‹ Mémoires du prince Pierre Dolgoroukow (volume 2)Chapitre 2 sur 39 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

SOMMAIRE : Nécessité, pour les Rosses, d'enregistrer et de conserver les souvenirs légués par les générations précédentes. — Ma famille. — Les mariages de ce temps-là. — Ma trisaïeule embrasse le catholicisme à l'étranger et retourne en Russie en 1728. — La cour de Russie à cette époque. — Le duc de Liria.— Pierre IL — Comment il était arrivé au trône. — Menchikow. — M-lle Krahraer. — Les comtes Apraxine. — Origine de leur nom et de leur titre. — Les comtes Golovkinc. — Le célèbre Ostermann. — Le premier comte Tolstoy. — Les Galitsyne et les Dolgoroukow de cette époque.— Lafiamille impériale. — l^a vieille czarineEudoxie, la grande'duchesse Natalie. — Les duchesses de Mecklembourg et de Conrlande. — La czarine Prascovie. — La duchesse de Holstein. — Origine de sa mère Catherine I. — Origine des Skavix)nski, lefimovski et Hendrikow. — La czarine (depuis impératrice) Elisabeth. — Infortunes de son amant Schoubine. — Lo prince Louis de Hesse-Hombourg.

Dans le cours d'une existence d'un demi-siècle, existence assez agitée, j'ai connu bien des hommes appartenant aux positions sociales les plus diverses, depuis les plus élevées jusqu'aux plus modestes, et d'opinions bien différentes, dans toutes les nuances; j'ai vu et surtout j'ai appris bien des choses, et je me propose de parler, avec la franchise la plus complète, et des choses et des hommes. Ce droit inappréciable, le droit de pouvoir dire la vérité, je l'ai acquis au prix de mon émigration volontaire et des mille désagréments à moi suscités dans l'espoir d'en arriver à m'imposer le silence, espoir parfaitement illusoire

D'ordinaire, les Mémoires contiennent les souvenirs personnels de récrivain; mais j'ai choisi un cadre infiniment plus large, et je dois en expliquer les motifs. Mes souvenirs personnels viendront en leur lieu et place, mais ces Mémoires seront en même temps la chronique intime de la cour de Russie, des principales familles et des personnages historiques les plus importants sous les dix derniers règnes, ceux de Pierre II, Anne, Ivan VI, Elisabeth, Pierre III, Catherine II, Paul, Alexandre P', Nicolas et Alexandre II, depuis 1727 jusqu'à nos jours.

Nulle part, peut-être, les souvenirs du passé ne tendent à s'effacer plus vite, que cela a lieu en Russie : il faut se hâter d'en saisir les traits épars, de les réunir et de les livrer à la publicité; autrement, ils s'évanouiraient bientôt. La Russie ayant été lancée plus tard que d'autres pays dans le mouvement général de la civilisation, et lancée avec une immense force d'impulsion; le caractère russe, celui des hautes classes surtout, se trouvant doué, hélas! d'une facilité beaucoup trop grande à s'assimiler les traits distinctifs du caractère des autres nations; il en résulte que la Russie a marché, relativement au temps donné s'entend, bien plus rapidement que les autres pays; chez nous, la différence, et souvent même l'antagonisme, sous le rapport des opinions et sous celui des mœurs, entre une génération et celle qui la suit, entre les pères et leurs' fils, est bien plus considérable que dans les autres pays.... Ajoutez-y deux siècles de joug tatare (1236 - 1462), suivis de quatre siècles d'un despotisme, lequel, sauf un court intervalle de six années (1613 - 1619), dure jusqu'à nos jours, en variant soii apparence extérieure, mais en laissant indélébile ce pouvoir absolu qui rabaisse les âmes et avilit les caractères, et Ton pourra comprendre pourquoi la Russie offre le spectacle si curieux d'un gouvernement, travaillant à résoudre le problème insoluble de s'assimiler les bienfaits et les avantagée de la civilisation européenne, tout en conservant les prérogatives de son despotisme asiatique.....

J'ai connu beaucoup de vieillards; j'ai toujours aimé à les faire causer, à les écouter, à prendre note de leurs récits; les souvenirs de plusieurs d'entre eux remontaient bien loin, et de plus, se trouvaient souvent entés sur les souvenirs d'autres vieillards qu'ils avaient, eux, connus dans le temps, déjà si. éloigné, de leur jeunesse. J'ai vécu, et dans le grand monde des capitales et en province; j'ai habité la campagne; j'ai connu l'exil et je suis un proscrit; j'ai causé avec des personnes de toutes les positions sociales, depuis les hommes d'état, qui dirigent les destinées des nations, et jusqu'aux simples cultivateurs. J'ai eu les moyens de connaître, sur la Russie du dix-huitième siècle, des détails complètement inédits et dignes d'être" conservés. — Voilà le motif pour lequel ces Mémoires commencent à une époque antérieure de 90 années à la date de ma naissance

Je n'irais point placer ici la généalogie do ma famille; il est assez connu qu'elle est fort ancienne et descend de Rurik. — Le prince Grégoire Borissovitch Dolgoroukow, dans les premières années du dixseptième siècle, défendit, pendant seize mois, et sauva le couvent de Saint-Serge près de Moscou, assiégé par quatre vaillants magnats polonais : Sapiéha, Lissowski, Tyszkiewicz et le prince Constantin Wisniowieçki. Après le retour en Russie de Philarète Romanow, celuici voulut marier son fils, le czar Michel, à une personne de grande naissance : son choix tomba sur la princesse Marie Dolgoroukow, fille du boyar prince Vladimir Timoféiévitch. Plusieurs autres grandes familles virent ce choix avec jalousie. La jeune czarine fut empoisonnée; elle tomba malade le lendemain môme de ses noces, le 20 septembre 1624, et s'éteignit après une agonie de trois mois et demi, le 7 janvier 1625. Alors Philarète prit le parti de remarier le czar à la fille d'un gentilhomme obscur et pauvre, Stréchnew.

' Le prince George Alexéiévitch Dolgoroukow fut l'un des adversaires les plus énergiques du patriarche Nikone, lequel voulait pour ainsi dire s'ériger en pape russe, et tendait à amener la prédominance de l'église sur l'état. Néanmoins, le prince George ne donna point dans le schisme {ra&kol)^ dont l'apparition fut amenée, non par les exorbitantes prétentions politiques de l'ambitieux Nikone, mais par l'acte le plus sage qu'ait accompli ce pontife, c'est-à-dire par la suppression des abus et des altérations qui s'étaient peu à peu glissées dans les rites de l'église et dans les livres ecclésiastiques. Le fils de George, le boyar prince Michel, fut l'un de ceux qui poussèrent le plus ardemment à l'abolition de run des usages les plus funestes existants dans l'ancienne Russie, à l'abo lition du méstnitchestvo, c'est-à-dire de l'usage, ayant force légale, en vertu duquel un homme ne pouvