlève la sentinelle; on en fait un colin-maillacd devant le front du régiment, pour qu'il n'ait rien à se reprocher ; et je lui donne cinq ducats pour sa peur. Les drapeaux vont où je l'ai dit. Qu'on juge du bruit que cela fait. Je vais chez le propriétaire de ce riment comme si de rien n'était. C'était O'Kelli, qui m'aimait beaucoup. Je le trouve en larmes : — Ab! mon ami , dit-il , si vous saviez ce qui vient de m'arriver ! Mais n'en parlez à personne, en grâce. Il vaut mieux assoupir l'affaire. — Oui, lui dis-je, assoupissez, et motus le plus que vous pourrez.
Encore une preuve de raison. M. de Lacy, pour gavoir des nouvelles de l'ennemi , crie sans se flatter de réussir à une vedette housard prussien : Dix ducats si tu désertes ! Le voilà au galop, en essuyant un coup de carabine de son voisin. Il nous arrive; il dit ce qu'il sait ; Lacy le paye , ses nouvelles ne valaient pas cela. Mais qu'en faire ensuite? Le général me propose de le prendre à mon service; il
volait, il sabrait tout le inonde ; il était si dangereux que cpiand je revenais la nuit à mon camp, j*étais obligé de le faire marcher devant moi et d'avoir la main sur un pistolet. Je n'ai Jamais su renvoyer personne. Heureusement il tua un marg... (1), il déserta et j'en Ais ainsi débarrassé.
Fabris, brave ofBcier du grand état-major général et moi, nous avions parlé, quelques jours avant Faffaire d'Adelsbach, du poème sur Vart de la guerre. Q s'en souvint ce jour-là, et pendant un déluge d'eau et de feu , car il survint une grande averse au milieu de la pluie des balles et des boulets , il me répéta une citation que je lui avais faite de deux assez mauvais vers :
Ces armes, ces chevaux, ces soldats, ces canons Ne soutiennent pas seuls l'honneur des nations.
Je le payai tout de suite en même monnaie, étant à l'aile de mon régiment et de celui de Betschein, et les lui montrant :
Nous avons des Hongrois, nous avons des Wallons...
M. de Mérode, capitaine de mon régiment, au
(i) Mol illisible dans le manuscril.
moment que la bataille de Hochkirch commençait, croyant que je n'avais pas de religion et voulant m'éprouver , me demanda s'il y a un Dieu , espérant me faire aller au diable, où je l'envoyai en lui répondant : Je n'en ai jamais douté. — Comme si l'on s'était donné le mot pour me damnter, un autre ofiBcier que j'aimais beaucoup, qui m'avait peut-être entendu tenir des propos légers sur tout cela, et dont j'étais le Mahomet, à une autre affaire, me fit à peu près une semblable question. C'était pour savoir à quoi s'en tenir, et point par malice. Maudit respect humain ! et pour qui ? pour un sous-lieutenant de dixhuit ans. Je répondis faiblement sur ma croyance» et voici bien la contradiction de notre esprit. Il pleuvait des balles autour de moi, et je me mis à faire le signe de la croix de bien bonne foi, comme Henri IV à la tranchée de Montalban.
Pour donner une idée de ma pauvre tête sans arrêt, toujours occupée du moment présent auquel j'ai toujours tout sacrifié, je promis, un jour qu'étant à l'armée je voulus arriver de bonne heure dans un château où j'étais amoureux, dans le comté de Glatz , à mon postillon , de renoncer à une rente de huit ducats qu'il payait à mon père pour une maison, lorsque je serais maître de mes biens. Il creva presque mes chevaux pour cela ; mais j'arrivai à la minute que je lui avais prescrite pour pouvoir échan-
gef une parole avant qu'on se mît à table , et je tins tut promesse.
Dyeut dansle cours de cette aventure (1) une grille Je parloir qui fut limée, un rendez-vous à un bal masqué à lieues de là ; retour à ma garnison à francétrier en domino et bahutte à la vénitienne pour n'être pas reconnu, ce qui lit l'effet contraire, des soirées entières à attendre pour entrer dans le couvent, masqué en femme; des lettres, des jalousies desa part, des désespoirs de la mienne; un rendez- T0U3 pour me battre avec une espèce de rival , un petitprinceJ Un jour que j'avais une cape à l'anglaise pour entrer au couvent, tous tes polissons du quartier me suivirent et huèrent ma mascarade; mais ce qui fut plus plaisant, c'est que le jour que j'attendis mon rival , il vint après deux heures accompagné de trois ou quatre de ses amis, me faire des excuses, des pardons, des amitiés, et me proposer un excellent souper que je n'aurais jamais eu S3DS cela.
Une autre fois je me rendais au jardin de Montecuculli , à présent de Razumowsky. Je passe très nte devant une petite chapelle sans me douter que son petit saint y attirait une procession qui dans le moment déboucha d'une petite rue. Un dévot en
colère retient les chevaux de volée et les secoue à les renverser; un autre se jette sur mon postillqn; un plus dévot le bat. Je lui crie : Fakrt zu zim Teufel (mots qui parurent dans la plainte et qui manquèrent me faire casser). Mon postillon fouette, on arrête les quatre chevaux; les dévots colères tien^ nent presque les roues, pour me rouer de coups aussi peut-être. Je sors , et comme malheureusement je n'avais pas de canne , je disperse Tépée à la main toute la procession. Le prêtre était resté seul à son petit autel , mais je poursuivis mon chemin.
Deux jours après, le diable après moi : clergé, bourgeoisie, police, gens de loi, trente cahiers d'écritures. Le maréchal de Neipperg me fait venir : — Qu'avez-vousfait? m'a-t-il dit. C'était bon du temps passé ! Charles VI même , le sévère , a ri de savoir les princes Eugène, de Commercy et de Vaudemont à la maison de police pour un tapage dans les rues« Mais une procession! l'impératrice... vous êtes perdu. Allez trouver M. de Schrottenbach. — ^Je n'en ferai rien, lui dis-je. Si je le rencontre peut-être que je lui en parlerai. Bien obligé, monsieur le maréchal. Vos bontés habituelles et votre intérêt dans ce moment-ci vous assurent bien ma tendresse et ma reconnaissance. — Le procès empirait. Je craignais encore plus un sermon de l'impératrice que la cassation. Je trouve un gros chef de la police entrant dans sa loge qu'on me désigne. J'y entre aussi, je lui raconte l'insulte faite à ma livrée et à moi, le mal fait aux chevaux et au postillon , celui qu'on voulait
MÉMOIRES. ()t
me faire. Son excellence me dit qu'on a eu raison , qu'on aurait très bien pu et peut-être dû tuer mon homme, rentre en colère ; son excellence me demande encore des détails. Je les lui donne : son excellence me dit qu'il ne sait pas si cela est vrai, feutre en fureur, et je lui dis avec Tétourderie et la délicatesse de mon âge d'alors : Croyez dans l'instant ce que je vous dis, et je lui fais une mine à le jeter dans le parterre. — Son excellence fait semblant de me croire et l'affaire s'apaise.
Point de chevaux à la poste (1). Je m'ennuie, je m'en Tais à un cabaret borgne, rendez-vous ordinaire des recruteurs prussiens, avec deux colonels que je menais à un camp de paix de Joseph II, Schorlemer et Clerfayt. Je me vois observé par un ou deux amateurs. Je n'en méritais plus que par ma taille de J pieds 10 pouces, car ma fraîcheur était passée. On ffle propose pour m'engager cinquante ducats. J'accepte à condition qu'on prenne les deux autres. Ils consentent pour Schorlemer qui était beau ; ils ne renient pas de Clerfayt qu'ils trouvent trop vilain, comme de raison. Je ris, on ne riait pas, on était prêt à m'emmener. Mon nom donné à la poste me sauve heureusement.
Autre exemple. A Liège, je me fais passer à l'au-
(I) Le Prince se trouvait ù Augsbourg.
Kl nCLTRES Dt; nmcE tIE L1CKF..
tierce pour un cardinal envoyé par le pape admonester le prince-évôquesurrirrégularïté mœurs. Il pensa en mourir de peur, et du se:
dont les papiers publics firent mention, et contre moi au prince Charles. Celait mal s'adn car il rit comme un fou de l'aventure, en m'e lant.
D'humeur de ne pas avoir eu à la mort d père son régiment et sa Toison, j'écrivis à M. que l'impératrice appelait par plaisanterie ministre auprès d'elle : Se dans un pays oti il S pas d'esclaves, je saurai porter ailleurs mon petit mérite el ma fortune. Elle lut cette lettre et, furieuse de cette phrase, elle lit venir monsieur son fils, le inaréctial Lacy, le prince Venzl Lichtenstein, mon oncle, pour tenir conseil de guerre sur mon compte. L'empereur (1) plus dur encore qu'il ne l'a été depuis et qui se faisait dur par système, proposa de me congédier au lieu de l'être : car, disait-il, c'est nous qui le serions si nous le prenions au mot. Prenons l'avance et renvoyons-le. Mon oncle, pour faire le Romain à mes dépens, proposa de m'enfermer dans une citadelle pour m'apprendre îi mettre le marché k la main à mes souverains. — Et vous, monsieur le maréciial ? dit l'impératrice. — Je serai plus sévÈre, répondit-il, que l'empereur et le prince; les deux châtiments ne sont pas assez forts pour son crime.' '
|l) Lu prince di'si^'nc «vidommeiil ici Jnsppli [1, qui dVUjI eacoro qu'archiduc.
Ligne va arriver ; il faut que Votre Majesté tourne la tête quand il lui baisera la main et ne lui dise pas un mot dans les trois mois qu'il compte rester à Vienne. Cest ce qu'elle fit avec tant d'affectation, que je crois l'avoir vue, une fois, au moment de rire elle-même. Je consentis à être employé, ce dont je ne me souciais pas trop pendant la paix ; et lorsqu'au risque encore de lui faire tourner la tête ou les talons, je la remerciai d'avoir eu une brigade et une garnison, au lieu de la mine foudroyante ou d'un propos piquant ou piqué, si elle faisait tant que de me parler, elle me dit : C'est à moi à vous remercier de ce qu'après m'avoir voulu sacrifier votre vie pendant la guerre, vous voulez bien me sacrifier votre liberté pendant la paix.
Je me ressouviens que j'ai toujours été indifférent sur tout. Avec du soin, j'aurais eu à vingt ans le régiment de Ligne-dragons qui venait de gagner la bataille de CoUins. J'y avais été; mon oncle venait de mourir. Je détestais déjà l'intrigue. Je crus que d'envoyer à Vienne, écrire à l'impératrice, en serait une. J'aurais été maréchal à trente ans.
La maîtresse de l'empereur François P' m'échappait, et, en me retirant ses bonnes grâces, elle voulut pour me consoler me faire lever une garde wallonne à cheval. Je m'occupe de l'uniforme : rouge, velours jaune, broderie d'argent; chevaux, bonnets
et tournure à Tanglaise. Mes jeunes gens auraient été jolis comme des anges. Je crois la chose faite, je m'en vante. Je ne fais point de démarches; la princesse croit que j'en fais. Personne n'y pense. J'aurais encore été, par ce moyen-là, maréchal à trente ans. Je ne le suis pas à plus du double, et je m'en ris.
La bêtise n'allait bien qu'à un homme de génie comme La Fontaine. J'en ai eu souvent de nuisibles, par exemple dans le genre : A qui la bourse? dans l'Étourdi, Sur les premières lignes d'une lettre de la part de l'impératrice, où je lus qu'elle donnait à un autre général le gouvernement que je demandais, j'envoie chez lui pour le lui apprendre et lui en faire mon compliment. Dans l'instant il en fait ses remercîments à la cour et à moi. Je lis ensuite : N'en parlez à personne; cela vient de se changer à l'instant, je crois que vous l'avez. Les Temercîments arrivent à Vienne le même jour qu'on allait expédier mon affaire , et pour me payer de ma précipitation obligeante et de mon indiscrétion, j'en suis privé.
Mon éloignement pour les affaires et toute espèce de calcul, et quelquefois la peur de faire de la peine, m'engageaient à donner aux uns pour me laisser voler par d'autres. Un jour j'ai compté quatorze perruquiers ou domestiques de mes gens. On les appelait commissionnaires. Ils étaient alertes pour que je
les prisse à mon service, ou plutôt me prendre au leur. Ils réussissaient ; dès ce moment , ils en prenaient d'autres et ne me servaient pas mieux que ceux qu'ils avaient commencé par servir.
fai été puni par ob j'ai péché toutes les fois que j'ai eu de la vanité, et c'est bien fait. Je me suis relâché de plus de cent mille écus dans un accommodement que je fis avec une espèce de petit parent de province, sur les prières, les visites, la grâce du duc de Bouillon, aussi son parent , mais qui le trouvait très Joli. On parla de mon désintéressement pendant trois jours. Je crus que cela durerait, que tout Paris au moins dirait : Voilà celui qui n'a pas voulu ruiner ce petit jeune homme , en faisant vendre sa terre de Saint-Félix. On Ta bientôt oublié, et lui tout le premier. Les gens raisonnables qui l'avaient prévu m'ont donné tort , et puis, il n'a plus été question de rien.
Je ne sais pas trop pourquoi je ne profitai pas de familié que madame Du Barry a eue pour moi avant d'avoir de l'amour. Par délicatesse, je refusai de m'adresser à elle pour gagner un procès intéressant, eije lui dis même un jour, h sa toilette, qu'elle me demandait devant le roi un mémoire, que je le don-
T. V, lu
lierais ;\ La Croix, son coiffeur, pour lui en faire des papillotes, que je croyais que c'était le seul moyen lie lui mettre une affaire dans la tête. Elle en rit et le ri>i aussi, qui le répéta vingt fois de suite, car cVtail un mannequin qui avait Tair de marcher par ressorts. Je portais guignon, Je crois, à ce pauvre Louis XV, C4ir je ne ra\'ais pas vu depuis que je lui avais été envoyé de notre armée. A cause des amis de mes amis, des Ghoiseul , dont pourtant je ne me souriais pas, je ne me remis à aller chez madameDa Barry que quelques mois avant la mort du roi. ^^^y
Je ne m'en Ils pas moins une affaire pour eùe avec la priMnière des intrigantes, madame de N — k— n*k— , qui voulut épouser le roi ; et comme elle s'était mise dans la dévotion pour cela, dans une explication avec elle, je lui écrivis: Vos grûces, madame, les gr;\oes du roi et la gnice de Dieu vous donnent des dmits à tout; cependant, etc.
A en eroii^e les anecdotes qu'on a mises sur mon compte, je dis (peut-être que cela est vrai), le jour oii je trouvai toute la cour de Louis XV sens dessus dessous, paivo qu'on avait exilé la comtesse de Gramoiit pour avoir passé avant madame Du Barry eu lui donnant un coup de vertugadin: Voilà ce que c'est que d'en avoir un et de n'avoir pas de considération (c'est ainsi qu'on nomme une espèce de paniers). A propos de cela, la maréchale de Luxembourg, qui y était, me dit qu'il n'y avait que trois verlus eu France : vcrtuchou , vertubleu et vertugadin.
Louis XV étant près de mourir, les courtisans de madame Du Barry l'abandonnaient, suivant l'usage ; et moi, qui l'avais négligée pendant cinq ou six ans, je ne la quittais plus. Je dis à son fameux beau-frère, le roué Du Barry: — La farce est jouée; vous pouvez partir. — Il me répondit avec son drôle d'accent de la province : — Et pourquoi m'en aller? Si Ton me fâche, je mettrai le royaume en république. — Cela avait l'air d'une gasconnade impossible, et le hasard Ta réalisé par des gens plus coquins mais moins spirituels que lui.
Le jeune roi apprit que j'avais donné une lettre de madame Du Barry à la reine pour l'engager à arranger ses affaires, que son étourderie et son désintéressement avaient laissées très mauvaises à la mort du roi ; et il me dit : — Voilà une belle ambassade dont vous vous êtes chargé. — Je lui répondis que c'était parce que certainement personne autre que moi ne l'aurait osé. En allant à Versailles, je passais par Luciennes. EJle a toujours été une excellente personne, et., il y a sept ans encore, très belle à voir et très bonne à connaître.
Qui a pu voir tous les jours l'infortunée reine (Marie Antoinette) sans l'adorer? Je ne m'en suis bien aperçu que lorsqu'elle me dit : — Ma mère trouve mauvais que vous soyez si longtemps à Versailles. Allez passer quelques jours à votre comman-
dément. Écrivez des lettres à Vienne pour qu'on sache que vous y êtes, et revenez. — Cette bonté, cette délicatesse, et plus encore l'idée de passer quinze jours sans la voir m'arracha des larmes, que sa jolie étourderie d'alors, qui la tenait à cent lieues de la galanterie, l'empêcha de remarquer. Gomme je ne crois pas aux passions qu'on sait ne pouvoir jamais devenir réciproques, quinze jours me guérirent de ce que je m'avoue ici à moi-même pour la première fois, et que je n'aurais jamais avoué k personne de peur qU'ou se moquât de moi.
Jugez comme ce sentiment qui a fait place à la plus vive amitié aurait éclairé cette charmante reine, si elle en avait eu pour quelqu'un, et avec quellCi horreur je lui ai vu donner à Paris et de là dans toute l'Europe , grâces aux infâmes libelles , le duc de Coigny, M. le comte d'Artois, M. de Lamberti, M. de Fersen, le prince George de Darmstadt, le duc de Dorset, M. Conway, mylord Strativen, quelques autres Anglais aussi sots que lui, deux ou trois Allemands bien bêtes, etc., etc., etc.
Ai-je vu dans la société quelque chose qui ne fût pas marqué au coin de la grâce , de la bonté et du goût? Elle sentait un intrigant d'une lieue; elle détestait les prétentions en tout genre. C'est pour cela que toute la famille de Polignac et leurs amis, c'est à dire Valentin Esterhazy, le baron Bezenval, Vaudreuil, puis Ségur et moi lui étaient agréables.
Dans le temps de la grande jeunesse de la reine et de la comtesse Jules, un jour que je leur faisais la
chouette au billard , elle se disputèrent et elles se tetlirent pour savoir qui des deux était la plus forte. La reine prétendait que c'était elle. — C'est que vous fiâtes la reine, disait son amie. — Brouillez-vous, leur dis-je, croyez-moi. — Eh bien! si nous nous houillons, dit la reine, qu'est-ce que vous ferez ? — Oh! je pleurerai bien, dit l'autre. Je pleurerai, je pleurerai , mais je m'en consolerai , parce que vous êtes une reine. — C'est ce que sa conduite a prouvé dans d'autres temps plus sérieux. Elle détestait la cour et n'y restait que par attachement et reconnaissance. Il n'y a jamais eu rien de plus vertueux et de plus désintéressé que tous les Jules. La comtesse Kane était celle qui mettait un peu plus de piquant dans la société. Il y en aurait fallu un peu davantage. De peur de faire des histoires, de donner lieu aux caquets, il y avait un peu trop de monotomie.
Qui croirait que c'est quelqu'un (1) qui aimait la rdne, et tous les Jules avec la même amitié, qui a donné lieu, par une étourderie, à l'une des plus méchantes calomnies répandues dans le peuple sur cette malheureuse princesse? A Fontainebleau, il s'éleva tout à coup un orage sur sa liaison avec madame de Polignac. Le chevalier de Luxembourg avait fait un grand projet pour éloigner la duchesse, dont il craignait la bonne petite tète et le cœur excellent, et gouverner la reine. Madame de Poli-
H) Ce quelqu'un, on le devine, est le comte d'Arlois. Comme le maréchal écrivait du vivant de ce prince, i4 avait effacé son nom cité fabord dans le manuscrit.
7n oervRE9 ne i>Ri!tce k ucn. ^H
fïnac dit un jour i) celle-ci : — Nous ne nous û^^| p»s encore assez pour être malheureuses ^ ^H uous séparons. Je sens que cela arrive déjà; bi<^H je ne pourrai plus vous quiller. Prévenez ce to^H là. Laissez-moi partir de Fontainebleau, je ne ^H pas Taite pour la cour, tout le monde en sait tr(^^| pour moi. — Ses chevaux étaient mis. La reine fi^| brasse, lui prend les mains, la conjure, la press^H jette k son cou. La porte (^tait enlr'ouverte; ce ^H (/u'tiH voit ce tableau en entrant. Il se met h ri^H sort en disant : ^Ne vous gênez pas, — etrao^H il tout le monde qu'il a dérangé deux amies. ^|
Le roi dont j'espérais quelquerots un pe^H mérite, que je protégeais pour ainsi dire, do^^| cherchais souvent h élever l'âme par quelque ^H versation intéressante au lieu de ses propos de!H ou de chasseur, aimait beaucoup à polissonner.o^ coups tombaient toujours sur Conflaiis, les Coigoy et les amis des Jules, c'est à dire des Polignac, qu^ j'appelle toujours de même, malgré leur duché, dont ils ne se souciaient pas.
La reine est pan-euue it le corriger de cela. C'était aux couchers que sa majesté se plaisait à nous tourmenter. Il y avait cependant une espèce de tact au milieu de ces jeux grossiers. Un jour qu'il nous menaçait de son cordon bleu, qu'il voulait jeter au n6z de quelqu'un en y accrochant ceux qui comme moi ont des anneaux aux oreilles, le duc de Laval S{ retira. Il lui dit : — Ne craignez rien, monsieur, nela ne vous regarde pas. — Un autre jour qu't
n^étrângla presque par une grosse gaieté, je me lâchai un peu et je dis : — Le roi me touche, Dieu me guérisse ! — Cela n'a duré qu'un ou deux ans ; et souvent, devant le monde, il témoignait de la considération à ceux qui en méritaient. Je l'ai vu corriger une ou deux fois brusquement des gens qui se plaçaient devant moi.
Créqui, grand frondeur, me disait un jour : — Voulez-vous savoir ce que c'est que ces trois frères : un gros serrurier ; un bel esprit de café de province ; un faraud des boulevards. — Ces deux derniers titres étaient la caricature de ce qu'étaient Monsieur, qui avait beaucoup de mémoire et de connaissances et fameux et facile aux citations; et. M. le comte d'Artois, qui tirait parti de sa figure et faisait (pielquefois le joli prince français, ce qui lui allait fort bien, car il a autant de grâce que de bonté, et {le sûreté dans les relations, fai eu le plaisir d'être souvent têtu avec les souverains qui sont quelquefois despotes avec leurs plaisanteries. M. le comte d'Artois, à Fontaine- Weau, voulut me faire aller à la chasse au sanglier 3veclui : — Demain, à sept heures, me dit-il. — Non, monseigneur; d'abord c'est de trop bonne heure, et puis la reine veut que j'aille jusqu'à la croix de Toulouse à cheval avec elle. — Je ne le veux pas. ^Cela ne s'en fera pas moins. — Tu viendras avec iûoi. — Non , monseigneur. — Je t'en donne ma parole d'honneur. — Et moi aussi qu'il n'en sera 'ien.
7â ORUVRES DIJ PRINCE DE LIGNE.
Le lendemain, à six heures, grand tapage à ma porte; le jeune prince l'attaque, je la défends. Il appelle nos amis communs, je me barricade. Il enfonce, me tire de mon lit, chante victoire, m'habille lui-même et m'emporte presque jusqu'au cheval qui m'était destiné ; et au moment qu'il monte sur le sien et qu'il me voit le pied dans l'étrier, je m'échappe. Il se jette presque à bas, me poursuit. Je me cache, il me passe. Je ne sais où je vas ; je traverse les cuisines du roi, où vingt marmitons avec autant de marmites me donnent la chasse, me prenant pour un empoisonneur de sa majesté. Je traverse un cercle de porteurs qui me prennent pour un assassin, et se mettent en campagne après moi avec leurs grands bâtons de chaise.
Le jeune prince prend le change; j'ai le temps de me reconnaître. Je monte au théâtre, je me cache sous une rangée de coulisses couchées à terre. Je suis trahi par des ouvriers qui en descendent. M. le comte d'Artois m'y trouve, découvre mes pieds, veut me tirer par là de ma cachette. Je les tire de ses mains , je m'élance de l'autre côté, et en voulant me dépêtrer des coulisses, j'y rencontre ue grand diable de clou qui, me déchirant toute la joue droite, me met tout en sang. Le prince s'en désole, me console, m'embrasse cent fois, et va à la chasse et à ses sangliers. Je me mets bien du sel dans ms plaie, je l'arrose d'eau-de-vie, je prends mon mouchoir, je trouve la reine qui m'attendait, et je monte à cheval avec elle. C'est ainsi que, quoique j'en souf
MÉHOIRËS.
frisse beaucoup, car il faisait un froid terrible, je soutins la parole d'honneur que j'avais donnée.
C'était à de semblables promenades à cheval, tout seul avec la reine, quoique entourés de son fastueux cortège royal, qu'elle m'apprenait mille anecdotes intéressantes qui la regardaient et tous les pièges qu'on lui avait tendus pour lui donner des amants. Tantôt c'était la maison de N— H— s qui voulait qu'elle en prît le vicomte, tantôt la cabale Choiseul qui lui destinait Biron, qui depuis... mais alors il était vertueux. La duchesse de Duras, quand elle était de semaine, nous accompagnait à cheval ; mais nous la laissions avec les écuyers, et c^était une des étourderies de la reine et l'un de ses plus grands crimes, puisqu'elle n'en faisait point d'autre que de négligence à l'égard des ennuyeux et ennuyeuses qui sont toujours implacables.
Toutes ces promenades du bois de Boulogne , de Verrières, indépendamment des chasses, étaient trop jolies pour qu'on ne les enviât pas. C'est de même qu'on nous a gâté nos charmantes et innocentes nuits de la terrasse de Versailles, qui avaient l'air de bals d'Opéra. Nous écoutions des conversations, nous faisions et essuyions des méprises; je donnais le bras à la reine, elle était d'une gaieté charmante. Nous avions quelquefois de la musique dans les bosquets de l'orangerie, où il y a bien haut, dans une niche, le buste de Louis XIV. M. le comte d'Artois lui disait quelquefois : Bonjour, grand-papa. Un soir, de concert avec la reine, je devais me placer
OEUVDRS ni F>nl?4CK DE DUNE.
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derrière la statue pour lui répondre; mais qu'on ne me donnSt point d'échelle pour descendre et qu'on m'y laissât toute la nuit me fit abandonner ce projet. 11 y avait quelquefois dans tout cela d'intrigue de cour que d'amour. M. le duc de Guignes fut de l'une plutôt que de l'autre. Il donnait quelquefois le bras à Madame et à madame la comtesse d'Artois. Bien des raisons enfin et des méchancetés firent tomber ce passe-temps , car apparemment qu'il est dit qu'on ne peut jamais s'amuser à la cour.
Nous eûmes ensuite des bals de la Saint-Martin à la salle de comédie de Versailles, où il n'y avait que la famille royale et la troupe de mademoiselle de Montansier. On trouva que c'était trop bonne et et trop mauvaise compagnie, quoiqu'il y eut pourtant avec nous tout ce qui composait la maison du roi et des princes. Un masque adressa des vers à la reiae. Ce qui n'était pas une bistoire en fît une. Voilà encore ce plaisir réformé.
La reine, après cela, n'étant plus si jeune, crut pouvoir jouir des bals de l'Opéra aussi tranquille-. ment que la dernière femme de son royaume. Elle ne fut pas plus heureuse là qu'ailleurs. En vérité, je pourrais prouver qu'à commencer par la mort de cinq ou six cents personnes le jour de son mariage avec le meilleur mais pas avec le plus ragoûtant de son royaume, je ne lui ai jamais vu une journée parfaitement heureuse. Les bals de l'Opéra ne furent que le signal d'une nouvelle persécution. La reine, pour n'être pas reconnue, ce
qu'elle était toujours pour nous et même pour les Français qui la voyaient le moins, s'adressait aux étrangers pour les intrigues. De là mille histoires et nulle amants anglais, russes, suédois, polonais.
le n*aimais pas qu'elle y allât d'abord à cause de cela, et puis à cause du lendemain. Elle n'était jamais ennuyeuse qu'alors, car elle avait tant de choses à raconter des masques, et de ce qu'elle avait dit et qu'on lui avait dit , que cela était insupportable. Si nous avions voulu en faire autant, cela eût été plus piquant que ses prétendues aventures.
La reine était charmante à attraper, et il y avait du plaisir à lui tendre des pièges pour l'embarrasser. Si l'on interprétait quelques-unes de ses paroles en libre ou en méchant, elle se fâchait, riait et en était encore plus aimable. Un jour, une femme de la cour, qui avait un amant officier aux gardes, lui donna un bal; elle voulut que l'orchestre jouât tout de suite un air gai : je lui conseillai de demander celui dont les paroles commencent ainsi :
Dans les gardes françaises J'avais un amoureux.
Je risquai cela, puisqu'à la cour, où tout le monde est toujours dans l'ivresse, il n'y a personne qui soit assez de sang-froid pour faire des applications. Car j'aurais été désolé de faire une méchanceté à cette femme et à la reine. Je l'alarmai, je m'en amusai et cela me suffit*
OEUVRES DU fRINCe DE LIGNE.
Je me trouvai tout à coup brouillé avec la reine sans m'en douter, pour je ne sais quelle gaieté que je m'étais permise, à ce qu'elle a dit ensuite, sur l'empereur ou la reine de Naples. Je me mis derrière sa chaise au pharaon, chez madame la princesse de Lamhalle, k mon ordinaire et avec la confiance que j'ai toujours , ne croyant jamais qu'on soit mécontent de moi. Elle ne me parla pas; je crus que c'était à force d'être bien avec elle. Je lui parlai, elle me répondit sèchement; je ne m'en aperçus pas. Madame de Lamballe me le rappela après le jeu : elle en était plus effarée que moi; et, comme elle était aussi bonne que jolie, elle me promit d'en savoir ta raison. Elle me l'apprit le lendemain. Il y avait bal à Paris : j'espérai avoir une explication avec la reine. Elle s'aperçut que j'avais été extrêmement triste toute la journée; car sa bonté, son amabilité, sa grâce, la douceur de sa société m'avaient fait renoncer à Paris depuis plusieurs années. Je ne sais comment cela se fit : la reine dit à madame de Simiane de se faire passer pour elle, lui dit une partie de notre brouillerie, et s'en alla en lui disant que je serais une bonne pratique. Je donnai làdedans. Madame de Simiane me montra ses belles main, qui pourtant ne l'étaient pas autant que celles de la reine ; ce furent ses lettres de créance. Je m'agitai, pleurai, je crois, et me justifiai avec une chaleur incroyable. Elle me dit que nous serions aussi bien qu'auparavant. Je lui représentai qu'on ne pouvait jamais se fier aux rois et aux reines el
XÉMOIKES. 77
que j'avais peur qu'elle ne la fît encore le lendemain, et pe, pour me rassurer, je la conjurais de se pincer le petit bout de l'oreille droite toutes les fois que je me pincerais la mienne pendant le spectacle de la Tille, à Versailles, où je me mettais toujours au pied \ de sa loge. J'eus beau presque me déchirer l'oreille, la reine ne s'occupait pas de la sienne. J'eus occa- ; sion de lui parler en sortant : elle crut que je deve- ' nais fou, et cela la fit tant rire qu'elle oublia bien vite sa fâcherie, qui d'ailleurs n'avait pas été bien forte; et puis de la gaieté il n'y a qu'un pas à l'indulgence. Les gens qui rient pardonnent toujours : à plus forte raison une jeune reine charmante.
Je n'écrirais pas tout cela si l'on devait me lire à présent; mais, cent ans après, ces petites choses, qui ont l'air d'être des riens, font plaisir. J'en juge par celui que me font les souvenirs de madame de Caylus, les mémoires de la mère du Régent, ceux de Saint-Simon, et cinquante auteurs d'anecdotes de la cour de France de ce temps-là. Il y en a cent que j'ai oubliés qui vaudraient peut-être mieux que tout cela.
Après la tournée charmante que je fis avec M. le comte d'Artois à Rocroy, à Spa, etc., il devint malade à Belœil où je lui sauvai peut-être la vie en déterminant la saignée.lbn a dit beaucoup de bien de moi de ce que je lui avais préparé des fêtes qui me coûtèrent peut-être 80 ou 60,000 francs, sans lui en parler, puisqu'il ne pouvait pas en profiter. Il devait y avoir une fête militaire dans le camp d'tfne
Il oeiVRES DU PRIKCC DE LIGNE.
superbe compagnie de mon régiment que j'avais M venir pour sa ^rde, des musiques, des chansons, des spectacles de tous les Ions diOerents, dans difl'érenics parties du jardin. Il n'y eut qu'une illumiaalion de mes temples, îles, bosquets, corbeilles et arbres de tout mon parc, dans le genre des Champs- Elysées de l'Opéra, et à boire et à manger pour quelques milliers de curieux. Le reste ne put avoir lieu. Moi-même je ne profitai pas de ce beau spectacle de la nuit, qui en avait fait un jour d'argent. puisque l'on ne vojuit pas un seul lampion. Je ne quittai pas le prince et m'en allai avec lui à Ve^ sailles, de Belœil, dans seize heures, dès qu'il futeo état de se mettre en voiture. Comme les fêtes tie convalescence sont aussi ennuyeuses que la raaladiei la comtesse Diane voulut lui en donner une à Moutreuil pour le faire enrager. La reine, de moiliÉ dans la trahison, y mène M. le comte d'Artois, qui tremble en arrivant. Le duc do Polignac et Ester- ' hazy, masqués on Amours, se jettent sur lui et 16 tiennent presque garrottés dans un fauteuil, sous son portrait, fait à la diable, oii il y avait cette devise ingénieuse : Vive monseigneur comte Artois! Le duO de Guichc, en Génie, lui tenait, je crois, la tête. L6 duc de Coigny me précédait et chantait : Via M Plaisir, v'ia le Plaisir! J%n avais l'habit et deu< grandes ailes semblables à celles des grands ch^ru" biiis de paroisse de village. La reine, mesdames de Polignac, de Guicbe et de Polastron étaient en bergôres. Do Lille en berger avec un mouton. Nous lui
(hantâmes des couplets aussi bêtes que le jeune rnnce sur son trône, oti il se démenait comme un snragé. Les miens étaient remplis de fadeurs sur son visage ou d'autres traits faits pour rimpatienter. le n'ai jamais rien yu de meilleur goût que cette fête de mauvais goût , qui déjouait toutes celles que Ton donne ordinairement, et il n'y vivait rien de si gai que les témoignages de respect, d'amour, que nous rendions au prince , qui par ses mines nous donnait au diable, et n'avait pas su d'abord si nous n'étions pas de bonne foi.
A propos de ce voyage de Rocroy , tout à coup, en allant de là à Spa« je rencontrai au point du jour une cinquantaine de paysans armés. Je crus que c'étaient des déserteurs. M. le comte d'Artois n'avait pas farmes, ni moi non plus. Au moment où nous le regrettions , cinquante vivat nous rassurent : c'était une bande de mes fidèles sujets qui avaient mauvaise mine mais bon cœur, qui m'attendaient à la frontière de mon petit comté souverain d'Empire que je ne savais pas être sur mon chemin. Ils me menèrent sur mon rocher, où il fallut enrayer ma voiture tout le temps que je restai pour recevoir les hommages du clergé et du magistrat, et puis je continuai ma route.
Il était flartteur d'être des thés et de la société de 'eu M. le prince de Conti , de ses battues de Berti-
chères, de ses autres chasses : je crus lui en marquer ma reconnaissance par un présent qui, selon moi, aurait été curieux en France pour la singularité et la recherche. Je lui envoyai de Bruxelles, dans une voiture compliquée dans le genre du prince, une belle servante de vingt-cinq ans, a\ec une figure et des couleurs à la Rubens, et des échantillons de tout ce que les Pays-Bas produisent en gourmandises fameuses. Cette excellente cuisinière était enterrée dans tout cela. Elle arrive ainsi à TIle-Adam. On jouait, on causait; on l'annonce : — Ah! comment se porte-t-il, ce cher Ligne? dit-on. Conmie nous l'aimons ! Est-il là ? Qu'on demande quand il viendra et qu'on mette tout ce qu'il envoie où l'on voudra. — Je parie que tout cela, avec le voyage, m'avait coûté plus de cinq cents ducats.
A Versailles , où je n'étais pas pour m'amuser, on avait la bêtise de croire que j'avais des intentions politiques, comme plus tard dans mon voyage du Nord : cela n'est pas naturel, disait-on, mais bien adroit d'être ainsi de la société intime de la reine.
Je n'ai vu que deux ministres qu'on peut bien dire avoir de l'esprit : M. de Maurepas et M. de Cobenzl, père de l'ambassadeur. Outre leurs grandes vues
(([QOique le premier fût trop insouciant pour les réa- &er), ils avaient les idées les plus gaies. Une femme de la cour fit demander au premier, pendant le souper, où j'étais tous les jours à son côté pour qu'il me nconfât ses anciennes histoires, des nouvelles d'un courrier qui revenait de l'Amérique; elle voulait étvoir s'il n'y avait pas eu de bataille où son amant mit été : — Madame la duchesse veut avoir, dit H. de Maurepas à son laquais, des nouvelles du courrier : dites-lui qu'il s'appelle La France, qu'il est un peu fatigué et qu'il est allé se coucher. — On lui faisait sans cesse , à souper , des questions aussi indiscrètes auxquelles il faisait de semblables réponses. — Monsieur de Cobenzl avait dans les siennes le genre de M. le Régent. Un Français, qu'il voyait bien ne pas valoir grand'chose, vint se plaindre à lui de ce que son camarade l'avait volé: — C'est beau à vous, monsieur, dit-il, de* ne pas l'avoir prévenu.
Madame de Pulli , femme connue par son esprit et sa galanterie, me chercha partout dans le bal pour m'ajouter, disait-elle, à ses conquêtes. — Cela est bien aisé, — lui dis-je. La conversation fut chaude... Je fus pressant et pressé. — A demain, lui dis-je. — Oh! du repos, dit-elle, j'en ai besoin. — Aprèsdemain donc, soit. — J'arrive : toutes les portes
étaient ouvertes, mais prêtes à se refermer après mon entrée. Je découvre, sur un canapé voluptueux et sous un déshabillé galant, une figure noire et boutonnée. Je m'effraie, je recule; je dis que je suis un malheureux , un coupable , un criminel de lui avoir manqué de respect; je la prie de me pardonner en faveur de l'ivresse du carnaval, et, ajoutant que je ne suis pas digne de ses regards, je m'y dérobe en me sauvant au plus vite. J'avais raconté ce trait de présence d'esprit de ma part; cela était revenu à madame de Pulli. Elle me rencontra le carnaval d'après et me dit que j'étais bien mauvais sujet et mauvais plaisant, mais qu'elle me le pardonnait en faveur de mon effronterie.
Le chevalier de Luxembourg m'avait donné du goût pour la sorcellerie. Je me fis garçon sorcier pendant un an ; mais, malgré mon désir de trouver du merveilleux à tout ce qu'on fit pour m'en montrer, je quittai le métier sans qu'on eût réussi. En vain je passai des nuits chez une vieille comtesse de Silly, au faubourg Saint-Marceau, où elle voyait des esprits, disait-elle, en ma présence ; en vain un certain Chavigny me travailla; en vain un nommé Beauregard, la nuit du jeudi saint au vendredi, fit des tours et des conjurations horribles autour de moi , de M. le duc de Chartres d'alors et de Fitz-James.
Celui-ci, en signant son nom, renversa l'écritoire sur noire pacle avec ie diabie, qui, furieux vraisemblablement de celte inattenlion, ne voulut point venir. — Un abbé Beudet ou Budet me donnait leçon comme maître à danser. U me dit un jour : — Je ne puis point venir demain. Oh ! non, c'est impossible; — et en comptant sur ses doigts — mais aprèsdemain, parce qu'il faut le temps d'aller et revenir de Philadelphie où nous avons uue assemblée d'esprits r{iunis!
Je suis bien fâché d'avoir fait si peu d'attention ;x prédictions du grand Etrella. Ce sorcier arrivait Paris, je menai chez lui M. le duc d'Orléans, rue Promenteau, à un quatrième. Il ne nous connaissait ni l'un ni l'autre. Il lui parla trône, révolutions, Versailles, famille royale, le diable, je ne sais quoi enfin ; mais je me souviens confusément de tout
cela
Je ne conçois pas comment, avec la figure, l'habit, l'accent, la grande queue d'un marchand d'orviétan, Cagliostro a pu faire des dupes; il a été la mienne. Je lui ai présenté une fausse malade : il lui donna de saliqueur jaune et insignifiante; et, après m'avoir conté qu'il avait guéri tout le sérail de l'empereur • de Maroc, il me dit que, lorsqu'il n'était pas sûr de son remède pour quelque malade désespéré, il levait les yeux au ciel (ce qu'il fit alors) et lui disait; — Grand Dieu, si blasphémé par Rousseau et Voltaire, vous avez un serviteur dans le comte de Cagliostro; n'abandonnez pas le comte de Cagliostro! — Et Dieu
<ietiVRp£ t)u pnmcK de ucne.
l'assiste. Il avait cent personnes dans son aaticbaui'^ bre ; c'était à Strasbourg.
J'ai beaucoup vécu avec Dorai, Bernard, Pezai, , Berlin . Pont-de-VesIe, Ducis, Beaumarchais, Bouf- 1 fiers, Ségur, Laptace, Crébiiion fils, Voiseuon, RoM, I Favart, Hume, Métastase, Calzabiggi, Casteilini, et 1 dans un genre plus essentiel, Meilhan et GrilTet. J'ai ' connu aussi Lavatcr et Gessner.
Ce sont de drôles de gens que les gens à talent; ils m'ont coûté bien cher, excepté Prévilie. que je faisais jouer à Bruxelles en lui donnant à souper, et des proverbes, ainsi qu'à Aufresnes. Mais Le Kain, par exemple, à qui je fis jouer Mahomet pour le prince Henri , quoiqu'il en eût un habit, m'en demanda un, et le commanda en or et en argent. — Cela ne doit pas être, lui dit le tailleur. — Eh bien, lui répondit-il, faites-en un tel qu'il le faut, & la vérité, mais avec la fourrure la plus chère, et doublé du plus beau camelot de Bruxelles.
Albanese me dit qu'il meurt de froid. Je lui fais faire une superbe pelisse, et il me dit le lendemain : — Et la coulotte, monsignor ? pourquoi pas une coulotte pareille?
Pour les gens de lettre, je me suis tiré d'affaires
vis-à-vis d'eux avec des louanges contre louanges et autant de vers qu'ils m'en faisaient.
Je fis peur au roi, un jour que je jouais au billard avec lui , en lui demandant un cordon bleu : — Ce ne peut être pour vous , dit-il , parce que vous êtes grand d'Espagne, ce qui est embarrassant pour le rang, et puiâ vos ordres vous empêchent d'avoir les miens. Ainsi, c'est pour quelque recommandation à la diable encore. — Non, sire, lui dis-je; c'est pour Mole , qui veut avoir la plaque du Saint-Esprit pour jouer dans le Malheureux imaginaire. Il m'envoya promener et ne voulut pas qu'il parût sur le théâtre.
^ M. le duc d'Orléans et moi , nous pensâmes être victimes de notre curiosité. Ayant suivi un jour deux demoiselles qui eurent l'esprit de nous séparer
■ au jardin des Tuileries (nous ne voulions que savoir si ce n'étaient pas de jeunes échappées de la maison paternelle, ou quelques mauvaises têtes du grand monde, comme cela est quelquefois arrivé), elles nous conduisirent, aux Champs-Elysées, à une petite baraque où trois jeunes gens, ayant l'air d'essayer leurs couteaux, me prièrent d'aider ces demoiselles, le fus assez heureux pour cacher ma Toison avec ^ne chaîne d'or et une montre de diamants; et louis P^ louis, avec leurs gestes et pourtant des propos
M OEUVaBS Dt PRINCB DE LtCHE.
obligeants, oti me fit donner la douzaine que j'eu avais dans ma bourse.
Une autre fois, sortant fort lard d'un souper ob j'avais sottement perdu tout l'argent que j'avais sor moi, je m'en retournai fi trois heures du matin, au milieu de la neige et de la boue, coucher chez moi, à une demi-iieuc de la rue Saint-Florentin. Je rencontrai une bande de voleurs. Heureusement la sentinelle du Pont-Royal m'en sauva en me disant de m'arréter pour les laisser passer, et il m'apprit qu'on les chercbait. Il ne me manquait plus que d'être déshabillé par ces gens-lii.
11 Taisait mauvais temps. Ségur et moi , nous sortions de chez madame de Polignac. Point de fiacre; personne pour nous en chercher : — Faisons semblant de nous battre, lui dis-jc; une patrouille du ^ guet passera, on nous arrêtera, on fera venir ua | carrosse pour nous mener chez un commissaire. — ,| Nous mettons l'épée à ta main, nous faisons un cliquetis épouvantable, et puis: — Étes-vous mortî — Êtes-vous blessé? — Le guet passe, a peur de nous apparemment, ne nous arrête pas, et nous eûmes, outre la fatigue de devoir aller chez nous 'd pied, encore celle de la bataille.
Une drôle d'idée qu'a eue le prince de Nassau, c'était de rétablir les seconds dans les duels, et il daigna jeter les yeux sur moi à ce sujet. Il devait se battre avec M. de Buzançais. Il vient me trouver pour me proposer de l'accompagner à Quiévrain : —Mon ami, il fait trop froid et je m'amuse à Paris. -Tu refuses ce qui te fera honneur et à moi aussi. - Bel honneur de regarder bêtement des gens qui se tuent! — Non, ce n'est pas cela, tu seras peuttué toi-même. — Oui, par ta maladresse ou celle de ton Buzançais , s'il tire de côté. — Point ; le duc de Luxembourg m'a promis qu'il se battrait avec toi. Cest son cousin, tu es le mien ; nous partirons tous les quatre.
Me voilà consterné; pourtant, cela me faisait rire. faccepte; je pense que le duc de Luxembourg aura moins d'envie encore de se battre que moi. Précisément il dit qu'il est enrhumé ; la partie se dérange ; il m'envoie faire ses excuses par un vieux colonel de son régiment du Hainaut, qui doit, me dit-il, aller à sa place : — Monsieur, lui dis-je, compte-t-il être acteur ou spectateur? — Oh! je ne donne pas là- <ledans, je suis témoin. — Monsieur, en ce cas, je vous donne à ma place M. de Gervasi, major de Nassau, et cette lettre pour mon concierge de Belœil, pour que l'on se batte au moins chaudement après y avoir dormi. Cette lettre se réduisait à peu près à cette phrase-ci que j'avais oubliée, mais que les papiers publics m'ont rappelée : A dîner pour quatre, à souper trois. Enterrement dans mes serres,
et digne d*un grand d'Espagne, car ces messieurs le sont tous les deux.
Il me convenait autrefois pour mon agrément et pour le bien des Pays-Bas d'être de toutes les confréries. Je réussissais à merveille à tous ces soupers de deux ou trois cents bourgeois, bons buveurs, friands et bonnes gens dans ce temps. Aux unes on tire de l'arc , aux autres de l'arquebuse ; à celle de Saint-Antoine, je crois , à Gand , on tirait du canon. — Dieu me préserve, me dis-je en moi-même, de gagner le prix, car cela me coûterait le diable ! — Je vise deux pieds au moins à gauche du blanc, et voilà mon boulet au milieu. Je suis applaudi malgré moi. On me porte sur les mains, je porte sur les épaules mes chers confrères qui jetaient leurs chapeaux en l'air et écorchaient mes oreilles de leurs vivat flamands et par conséquent peu harmonieux. Je demande comment il se fait que j'aie aussi bien tiré, et j'apprends que le corps d'artillerie avait donné ce canon à notre confrérie, parce qu'il était gâté et avait le défaut de donner à droite. Roi a mon corps défendant, je n'en fus pas moins fort aise, malgré tous les soupers à donner et les présents à boire. On me donna le ruban et la médaille, deux canons en sautoir, et il n'y eut jamais plu§ de bonne grosse et presque aimable gaieté dans la ville pendant huit jours.
Il n'y avait pas une ville qui ne me donnât une marque d'attachement. Outre ma confrérie de la Miséricorde d'Ath où j'avais un habit de moine comme les pénitents noirs de Henri III , j'étais de celles de Sainte-Dorothée, reine ou déesse des fleurs, à Bruxelles; Saint-Sébastien, Saint^Ântoine à Gand; je ne sais plus quoi à Anvers. Namur me donne et habille à ses frais, à ma livrée rose, jaune et argent, une compagnie d'Échasseurs qui, de même que tous les paysans de mes terres , restèrent bons royalistes, et le Luxembourg aussi qui avait prêté serment entre mes mains.
Je donnai, en 1773, sur le canal de Bruxelles à Anvers, à la princesse de Bouillon que je croyais aimer et dont j'avais seulement envie , une des plus belles fêtes que j'aie vues. L'eau était du feu, tant il y avait de barques illuminées pour ma société, mes gens, plusieurs bandes de musiciens, les curieux qui étaient bien mille, et mon yacht au milieu de tout cela. Plus de dix mille personnes nous accompagnèrent par terre jusqu'au cabaret de Marli, où je donnai me autre fête terrestre, et de là jusqu'à notre retour en ville.
La même année, toutes les classes, depuis ce qu'on y appelait les Capons (1), jusqu'à son altesse royale
fl] Portefaix Ju caual à Bruxelles.
lui-même (1), furent reçues et traitées à merveille en bals , lampions , buffets , gogaille ou gogaie (je ne sais comment cela se dit, encore moins comment cela s'écrit) au sujet de l'inauguration de la statue de notre bon prince Charles de Lorraine. Bœuf rôti avec des poulardes, etc., dans son corps, enfin tout ce qui me faisait aimer de la bonne canaille avant que la mauvaise et grande canaille fît la révolution.
Il fallait toujours, que je m'amusasse moi-même à amuser le public. N'était-ce pas une profanation et comment me l'a-t-on passée? J'ai donné la Tour de Babel en mascarade. La décoration pareille à la figure de la Bible ; le nombre et l'habit des ouvriers outre ceux de la société qui y travaillèrent, me coûta prodigieusement. Le premier coup d'œil enchanta les deux mille spectateurs, car c'était au grand théâtre de Bruxelles que tout cela se passait. La musique qui exprime ensuite la confusion des langues, confirmée par celle de notre danse qui commença tout de suite , en descendant à la course de notre tour , fit aussi le plus charmant effet. J'aimais, j'étais aimé, et je le savais, car sans cela ni fêtes ni galanterie. Je donnai ensuite la mascarade des Miquelets, dont les habits, la musique et la
(!) Le prince désigne sans doute ici le comte d'Artois,
danse, qui peignaient des spectacles de guerre et de chasse dans la montagne , étaient marqués au coin du goût, de la gaieté et presque de la gloire. On quittait, on reprenait les armes de la manière la plus brillante ou la plus agréable. Je choisissais les airs et faisais moi-même tous les {Programmes.
La vie que je menais à mon cher Belœil, où des guerres, des voyages et d'autres plaisirs m'empêchaient d'être autant que je l'eusse voulu , était fort heureuse. J'allais lire sans être presque habillé dans mon île de Flore, où mon bateau volant retiré me sauvait des importuns, ou bien j'allais voir mes ouvriers. Je revenais me baigner dans mes jolis bains à côté de ma chambre. Je me couchais et me rendormais ou écrivais dans mon lit, à l'ordinaire jusqu'à trois heures et demie que je dînais avec une douzaine d'officiers de mon régiment.
Lorsque le peuple valait la peine qu'on s'occupât de lui , je m'étais donné celle de m'en faire aimer, entre autres moyens, par celui des bals que je donnais dans mon jardin.
9â OEUVRES DU PRINCE DE LIGNE.
(^ Je riais bien de moi-même lorsque dans vingtquatre heures je me trouvais dans la société de la reine et celle de madame Gauthier, paysanne de Belœil, la plus fidèle à l'accent wallon.
Quelle belle existence était la mienne ! Dans vingtquatre heures à Paris, Londres, La Haye, Spa, etc. Je suis allé à Paris une fois pour y passer une heure, et une heure à Versailles, à l'occasion de la dernière couche de la reine (je croiS que ce fut la dernière). Je la vis le quatrième jour. Une autre fois, je menai de Belœil à l'Opéra, dans un coche qui m'appartenait, toute la société qui était réunie chez moi.
J'ai perdu un fils qui s'appelait Albert : je crois qu'il avait quatre ou cinq ans. Les bonnes firent tant pour sa taille qu'elles le rendirent bossu, et les médecins pour sa santé qu'ils le tuèrent, par des expériences. J'ai perdu un autre fils, François, qui aurait été aussi joli que Louis, et que les médecins traitèrent aussi mal qu'Albert.
Mon fils Charles épouse une jolie petite polonaise. Sa famille nous donne du papier au lieu d'argent
danse, qui peignaient des spectacles de guerre et de
chasse dans la montagne , étaient marqués au coin
du goût, de la gaieté et presque de la gloire. On
quittait, on reprenait les armes de la manière la plus
brillante ou la plus agréable. Je choisissais les airs
et faisais moi-même tous les programmes.
La vie que je menais à mon cher Belœil , où des guerres, des voyages et d'autres plaisirs m'empêchaient d'être autant que je l'eusse voulu, était fort heureuse. J'allais lire sans être presque habillé dans mon fie de Flore, où mon bateau volant retiré me sauvait des importuns, ou bien j'allais voir mes ouvriers. Je revenais me baigner dans mes jolis teins à côté de ma chambre. Je me couchais et me rendormais ou écrivais dans mon lit, à l'ordinaire jusqu'à trois heures et demie que je dînais avec une douzaine d'officiers de mon régiment.
Lorsque le peuple valait la peine qu'on s'occupât de lui, je m'étais donné celle de m'en faire aimer, entre autres moyens, par celui des bals que je donnais dans mon jardin.
J'ai fait des réponses qu'on prétend être charmantes, et qui ne valent pas le diable, des saillies, des reparties qui doivent faire mourir de rire. J'ai joué des tours si piquants ! j'ai donné des coups de patte aux généraux quand j'étais jeune et aux souverains quand j*ai été plus âgé ; enfin je dois avoir dit et fait de si jolies choses qu'il n'y a que quelques gens de goût qui ne m'en soupçonnent pas.
Un de mes mots déjoua prodigieusement le roi de Prusse d'aujourd'hui (Frédéric-Guillaume III), et fit du bien à l'empereur, qui craignait qu'il eût des succès à Pétersbourg. Le jour qu'il se fit recevoir mal à propos de l'Académie ' des sciences , où il faisait extrêmement chaud, il eut un évanouissement ; et je dis à l'impératrice , qui me demanda comment avait été la réception : Le prince s'est trouvé sans connaissance au milieu de l'Académie. Comme je n'avais que lieu de me louer de lui, je me permis une petite trahison. Je vis que ce diable de mot courait, je courus aussi après lui, et je prévins le prince en lui racontant que j'avais dit qu'il s'était trouvé au milieu de l'Académie sans connaissance. Cela fit qu'on se moqua les uns des autres. Tout le monde fut content et moi aussi; et plus encore l'impératrice , que je fis confidente de cette perfidie innocente, et qui pen-
sait de même sur son Académie et sur le prince, qui l'ennuyait considérablement.
Un fou d'évéque pendu depuis ce temps-là, oncle de ma belle-fille, s'imagine que j'ai été tout au mieux avec l'impératrice de Russie, parce qu'elle m'a traité à merveille, et se persuade que je serai le roi de Pologne si j'ai l'indigénat. — Quel changement , ditil, dans la face des affaires de l'Europe ! quel bonheur pour les Ligne et les Massalski ! Je me moque de lui, mais il me prend envie de plaire à la nation rassemblée pour une diète ; la nation m'applaudit (1).
Désiré, désigné par la Pologne pour y avoir l'indigénat, je fus le seul qui, de vingt-cinq candidats, l'obtint. Trois seuls opposants se présentèrent; ils manquèrent d'être sabrés. La main que mit un nonce à son sabre, entre autres, avec des menaces si hautes, faillit faire dissoudre la diète et faire couper la tête peut-être à mon trop zélé partisan. J'allai à ces messieurs (les opposants), je parvins à dissiper leurs préventions ; si bien qu'en parlant avec une grâce pour moi et une éloquence pour tous les autres,
(1) Lettres et Pensées, etc.
dignes de ce pays-là, ils dirent qu'en faveur de cetta^j acquisition, qu'ils trouvaient eux-mêmes si hofio»] rable, ils solliciteraient à leur tour chacun cette*! d'un de leurs amis. Gomme il se trouva que T était ministre autrichien , l'autre ministre prussiâfl; et le troisième colonel russe, je m'élançai contre : l'usage dans la salle des nonces , j'embrassai It] moustache de ces trois orateurs : elle m'électrisa,' ] car je devins orateur moi-même. Je leur dis 6B latin : Ne craignez-vous pas de passer pour mauvab Polonais, de protéger des sujets trop immédiats, trop rapprochés des trois cours qui ont partagé votre malheureuse patrie? Je n'en ai pas une si directe que cea messieurs. Je suis de plusieurs pays à la fois : je veux être du vôtre. Je leur pris la main, je les caressai ; et un sgoda général, qui fit trembler la salle trois fois, la fit presque tomber au bruit de» applaudissements universels. Ce fut un des plus beaux moments de ma vie.
Je déplus alors (1) à la reine ( Marie- Antoinette) bien innocemment ; je ne comptais pas, comme elle était en pleureuse pour la mort de sa mère, la voir en public. Un de ces officieux, de ces gens qui voient et entendent de travers, me trouve chez la comtesse Diane, où je débarque à Versailles, pendant
(i) Lo pviDce était alors de retour à Versailles.
;rand couvert de la reine. — Elle vous sait arrivé, dit-il , et trouve mauvais que vous n'y alliez pas it de suite. Tai la bêtise de le croire, j'y vas; la lUe se met à pleurer devant toute la cour assistant . dîner du dimanche à l'ordinaire et me dit en sorûl de table : Vous deviez épargner cette scène ablique à ma délicatesse, et puis vous n'êtes pas ssez autrichien pour ignorer les usages de ce pays- M. Je lui expliquai la cause de mon indiscrétion, et cet orage passa comme bien d'autres , quand on vit tos le cercle des tempêtes.
Cest mon opinion qu'il faut être discret et retenu auprès des têtes couronnées. J'ai toujours été convaincu qu'on ne pouvait pas leur rendre un plus grand service que de les faire parler et de les mettre ileur aise. Il n'y a de précaution à prendre que de ûepas s y mettre soi-même.
A propos de flatterie, l'empereur me disait un jour, pendant notre charmant voyage (1) avec elle (Catherine II) : Vous me faites jouer, messieurs, un mauvais personnage. Je veux flatter, moi , tout comme un autre ; mais il n'y a pas moyen. D'abord mon cher
'\; Voyagfton Criméo.
98 OFXVRËS Dlî PUINCE DE LIGNE.
ambassadeur (M. de Gobenzl) va à bras raccourcis et lui casse le nez à grands coups d'encensoir. Vous (en s'adressant à moi) , qui lui en donnez sans qu'il y paraisse, comme si cela vous échappait, vous n'allez pas mal votre train. M. de Ségurva le sien en madrigaux et en chansons ; et jusqu'à ce diable d'Anglais, M. de Fitz-Herbert, avec un air distrait ou d'humeur ou de peu exagéré, ses flatteries n'en sont que plus piquantes.
Je fus bien utile une fois à Joseph II pendant notre voyage en Crimée. La seconde journée, après l'avoir rencontré en quittant nos galères du Boristhène, j'allai chez lui le matin, et je le trouvai désolé de ce qui venait de se passer. — A quelle heure se lève l'impératrice? me dit-il. — Elle est levée depuis une demi-heure, lui répondis-je. — Elle sait donc à présent ce qui s'est passé. — Peut^on savoir?... —-Oh! rien et beaucoup. J'ai caressé, c'est à dire j'ai pris peut-être un peu plus que sous le menton une fille assez jolie. Son maître l'a rossée, m'a dit des sottises, et je crois, par le bohème que je sais , qu'il a ajouté qu'il allait se plaindre au gouverneur de la province. Or celui-là fait rapport de tout; — Oserai-je demander à votre majesté où est l'esclave , le maître et le gouverneur? — Oh! ma foi, cherchez la fille, son maître est là. — Je cours. — Je vous suivrai.
Je rencontre la fille derrière la porte d'une grange;
prends des libertés; l'empereur arrive et ne peut empêcher de rire de la manière dont j'arrange les Œaires. Je lui dis : Sire, elle ne pleure plus, c'est léjk quelque chose. — ^Je vas trouver le maître, je lui Sais voir mon uniforme russe de gouvernement, et je lui dis un tas d'horreurs et de jurements qu'on sait dans chaque .langue qu'on ne sait pas, des ïkraek et des Jébénanath. Je lui dis, ou plutôt lui fais signe que c'est pour avoir rossé son esclave, et le menace de me plaindre à la matouschka. Cet homme me baise la main , court baiser celle de l'empereur qui était aux écoutes, et lui et Gobenzl, qui craignait dépasser pour son Mercure, furent pleinement rassurés. — Je ne pus m'empêcher de lui dire : Voilà à quoi sert l'uniforme russe, car j'avais remarqué que, prouvant trop que je n'étais que son camarade de voyage et point du tout à sa suite, il lui avait un peu déplu.
Je crois encor rêver quand, dans le fond d'une voiture à six places , qui est un vrai char de triomphe, orné de chiffres en pierres brillantes, je me trouve assis entre deux personnes sur les épaules desquelles la chaleur m'assoupit souvent, et que J'entends dire en me réveillant à l'un de mes camarades de voyage : J'ai trente millions de sujets, à ce guon dit, en ne comptant que les mâles. — Et moi r'ingt-deux , répond l'autre; en comptant tout. — II
me faut, ajoute Tune, au moins une armée de six cent mille hommes depuis Kamscbatkajusqu*àRiga. — ^Avec la moitié, répond l'autre, j*ai juste ce qu'il me faut (1).
Après avoir traversé les lignes et les déserts Pérécop, oii nous sentîmes tout d'un coup des bouffées de chaleur, nous nous trouvâmes lancés sur une pente rapide; les seize petits chevaux tartares ne purent soutenir le char brillant dans lequel nous fîmes notre entrée en Crimée. L'impératrice, qui n'a jamais peur, ne voulut pas qu'on essayât de les arrêter. Je la regardai dans le moment où il y avait le plus à croire que nous allions périr, je regardai aussi l'empereur, qui faisait bonne mine à mauvais jeu. Les seize chevaux se culbutèrent tous les uns sur les autres, ce dont je m'étais douté, et cela nous sauva la vie. Quelle différence c'eût été pour l'Europe! Soixante millions d'habitants dans une minute étaient près de changer de maître. J'entendis des Allah! Allah! bien touchants de notre escorte tartare, qui invoquait le ciel pour conserver les jours de sa nouvelle souveraine.
Voici encore des traits du portrait de l'impératrice de
(i) Lctlres et Pensées, olc.
Russie : c'est un mélange d'âme et de bon sens, d'élévation et d'énergie. Ce sont là les quatre colonnes qui soutiennent le grand colosse qu'elle gouverne. Elle n'a pasja conception facile : il ne faut jamais lui faire une plaisanterie bien fine, elle l'entend souvent à rebours ; il faut qu'elle soit simple comme elle est et comme elle en fait Sa Majesté est un peu susceptible : si on a. effarouché une fois son amourpropre d'impératrice, soit du côté de la guerre ou des finances, ou même de son climat, elle n'est plus i son aise; et, loin -de se venger, même d'une offense réelle, elle diminue seulement de sa familiarité et l'on a de la peine à y rentrer. Elle a une bonhomie si extraordinaire qu'après un long travail, qu'on a cru être un traité d'alliance ou de partage de •ïurope ou de l'Asie , il se trouve qus c'est pour les affaires d'un de ses amis, qu'elle veut engager, par exemple, à ne plus faire de dettes. — On peut dire d'elle aussi qu'elle a tous les goûts sans avoir de goût...
Pour prouver ce que j'ai dit plus haut de sa manière d'entendre de travers, je rapporterai le trait suivant, qui m'a bien amusé, quoique j'aimasse beaucoup M. de Ségur. Après une victoire, on chante partout le Te Deum : c'est l'usage en Russie qu'un ministre du cabinet lise après à haute voix la relation de la bataille avec le nom des tués, des blessés et de ceux qui se sont distingués. L'affaire heureuse cl singulière de Kinburn , qui me fit partir le lendemain pour l'armée, procura dans l'instant ce Te
Deum. L'impératrice, en traversant, pour en revenir, la salle oii on lui baisa la main^ dit à M. de Ségur : — Je vous demande bien pardoïi de vous avoir tant fait attendre. En flatteur aimable et de bon goût, il lui dit : — Madame, j'ai pris mon parti, quoique avec peine ; car ce sera insupportable , nous allons avoir de ces cérémonies-là tous les jours. Pour cette courtisanerie, qui voulait dire qu'il s'attendait sans cesse à des victoires, l'impératrice me dit : — Avez-vous vu l'humeur du comte de Ségur? Ces Français ne peuvent s'babituer à mes succès. En vain je voulus la dissuader. Avec l'air de la plus grande présence d'esprit, elle n'écouta pas, ou comprit peut-être que je lui donnais raison. Ségur n'était pas heureux en compliments. Un jour qu'on parlait devant elle de Pierre P% et que je dis, sans esprit mais avec vérité, qu'elle valait mieux que lui, Ségur le lui disait avec la plus grande finesse : — Vous avez raison, lui ditelle, monsieur le comte , de dire qu'on ne peut pas nous comparer. Il se donnait au diable, et moi, je n'en pouvais plus de rire.
Je me souviens d'un jour qu'on parlait de courage. L'impératrice me dit : — Si j'avais été homme, j'aurais été tué avant d'être capitaine. — Je lui répondis : — Je n'en crois rien, madame, car je vis encore.
Entre toutes les circonstances où j'ai pu apprécier sa haute raison , il en est une que je me rappelle en
ce moment. Lorsque je fus chargé de lui faire un plan pour concerter les opérations de nos armées avec les siennes : — Écrivez, me dit-elle, à Tempeïeur que c'est ainsi qu'on finit toujours par brouiller des alliés. On ne peut jamais fixer au juste, et surtout de si loin, l'exactitude des engagements. On se plaint toujours les uns des autres. Nous avons le même but. Que chacun y aille à sa façon. Ce que chacun fera pour son intérêt servira à celui de l'autre. Je suis sûre de son amitié, il est sûr de la niieane : voilà tout mon plan. — Par principe, soit pour qu'elle ne soit pas entraînée dans la conversation, soit parce qu'elle veut éviter l'ennui (qui est tout ce qu'elle redoute le plus), elle ne permet pas te lui parler d'affaires. Tout doit passer par ses ministres, qui ne sont que des canaux pour aller à son océan de sagesse : car c'est sa tête qui est son cabinet. L'impératrice n'est jamais plus grande que dans les revers. Elle donnerait le dernier de ses diamants, le dernier pouce de son immense domination, et sa vie, plutôt que de faire, je ne dirai pas une bassesse , mais une démarche qui ne fût pas honorable. Et c'est en elle qu'on peut remarquer sur tous 'es points la différence de l'exaltation et l'exagération.
Ce qui prouve que l'impératrice n'a pas su le genre d'horreur dont on l'a accusée, c'est qu'un jour, eu plaisantant, elle nous dit : — Étranglons monsieur Narischkin. — Elle s'est doutée seulement qu'on la croirait auteur de la mort de Pierre III; car, lors-
qu'oïl vint la lui annoncer chez le comle Panin, i^ elle était, elle se trouva mal : et ce ne pouvait étn (lé désespoir de la mort d'un homme qu'elle avait délrûné, qui l'aurait lait enfermer le lenderaaiHi mais qu'elle n'avait point ordonné de faire péiir. I^ gens de ce fou, à qui j'ai parlé à OranienbatHn, i-acouleut toute l'histoire h qui veut l'entendre. Mais un mauvais sujet comme un monsieur de Ruihières, des Massons, des Chantreau, et autres, ont voalit piquer la curiosité et intéresser la méchanceté ^ toute l'Europe, de même par !a mort du prifiW Iwan et celle de la grande-duchesse. C'est pir amour pour la vérité et pour que rien ne troub]âtl8 D plaisir que j'avais d'être toute la journée avec ell8 D que j'ai éclairci tous ces faits. 11 n'y a qu'à voir riin- 1 pératrîce, l'entendre et savoir l'iiisloire de sa M& | pour être sûr de sa bonté, de sa justice et de soû . inaltérable douceur.
Amant de l'impératrice est une charge de cour. Je les ai presque tous connus : le premier est un Soltikoff, le second roi de Pologne (Joseph Poniatowski)» le troisième Orloff, le quatrième BaziliskofT, le cin-quième Potemkin, le sixième Sabatowski, le septième Soritsch, le huitième Korsakoff, le neuvième Lanskoi, le dixième GermanofF, le onzième Manonoff, et le douzième SouhofT. Ils sont aides de camp, ne se donnent point d'air vis à vis d'elle et très peu ou point longtemps vis à vis des autres. Il n'y a pas la plus petite inconvenance ni même de prédileetioi marquée en public.
fai quelquefois été juge des procès entre Timpé-* ratrice et Manonoff. Cela ne pouvait qu'être très agréable pour moi. Je faisais plus de plaisir à Catherine en la condamnant que si je lui avais donné raison. Ma reconnaissance de l'amitié du prince Potemkin m'engagea à en inspirer malgré moi à ^nonoff, un jour que la dispute fut plus sérieuse, et qu'il prenait son parti en disant : — Le prince peut dire à Votre Majesté ce qu'un général de Louis XIV lui disait : Je vais combattre vos ennemis et vous laisse au milieu des miens. — Je savais que j'avais tort. On ne peut avoir aucune vertu quand on se mêle d'affaires : c'est horrible à dire. Enfin, ne pouvant pas être assez sûr d'ailleurs que le prince ferait autant de sottises , je fus pour lui bien mal à propos.
Le grand-duc de Russie (plus tard Paul P0> î^vec ïui,ce qui est singulier, j'étais aussi bien qu'avec sa Dière, et à qui je reprochais toujours de ne point s'en rapprocher assez , puisqu'il prend toujours vis avis d'elle l'air d'un courtisan disgracié, me disait du mal de sa nation, prétendant qu'on ne faisait qu'attraper l'impératrice, et croyait tout ce que nous avions fait et vu en Tauride n'était qu'une fable. Je lui dis : — Il y a eu de l'escamotage , mais il y a eu aussi beaucoup de réalité. Comment voulez-vous, d'ailleurs, monseigneur, qu'une femme puisse tout approfondir par elle-même, grimper les montagnes et descendre des sommets pourvoir le derrière de la loile? — Sans doute, me répondit-il, cela est impos-
IIW OEl'VRES DL PRINCE DE LIGNE.
siblc : c est pour cela que ces gueux de Russes oe veulent être gouvernés que par des femmes. —La grande-duchesse baissa les yeux, et nous fûmes tous les trois pendant un quart d*heure aussi eml)arpassés Tun que l'autre après que cela lui eut échappé. >
Deux tiers de Catherine et un tiers de Paul I*, ^ aurait fait le plus grand, le meilleur et le plos heureux souverain du monde, avant que celui-ci fût devenu tout à fait fou. /
Avec cela, quoi qu'il ne fût pas dur naturellement, il (Joseph II) avait pris sur lui de le devenir. Mylori Mamsbury (Malmesbury) me demanda un an avant l^ commencement de son règne ce que j'en prévoyais- Je lui dis : Ce sera un homme qui aura des velléité^ ot qui ne les satisfera jamais. Son règne sera un^ envie continuelle d'éternuer, ou, si vous le \o\x\C^ oiu*oro, ce sera une érésipèle comme celle du corp^ î» laiiuolle il est sujet.
Oo prince qui, sans cette inquiétude, cette agita-' lion (|ui Ta conduit au tombeau, aurait été le meillour souverain, a été méthodique jusqu'à son dernier moment; il défendit qu'on exposât dans la chapelle le corps de l'archiduchesse, puisque demain m après demain, dit-il, c'est le mien qui doit y être
lacé. Il faut le mettre ailleurs, oii il ne dérangera ersonne. Et il désigna l'endroit.
Systématique en tout, il comprimait tous ses bons nouvements lorsqu'il poavait croire qu'il allait y céder. Dès que, dans une conversation, il s'apercevait qu'il était prêt à montrer un peu de confiance, il se reprenait bien vite, arrêtait sa manière aimable pour s'en donner une gênée et réservée.
lime dit un jour qu'il n'en pouvait plus d'avoir tant travaillé et se plaignait de ses yeux. Sur ce que je lui reprochais cet excès , il ajouta : — Comment faire dans mon pays (l'Autriche) sans esprit et sans âme, sans zèle et sans cœur à l'ouvrage? Je me tue parce que je ne peux point échauffer ceux que je fais travailler, mais je ne voudrais mourir pourtant qu'après avoir tellement monté la machine qu'elle
ne pût plus se déranger, même quand on en aurait
envie.
; Un jour qu'étant de service chez l'empereur Neph, lorsque j'étais des trente-six adjudants-géné- ^ux plutôt que chambellans, un prêtre italien, avec i^ne mine si singulière, si scélérate, si ce n'était ^rée, vint me prier de l'annoncer. Je ne le fis point. C'était dans le temps que, comme un enfant, il touchait à tout, et qu'un capucin vint me dire qu'il arrivait pour prier sa majesté de permette au courent de chanter du nez comme à l'ordinaire. Il avait
im ŒUVUES DL PRINCE DE LIGNE.
défendu à ces révérends pères de psalmodier à leur / façon.
rétais lieutenant-général commandant les troupes aux Pays-Bas, sous les ordres d*un bonhomme qui avait plus d*âme que de tète et qui m'aurait laissé faire. Je pars pour le fameux voyage de la Tauride. Jamais les premiers mouvements de la révolte (des Pays-Bas) n'auraient paru si j'étais resté à mon commandement. Si Tamitié qu'on avait pour moi ne m'avait pas sulH pour les arrêter, une seule menace de ma part en aurait fait trembler tous les auteurs, et un seul coup de canon (s'il l'avait fallu absolument) chargé à poudre , les aurait fait mourir. Il n'y aurait point eu de cocarde nationale ni de volontaires. C'est toujours le bien prétendu qui commence ces mouvements. Il ne peut se faire, s'il y en a, que dans les huit premiers jours. Les troupes populaires sont ridicules huit jours de plus et dangereuses encore huit jours de plus. Le principe d'armer les bourgeois contre la canaille étend l'empire de celleci. La distance n'est pas assez grande pour que l'intérêt, l'ambition, l'ivrognerie et la légèreté ne rapprochent ces deux états, qui n'ont de différence qu'un habit plus ou moins fin, ou bien plus ou moins troué. .
J'aurais encore tout raccommodé si l'empereur
MÉSiOIRES. 109
ait voulu me permettre de partir de Barczisaral Qoiqu*à mon grand regret) ainsi que je lui proposai, uelle différence! c'est là que tout a commencé. Le Buple a appris qu'il avait plus de bras qu'il ne royait, et on ne lui a pas prouvé qu'on avait plus letête que lui.
Ainsi l'on prétend qu'un jour que Joseph II me Idemanda, dans le temps de ses innovations aux 'Pays-Bas, ce que l'on y pensait de lui; je lui répon- 'iis : On dit que votre majesté veut notre bien. Je ne
tfen souviens pas; c'était peut-être, si je l'ai dit, , pour m'amuser, car au contraire le peuple aurait
moins payé à l'état.
1 n m'est souvent arrivé de taquiner l'empereur j Joseph; mais il y avait bien des ressources avec un iomme aussi aimable et qui avait des qualités si 'Snpérieures. Deux ou trois fois entre autres, à Prague, chez madame de Vallis, je lui dis quelques vérités assez dures devant tout ce qui composait la société. Il y avait du haut et du bas dans sa manière
de me traiter. Cependant j'ai toujours découvert de sa part de la considération pour moi , lorsque quelque caprice ou peut-être quelque caquet Tempêchait de me témoi^er de Tamitié.
Quel moment que celui de voir finir et souffrir un grand homme qu'on a vu si souvent se jouer de la mort, et qui enfin tombe entre ses mains comme une créature ordinaire ! Le maréchal Laudohn rappelait depuis huit jours , à cause des souffrances terribles que l'ineptie d'un chirurgien lui causait. Un jour avant d'expirer, il me reconnaît. La porte était ouverte, il m'aperçoit dans son antichambre, m'appelle d'une voix épouvantable, et lui qui, me parlait toujours en allemand, voulant s'essayer en français, me dit : Cher prince de Ligne, je suis terrible! Cela était vrai, mais non pas ce qu'il voulait dire : il voulait me faire entendre qu'il souffrait terriblement. On ne peut pas se faire une idée de ce que j'éprouvais. Je voulus me jeter sur la main de ce vieux et respectable soldat pour la lui baiser avant qu'il mourût. Je suffoquais; on fut obligé de m'emporter hors de sa chambre. — Il avait de la simplicité d'un enfant et de la crédulité d'une dupe. Un intrigant le fit Écossais et lui fit signer Loudon, au lieu de son nom tel (lue je l'ai écrit plus haut et qu'il l'avait signé toute sa vie. Sa femme le fit de même catholique; il crut
MÉMOIRES. in
rêtre sans trop rien savoir sur la religion. Tant mieux; il est peut-être sauvé.
Lorsque l'empereur Léopold, grâce à deux personnes qui se disent mes amis, me fit un passe-droit à Francfort, en ne me faisant pas maréchal, je lui demandai en allemand par la voie du conseil de guerre, et de la manière la plus sèche et la plus outrageante pour lui, la démission de tous mes emplois. Il en fut alarmé ; mais ce qui lui fit encore plus d'effet, c'est que moi qui ne danse jamais, je dansai par hasard ce jour-là en sa présence, à un bal chez l'ambassadeur de Naples. Je fis bien plus sans m'en douter : Louise Hardegg m'étant venue prendre à la galopade, comme il arrive souvent de prendre dans les spectateurs celui qui s'y attend le moins, je jetai mon épée à terre avec un fracas énorme de bruit de chaîne, presqu'aux pieds de l'Empereur. Je ne pensais seulement pas à lui; c'était de gaieté; je venais d'apprendre que Charles (1) me revenait d'Ismaël chargé de gloire , avec une blessure qui n'était pas dangereuse. L'empereur fut furieux, et cependant, ayant sucé en Italie le lait de la dissimulation , se contint assez pour m'assurer le jeudi d'après qu'il allait me faire maréchal dimanche. Je ne le suis pas, et cela m'est égal ; et, pour le
(1) Charles, fils du prince de Ligne.
oim 1*» *f*fpifnii£iie -f r.-oiii^mHL »ar ses- Il
*>BUUI >fL mt ^K JBfr JfllllII^ JipBBHtt^ ^
Xr>n prtneer 'lurâpie je tâeâe x sûr sK&aipi en onlre et que ie a a porie »& f oifiîflaîie. viprifl ff en perdre oo, et je a'en suks 3S& ikôe: ci cHui qiii^ voM avex remis an coBsêi 'le jnef». vv)fM ;)i to'ijoor^ rendu justice «ians xan i^tBor. vofift m'aviez renilu on peu pins «ie josùce à ffl voim auriez été persuadé «ine votre ivaneeu ^énifé, mérité et promis, ne pouvait être reçu rjfie p6iir peu et par des combinaisons reiadvi^ r{uel<|iie!viinj^ de vos confrères. Sais enrin tout c e^^t p^ftfté; il vaut mieux nen plus parler. Tous g derez v^^ emploi», vous en aurez de nouveaux <u>n tem(iA« ^it nofis ^rons bons amis comme devant, ie aiiIa persuadé et convaincu de votre 2 et dttdchem^;rif ^}\\v mon service et ma personne vous devr/ T^tr^/ rie IVnitime et considération a laquelle je flui» votnj nfrectionné.
Léopold.
Mon prince, pardonnez que je ne réponds que si ard à votre lettre, ne l'ayant reçue que depuis hier. La situation dans laquelle vous vous trouvez présentement et que vous m'y exposez, ainsi que la demande lipie vous y faites, est plus que juste. Vous pouvez être persuadé du zèle avec lequel je m'intéresserai tans cette juste cause, surtout pour vous, mon ffince, que j'estime personnellement et qui avez tonné les preuves les plus évidentes de votre zèle d de votre attachement pour toute notre maison. Soyez persuadé que mon père et nous tous, nous les reconnaissons, et que, pour mon particulier, je ne désire qu'une occasion pour pouvoir vous témoigner les sentiments avec lesquels je ne cesserai ! d'être votre très affectionné.
François.
Vienne, ce 27 octobre 1790.
Je n'ai jamais fait de mal à qui que ce soit. Si j'avais été méchant, on m'aurait fait plus de bien. Je n'ai guère à me plaindre de personne, mais je me souviens à présent d'un libelle qu'un nommé Masson (à ce que je crois), espèce d'avocat de Nivelles, a fait contre moi. J'eus bien de la peine à obtenir qu'il ne fût pas puni; il se donna pourtant celle de se sauver du pays pour quelques mois. Ce qui prouve encore plus que son petit livre qu'il ne me connaissait pas.
Parmi plusieurs traits que j'ai oubliés, il y avait
>rt OBUVRES UL' PRIKCeW UGKE.
tlaiis co libelle {le seul écrit de ce genre dont je më souvienne, car du reste il n'a jamais circulé même une chanson ni une épigramme contre moi) tju'unfi iiiarcliaude de modes de Pétersbourg, nommée CholuzolT, m'avait fait jeter par tes fenêtres, que j'étatg* un peu poltron, et qu'à mon entrée de gouveraeur du Hainaul, j'avais l'air d'un vieux sultan entouré de ' filles dont je m'occupais uniquement, et que j'avais été assez bète pour prendre de bonne foi des acclamations de Vive le prince patriote ! Ce dernier point est vrai. C'était dans une église où je prêtais, jecrois, ou faisais prêter serment. J'acceptai ce vivat avec les autres, ne raè doutant pas que son crieur y entendit malice. Pour le sultan, il m'avait fait trop d'bonneur. . Il est vrai que, pendant la marche ennuyeuse de l'entrée, des filles très jolies me jetaient des bouquets dans ma voiture, et que, la foule les arrêtant près de la portière, je les remerciai beaucoup et leur dis que je les trouvais charmantes. Pour poltron, ee monsieur avait tort. Quant à cette madame CliotuzofT, dont je ne connais le nom que parce qu'un général le porte, je ne sais où diable il a pris sa chienne d'histoire; il n'a pas dit qui étaient les jeteurs parla fenêtre et ce que j'avais fait pour le mériter. Quelques grandes dames, et l'obligation que j'avais de passer la plus grande partie de la journée à la cour, ne m'avaient pas laissé l'envie ou le temps d'avoir des aventures de ce genre. Ce monsieur a encore eu tort. Le seul reproche qui pourrait n'être pas toutà fait mal (oiiiié , c'est ce qu'il dit de mon entrée, qui lui
parut plus bizarre que magnifique. La guerre venait de finir, et la révolution des Pays-Bas qui m'avait coûté cher aussi. J'aurais pu faire des dettes en galonnant mes gens sur toutes les coutures; je crus au contraire que le peuple me saurait gré de ne point étaler trop de faste. Et comme j'avais deux Turcs, quatre housards, des Russes avec leur barbe, et un Tartare avec deux dromadaires, cela pouvait lui procurer sa comparaison ingénieuse avec Tamerlan ou un empereur de la Chine, car je ne me souviens plus bien à qui il trouvait que je ressemblais.
Je me suis toujours souvenu de ce que disait le père Griffet, qu'il fallait être du parti de ceux qui signent leur nom de baptême tout court.
La brouillerie causée par des amis trop adroits et des ennemis trop éveillés du baron de Breteuil et de M. de Galonné a fait le malheur de la France, et par conséquent de l'Europe. Je me suis mis vingt fois à leurs genoux pour raccommoder l'excellente tête de l'un et l'esprit pénétrant, quoique trop léger, de l'autre, dont la réunion était nécessaire pour rendre l'administration excellente.
Je suis peut-être la cause innocente des massacres de Lyon pour y avoir fait siffler Collot-d'Herbois, mauvais comédien qui en opprimait un bon, nommé Chevalier, que je protégeais. On sait que ce misérable a dit en commettant tous ces crimes que c'était pour se venger des affronts qu'il avait reçus dans cette malheureuse ville. — Parmi les désastres dont je puis me croire la cause involontaire, je dois mettre aussi d'avoir fait le malheur de la Pologne en contribuant à faire mal recevoir Ignace Potocki à Kioflf par l'impératrice de Russie. Je l'avais promis au roi. De là, il se jeta lui et son pays à là tête du roi de Prusse. De là la constitution du 3 mai et toutes les conséquences qui s'ensuivirent.
Un spectacle fort touchant pour moi fut de voir Monsieur arriver à Coblentz et se réunir avec tous les Français de M. le prince de Condé à ceux de M. le comte d'Artois. Je leur conseillai de marcher le lendemain en France, presque sans armes, s'ils n'en avaient pas, d'essayer des échelles ou des intelligences dans une forteresse quelconque des frontières. La France était sauvée.
J'ai eu à Tournay, au théâtre, un autre moment bien touchant et bien agréable. J'y allais par hasard (le Belœil, au premier moment de l'émigration. On jouait Richard Cœur de Lion. Ou me vit dans ma loge attendri à l'air : Richard! ô mon roi! On m'ap-
plauditàtout rompre. De vieilles et jeunes françaises se jetaient hors de leurs loges; tout le parterre composé de jeunes oflSciers français, qui sautèrent sur le théâtre pour l'assaut, ne cessait de crier : Vive le Roi ! vive le prince de Ligne! Je n'en pouvais plus. Il y eut un trait dans la pièce où l'on prometmettait de venger le pauvre roi prisonnier : je m'avançai en applaudissant avec l'air de vouloir y contribuer. Je le croyais alors , et il était vraisemblable qu'on m'y employât. Ce mouvement remarqué me valut encore des battements de main, qui ne finirent que pour s'essuyer les yeux innondés de larmes.
Au commencement de la révolution française , on croyait peut-être que je jouerais un rôle dans les armées des puissances qui s'y opposaient. Je reçus une lettre du club deMâcon, signée par un M. d'Aumérat, maréchal-de-camp d'autrefois, que j'avais connu, où l'on me signifiait qu'on se déferait de moi et qu'on brûlerait Belœil , si je m'avisais d'être aristocrate.
Dans une tournée que j'ai faite dans mon gouvernement, pendant le petit espace de temps que les Pays-Bas furent à l'empereur, un M. de Lacombe entra chez moi sans se faire annoncer et me dit : Monsieur, je suis jacobin, mais las de l'être; pour qu'il n'y en ait plus, je rentre en France avec des preuves de malversation et d'infidélités de quelquesuns de mes camarades, commissaires aussi à Saint- Domingue, pour les faire guillotiner et gagner par
là laconliancede la Convention. Ensuite que voulezvous que je sois pour mieux trahir? Général dans Paris ou à l'armée? commandant de place? des conseils ? Cela m'est égal. Voulez-vous un parti en France pour vous personnellement? Il y en a un pour le due ' d'York et un pour le duc de Brunswick; mais vous êtes plus connu et aimé que ces messieurs. On dit, monsieur, beaucoup de bien de vous en France, où Ton sait que vous passez une partie de votre vie.
Je le remerciai de la royauté, j'abdiquai dans l'instant, et, ne sachant pourtant pas s'il était fou tout à fait, je l'engageai à faire rendre aux Autrichiens Lille pour commencer à nous inspirer de la con- | fiance. Je ne sais pas ce qu'il est devenu et si réellement il ne voulut pas produire quelque mouvement en France, car il me semble que j'ai lu son nom • parmi les guillotinés de ce temps-là. y
Quelques commérages de femmes , quelques so^^ dits, redits et malentendus pouvaient avoir refroi^^ Farchiduchesse (1) à mon égard; mais, sans quej'^^^ su pourquoi, elle a eu Tàir de prendre au tragiqii- ^ comme manque de respect pour toute sa famille, quiproquo d'adresse et de maladresse.
Mon adjudant Deltinger mit sur une lettre
(l) Maric-Cl»ristinc. Elle gouvernail les Pays-Bas coujoinleitt^ avec son éponx, le prince Alhcrl.
MbMOlRKS. lU)
prince Albert Tadresse de ma femme, et a celle-ci l'adresse du prince Albert. J'écrivais de Paris : j'avais proposé à l'archiduc Ferdinand et à son archiduchesse de venir à Belœil, et j'offrais le même rendezvous aux altesses royales de Bruxelles. Or, je disais dans ma lettre, qui fut remise au prince Albert, en parlant des altesses royalea de Milan : Nous serons débarrassés bientôt de ce Post-Zug archiducal.
Cette bêtise d'attelage, qui d'ailleurs n'était bonne ni à écrire ni à lire, mansit alta mente repostiim, et m'aliéna tellement l'esprit de cette petite cour que le prince ne songea pas à me demander pour ser\1r sous lui, ce qu'il aurait fait sans cela. L'archiduchesse est vive et pourtant ne revient pas aisément; elle gâte par là de grandes qualités qu'elle tient de sa mère. Le duc est bon, a beaucoup de connaissances militaires, mais je lui aurais été utile. Peutêtre qu'il n'y aurait pas eu de bataille de Jemmappes, ou plutôt qu'elle se fût passée autrement. Peut-être que le duc de Brunswick, avec qui j'aurais eu à traiter, se serait rappelé notre amitié et se serait ressouvenu que je le pénétrerais. Il a dit, depuis ce temps-là , que j'étais l'homme le plus fait pour finir cette guerre-ci, et je lui ai fait répondre qu'il aurait dû le dire plus haut et plus tôt.
Leduc Albert est le militaire le plus instruit et qui a le plus d'érudition militaire. Ses mémoires valent mieux que sa mémoire, qui hors de là est souvent en défaut. Mais au grand air, à cheval , au milieu de beaucoup de monde, on dirait que tout ce qu'il sait
el voit à merveille dans son cabinet , dispara à me reprocher vis h vis de lui une mauvaisi santerie que peu de gens heureusement ont prise. Il me demanda, la première fois que je après la bataille de Jemmappes, qu'il avait p( si je le trouvais changé depuis une. maladie c avait été la suite : Je vous trouve , monseignei dis-je, Tair encore un peu défait.
Tallai une fois au siège de Valenciennes a un seigneur de paroisse, et une autre fois j*y vingt-quatre heures comme colonel. Toute dames qui étaient à Belœil y allaient auss quand elles ne voulaient pas tant en approch les menais à deux hauteurs dans ma forêt, le I et le mont Crapaud, où Ton me menait quand sage, à sept ou huit ans, voir les mêmes siég temps des Français de meilleure compagnii ceux-ci. Je riais moi-même de voir finir ma ca iHUume je lavais commencée, et je haussai ôiKUiles de ce que les événements me mettaien le cas de contempler la gloire des autres au li les ivndre témoins ou coopérateurs de la mien quoi il n'y avait plus d'apparence.
Hélas ! je ne voulais pas comprendre le mai
^lÉMOlKES. lit
Lacy quand il me dit cet affreux mot : Mort (l)!
ou je ne le pouvais pas. Je crois que c'est ce qui
m*a sauvé la vie. Je tombai anéanti , et il me porta
presque entre ses bras. Je vois encore l'endroit où
le maréchal m'apprit que mon pauvre Charles était
tué. Je vois mon pauvre Charles lui-même, m'appor-
tant tous les jours à la même heure son heureux et
bon visage sur le mien. Tavais rêvé quinze jours
auparavant qu'il avait reçu un coup mortel à la tête,
et qu'il était tombé de cheval, mort. Je fus inquiet
cinq ou six jours, et comme on traite toujours de
faiblesse ce qui est souvent un avertissement ou
peut-être un sentiment de la nature, lorsqu'il y a
quelque analogie dans le sang, je chassai cette fatale
pensée, qui ne se vérifia que trop le surlendemain.
Une nuit , à mon hôtel du gouvernement (2) , où depuis quarante ans, disait-on, on avait des apparitions, j'entendis tant de bruit à ma porte toujours près de s'ouvrir ou de se fendre en éclats, quoiqu'il û'y eût ni vent, ni fenêtre ouverte, que je sonnai. Angélo, mon valet de chambre, arrive, sort de mon appartement et dit encore à présent qu'il a vu une P^nde figure blanche s'échapper, qu'il aurait pour-
(') Le prince parle de Tannonce qui lui était faite de la mort de son "'s, lue en Champagne.
(^) En 1705,. lors de la rentrée des impérialistes aux Pays-Bas cl de 'aréinlégralion du prince dans ses dignités et fonctions.
T. V. il
lâi OEUVRES DU PRINCE DE LIGNE.
suivie, si la peur et ses jambes ne rayaient arrêté. Mon caporal d'ordonnance coucha dans mon antichambre. Je n'entendis plus rien et dormis alors tranquillement.
Tai vu dans leur brillant les pays et les cours où Ton s'amuse le plus : par exemple, celle du dernier Saxon, roi de Pologne, ou pour mieux dire, du comte de Brûhi ; j'ai vu les dernières magnificences de ce satrape qui, pour faire cent pas à cheval, était accompagné de cent palatins, starostes, castellans, cordons bleus et de quantité de princes alliés à la maison de Saxe.
J'ai vu Louis XV encore avec un air de grandeur de Louis XIV, et madame de Pompadour avec celui de madame de Montespan. — J'ai vu trois semaines de fêtes enchanteresses à Chantilly, des spectacles et des séjours de Villers-Côterets , où tout ce qu'il y avait de plus aimable était rassemblé. J'ai vu des voyages magiques de Lille-Adam ; j'ai vu les délices du Petit-Trianon , les promenades sur la terrasse, les musiques de l'Orangerie, les magnificences de Fontainebleau, les chasses de Saint-Hubert et de Clioisy. Et j'ai vu tout diminuer et périr tout à fait.
J'ai vu jusqu'aux restes des beaux jours de la Lorraine, qui ne tombait pas de bien haut, mais qui enfin existait encore du temps du petit roi Stanislas
MÉiMOlRES. 123
qui avait hérité de Taffabilité, de la bonhomie et des joies de l'ancienne cour des ducs de ce pays-là.
J'ai vu les dernières magnificences de l'Europe, où, dans un climat glacé, Catherine II a réuni le luxe asiatique à celui de Louis XIV, des Grecs, des Romains et des Mille et une Nuits.
J'ai vu Potsdam, Sans-Souci , et la gloire ; le règne militaire, une cour auguste et un quartier-général sévère à la fois.
J'ai vu tomber avec le prince Charles de Lorraine, les Pays-Bas et une jolie cour gaie, sûre, agréable, polissonne, buvante, déjeunante et chassante. Et pour prouver seulement que je vois tout dépérir, toutes les cours de l'empire disparaître jusqu'à la plus petite par le manque de considération , même celle du dernier prince de La Tour qui, bien que ridicule, n'en était pas moins magnifique ; Manheim, Munich, Erlangen, du temps du dernier margrave de Bareuth, et Stuttgard, qui ont été les séjours des fêtes, des plaisirs et de la plus grande représentation ; je les ai vus aussi disparaître. Ainsi j'ai vu encore finir la petite cour de Bonn, et jusqu'à celle de Liège (c'est tout dire), brillantes sous deux princes de Bavière.
De même encore, je n'ai vu nulle part remplacer en Europe toutes les grandes maisons des grands seigneurs qui finissaient d'avoir des pages, des gardes, des gentilshommes, et avaient cependant encore grand air en valets, en chevaux, en assemblées, en table ouverte et quelquefois en divertissements.
lâi OEUVRES DU PRINCE DE LIGNE.
Je viens de me donner la peine de compter, dans le journal de M. Leygeb, mes voyages. J'en trouve 34 de Bruxelles à Vienne, passant toujours par Paris; 12 de Tarmée à Vienne pendant trois guerres, et outre cela 18 de Belœil à Paris ; jusqu'à l'année 1786, la guerre turque et les révolutions qui ont fixé mon séjour à Vienne depuis treize ans.
J'ai parcouru deux fois la Russie, deux fois la Pologne, une fois la Moldavie, la Crimée, la Provence. Je parie que j'ai dépensé en voiture trois ans de ma vie, et plus de 180,000 florins de poste seule. Autant au jeu , à ce que je crois. Mes campagnes m'en ont coûté plus de 800,000, et j'en ai donné au delà de 200 tant à mon régiment qu'aux autres troupes que j'ai eues sous mes ordres. Tai peut-être dépensé 800,000 florins en bâtiments et jardins, ce n'est pas trop, et autant en fêtes, revues, camps d'exercice, entrées, inaugurations, etc. Le train ordinaire de ma maison aux Pays-Bas pouvait aller à 60,000 florins, sans compter une maison ambulante que je fais monter à 30 ou 40,000. Je compte, en tout, avoir dépensé six ou sept millions de nos florins de Vienne, ou vingt millions de livres de France, depuis que je suis au monde.
Que je serais heureux, si la gloire m'avait aussi bien traité que l'amour! Mais, hélas, elle est si diffî-
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le à saisir ! J'en ai eu quelquefois la petite joie ; lais une belle et bonne jouissance, pas encore.
Deux fois j'ai été choisi et presque commandé pour aller me mettre à la tète de l'armée d'Italie (1). C'était dans mon lit qu'on m'avait pris pour cela , et oii ma paresse me tient très éloigné des bassesses qu'il faut faire pour réussir. Deux fois j'ai appris de même qu'on m'avait préféré les quatre invalides qui ont perdu ce beau pays-là, et enchanté qu'on eût pensé à moi pour le sauver, j'ai vu un moment avec peine la fin de tous les romans de victoire auxquels je m'étais livré. Mais j'ai le bon esprit de saisir avidement et de me dessaisir tranquillement de tout ce que la jouissance me promet d'heureux, ce qui fait qu'il ne me coûte pas d'en être aussitôt privé.
J'ai à me reprocher de n'avoir pas fait toutes les démarches qu'il aurait fallu... Une première fois, une femme me fit promettre de n'en point faire pour commander l'armée d'Italie. J'y consentis, parce que, dans ce moment-là, je voulus donner le nom de bassesse à ce que je pouvais cependant faire très noblement. On dit que le grand-vizir (M. de thugut) n'attendait que cela. Je n'étais pas son homme. Je ne me serais point laissé donner d'adjudant pour gouverneur, je ne me serais point laissé faire de plan
('/ Contre le Premier Cousul.
par des freluquets ou des postillons qui, venant porter une nouvelle au vizir, s'enfermaient avec lui dans l'antre voûté de Tintrigue, et rapportaient ensuite l'ordre des opérations concertées avec lui de cette manière. Si je n'avais pas eu beaucoup de succès, je réponds au moins que l'ennemi n'en aurait jamais remporté de considérables, et que l'esprit de l'armée eût été consente.
Tout cela ne m'a pas empêché d'offrir mes services avec qui et même sous qui l'on aurait voulu; tout cela ne m'empêche pas d'attendre la bataille à laquelle il y a tant d'apparence et d'y chercher ma place, ainsi que j'ai déjà dit, ou je puisse terminer et embellir ainsi ma carrière.
J'ai appris depuis que mylord Grenville, étant à Berlin au moment où la Belqique se remuait un peu deux ans après sa prise, avait envoyé un courrier à notre vizir pour me demander à la tête de l'armée sur le Rhin. On le renvoya sans en avertir même l'empereur.
Une autre fois, le comte de Castellafer me demanda de la part de son roi de Sardaigne qui, mécontent des autres généraux autrichiens, voulait, disait-il, quelqu'un de l'école de Loudon. Il ne voulait donner h commander des troupes qu'à moi et s'offrit de me donner les mêmes patentes et instructions que l'emreur. Thugut sourit agréablement ayant presque l'air d'y consentir, changea de conversation et fit la révérence. — Quavez-vous fait? dit le lendemain à M. de Castellafer le chevalier Eden qui se croyait
du triumvirat avec RuzamofTsky et le vizir qui se moquait d'eux; on est fâché contre vous. On dit que vous vous avisez de donner des armées et à qui encore? au prince de Ligne, qui ferait exterminer celles du Piémont et de rÂutriche en une campagne.
La bêtise ou la malice des gens en faveur, les mauvais choix qu'ils ont faits, leur négligence des braves gens et des gens éclairés, ont détruit ma ferveur militaire que je n'aurais jamais cru pouvoir s'arrêter. J'ai brisé l'idole la plus chère à mon cœur : la gloire , et j'ai résolu de ne jamais essuyer un coup de fusil. Je ne me suis jamais vanté de tant de batailles et de quelques actions distinguées pendant douze campagnes , et j'ai ri et pleuré , lorsque j!ai vu à la tête de nos armées en Italie et aux Pays- Bas, quatre pauvres ignorants ou infirmes que j'ai eus sous mes ordres et à qui, excepté Clerfayt, je n'aurais jamais donné trois bataillons à commander. Car de toutes les marionnettes politiques qui ont paru sur le théâtre de cette guerre, la meilleure eût été Clerfayt, si la crainte de la responsabilité n'avait point paralysé souvent ses nombreux moyens.
Tous ceux qui ont perdu les Pays-Bas, l'Italie , et
qui travaillent à perdre le reste; et tous ceux qui ont
joué un rôle bon ou mauvais dans cette guerre, ont
ous été sous mes ordres, et ne s'attendaient pas à
m'être préférés. Je suis fâché d'en être vengé : ce n'est pas la vengeance que je veux. J'avoue que je reste au milieu de toutes ces ennuyeuses alarmes pour me venger en me rendant utile. Je trouverai peut-être un coin dans une redoute ou aux lignes si on les attaque, où je pourrai une dernière fois me faire honneur et rendre un grand service.
Je n'aurais jamais voulu qu'on tirât un coup de fusil en Empire, je l'aurais laissé à la soi-disant protection prussienne; mais j'aurais repris nos pays perdus. En Italie, je n'aurais jamais séparé mes colonnes pour faire des attaques combinées; je ne me serais au moins jamais éloigné de mes voisins, de mes secours, de mes réserves. Beaucoup d'espions, de patrouilles, de chaînes, de troupes légères, de cartes détaillées, d'amour des habitants, d'activité pour connaître chaque sentier, de suite à surprendre, harceler, couper de petits postes pour prendre la supériorité sur l'ennemi, car le ton qu'on donne à une campagne fait beaucoup.
Au lieu de cela, je suis tranquille et fort heureux , •: et jouis du présent sans regretter tout ce que je viens de dire que j'aurais fait, et qui n'aurait peutêtre pas réussi aussi bien que je l'imagine. Je suis seul à ma montagne, et j'écris dans un joli petit belvédère, que j'appelle mon petit Belœil , et qui me
dédommage du véritable qu'un autre que moi ne se consolerait pas d'avoir perdu pour toujours.
Voilà deux ou trois paix faites depuis ce temps-là {le temps de la guerre de Sept Ans), quoique faites à la diable. Vienne est sauvé : autres temps, autres soins. Ce n'est plus à avancer que je pense à présent, c'est à ne pas trop reculer. Un ordre injuste et barbare m'exclut de la capitale. Le sacrifice de 200,000 florins de rente à ma fidélité ; la réflexion que je les aurais encore si la cour n'avait accepté la démission de tous mes emplois, et qu'on ne me fit reprendre qu'en me jurant que je serais fait maréchal dans quelques jours ; le rescrit qui décide que je suis presque en actualité de service, puisqu'on n'avait pas osé me mettre tout à fait de côté : rien n'y fait. Le conseil jacobiniste qu'on a donné à l'empereur pour qu'il ne soit pas entouré de ceux qui sont payés pour lui être attachés, chasse les pensionnés. C est passion7ié que je suis, on s'est trompé sur le mot. — A propos de passion, il m'en est arrivé une depuis celle que je croyais la dernière. Elle me console de cette injustice. Je quitte souvent ma retraite pourvoir un objet simple, doux, gai, calme, un peu sauvage, provincial , campagnard, né sur les bords les plus éloignés de la Baltique, auprès de quelques forêts où il n'y a que des ours. — Tant mieux! une bonne injustice réveille le goût du
public. Ou commençait à m'oublier , et de peur que cela ne m'arrive, je donne des bals toutes les semaines à Tun des asiles que je me suis faits pour n'être pas trop éloigné de Vienne. Nûsdorff est mon troisième refuge. On me dit : Vous avez l'air de braver vos malheurs , vous affichez l'insouciance. — Point du tout, mes prétendus amis, pauvres conseillers que je n'écoute jamais. Je l'ai naturellement, cette insouciance qui me rend supérieur aux événements, et mon bal est la queue du chien d'Alcibiade.
Un mot peut bien faire du tort. Ce qui m'a empêché d'être employé dans cette dernière guerre, c'est d'avoir dit, lorsqu'on donna au favori Godoï en Espagne le nom de prince de la Paix, que Thugut était le baron de la Guerre. Cela courut tant, et cela parut si juste (puisqu'il avait refusé toutes les conditions avantageuses que la France proposait) qu'il ne me Ta jamais pardonné.
Si Henri IV avait été roi des Juifs au lieu d'être roi de France et de Navarre, et si au lieu de son sourire Tranc, aimable et gai, un sourire amer ou moqueur, ou présomptueux ou méprisant, eût habité ses lèvres, M. le baron de Thugut lui aurait ressemblé. C'est la même coupe de visage, mais non de sou
MÉMOIRES. loi
cœur et de son esprit. Ses yeux sont fort spirituels, sa conversation n'est pas distinguée, mais n'a précisément rien de commun. Sa politesse est peut-être celle d'un subalterne, mais il en a dans ses manières et surtout celle d'écouter. Il n'a jamais assez parlé, crainte d'être approfondi, pour qu'on sache s'il a en général des connaissances. Il n'y a que ce qu'il a fait et défait pendant sept ans qui prouve qu'il n'en a pas dans son ministère (celui des affaires étrangères), auquel il avait ajouté l'autorité de trois ou quatre départements qui l'occupaient plus que le sien.
Il a eu le bonheur d'être calomnié. C'est peut-être le seul à qui cela ait été utile. On a dit qu'il était gagné tantôt par la France , tantôt par l'Angleterre ; il a ri d'une méchanceté ignorante, et cela n'a servi qu'à prouver qu'au lieu d'être intéressé, il avait refusé deux cent mille florins que son maître avait voulu lui donner. On lui a reproché d'être tantôt Russe ou Anglais. Il a prouvé en se brouillant alternativement avec les deux cours, qu'il ne se souciait pas plus de l'une que de l'autre. C'est parce que la Prusse l'a démêlé qu'il lui a voué une haine qui a fait bien du tort à notre monarchie. Il a été fort aise qu'on le fît passer pour un homme qui se laisse mener par quelques ministres étrangers. Cela lui a servi au contraire à les subjuguer sans qu'ils s'en soient doutés, quand il en a eu besoin.
On l'a cru orgueilleux; il n'est que dédaigneux. Il ne se souciait ni des honneurs ni de l'honneur. Célibataire, sans amis, parents, société ni terres, ni
considération, étant d'une extraction peu relevée, renfermé chez lui de peur d'être pénétré, il a mieux aimé détester les hommes que de les voir, et a pris l'avance pour ne pas être détesté par eux.
Il donnait des instructions vagues et verbales, et jamais rien de signé de sa part ne pouvait sauver celui qu'il avait auparavant compromis ou désavoué. Son bouc d'Israël était surtout chargé du chapitre des bassesses, et c'est ainsi que toutes celles qu'il fit faire au sujet de Malte sont cause dans ce moment en partie du malheur de l'Europe. Jetant ainsi sur d'autres l'odieux des bassesses qu'il voulait ménager, il réservait sa morgue ordinaire pour se brouiller avec elles lorsqu'il s'y passait quelque chose qui lui déplaisait.
Il soutenait faiblement ceux qu'il protégeait, mais s'il avait été capable de faire du bien à quelqu'un, il n'aurait pas fait plus de cas de l'ingratitude à son égard que de la sienne à l'égard de ses bienfaiteurs. Au bout de huit jours, sans se gêner, il la prouva aux princes de Kaunitz, de Stahrenberg, de Rosenberg et de Colloredo , auxquels il ôta dans l'instant toute l'autorité et la confiance du souverain.
C'est sans doute dans son ambassade de Gonstantinople qu'il puisa son goût pour le despotisme oriental ; mais il ne le développa que dans la place la plus élevée. 11 avait dédaigné les autres qui ne valaient pas la peine de vaincre son indolence. Il avait abandonné successivement les missions de Varsovie, de Naples, de La Haye, même sans y aller.
el vingt négociations secrèles dont il fut chargé en France, aux Pays-Bas et aux armées contre les Turcs et les cbrélieus. Il déplut tant à Frédéric le Grand ilans celle de Braunau, qu'il écrivit à l'impératrice Marie-Thérèse de ne plus lui envoyer un homme aussi hérissé de difficultés.
On a dit qu'il voulait détruire la monarcliie : point du tout, il aurait voulu l'agrandir; mais il a mieux aimé la perdre que son autorité; qu'il voulait perdre le royaume de Naples : point du tout, il n'a voulu que perdre Mack.
On a cru qu'il ne se connaissait pas en hommes; il a ri de ses mauvais choix qu'il mettait sur le compte des autres ; mais il n'a pas ri des victoires de l'archiduc et de Clerfayt , qu'il a fâit tous les deux rappeler aussitôt. Il a ri de l'humiliation qu'il a procurée à tous les généraux de l'empire, en déclarant que, n'en trouvant pas un qui voulût se battre, il en faisait venir un (1) de huit cents lieues; mais il n'a pus ri lorsque celui-ci voulutéchapperk ses instructions, Kur ne devoir qu'à lui-même la fin de cette guerre. Btin de ses moyens était d'envelopper tout d'un Buage épais, pour qu'on ne découvrit (Jlt'à la longue, et lorsque le premier effet était passé, celui de ses mauvais calculs. C'est par la nécessité du mystère, qu'il mettait toujours en avant, qu'il avait accaparé s affaires. On l'a accusé d'être paresseux ; il ait tout lui-même, jusqu'à ses adresses et des
m CCDMlES DU PntNCE DE UGSE.
co[H4!S, si par hnsard il en avait besoin. Sa paresse n'en était pas molii!) réelle, il ne répondail à pe^ sonae, faisait attendre les couiTiers un an; il a giinlé l'argent de ses gouvernements provisoire, sans vouloir le détourner à son profil, mais paf nt^iigenee. II vient de briller des montagnes iè papiers qu'il n'a pas seulement décachetés. Quand il faisait, c'était pour empêcher de faire et pour qiH tout fût dans sa dépendance.
Il a des contrastes piquants qui prouvent soD ignorance sur quantité d'objets. Ayant vécu dans la meilleure compagnie, il s'entend en homme de goût, en bonne cbère et en plaisirs, et pourtant il ne dîne qu'en tète à tête avec des espèces dont il ne fail aucun cas et qu'il fait ou laisse parler. Il fuit ïéM | et la représentation, et a des vaisselles, des livrée* f magnifiques, et le plus beau linge de table, quiti^ voit le jour qu'une fois par an, qu'une vieille remm^ les sort d'un coffre pour les visiter.
Se promenant en voyageur derrière la tranchée d^ Giurgevo, il mit sa petite épée à la main et y ramena les troupes qui, grâce h une sottise de Lauer, ii quî il n'a pas moins donné une armée h commander, venaient d'abandonner seize pièces de canon.
Pour se venger de la confiance que Lehrbach s'était acquise à l'armée, il a fait perdre on trois semaines cent raille hommes, cent millions, l'honneur et l'Antrlcho. Étrange effet de l'humeur et de l'envie! ou ne dît point : Je vais et je veux causer tant de malheurs, personne n'est assez criminel
our cela. Mais, en se livrant à ces deux mouvelents, sans s'arrêter par un retour sur soi-même, *n précipite la ruine de tout un pays.
Avec pas plus d'esprit qu'il n'en a et plus de jus- «sse» plus d'âme qu'il n'en a et plus de justice, une plus mince opinion de lui et une meilleure des autres, moins d'envie, de rancune et de malice, il aurait pu être un gi^and ministre. Il a versé quelques larmes en cessant de l'être. Je lui aurais passé celles de la rage, mais elles n'étaient que de faiblesse, de voir échapper de ses mains, malgé six semaines d'intrigues bien subalternes, les rênes de tant de gouvernements. En attendant qu'il les reprenne, M. le baron de Thugut ressemble aux cardinaux Richelieu et Mazarin, par les deux derniers hémistiches de leurs portraits dans la Henriade (i).
Comme les gens gros ont peur de passer pour lourds , le comte de Cobenzl s'est fait léger : il est actif, obligeant, facile, conciliateur et bon; mais il De se donne pas le temps de réfléchir.
Bonaparte est à la fois César, Alexandre, Pyrrhus
(J) Richelieu, grand, suhiimc, implacable enfiemi,
MazariD, souple, adroit et dangereux ami.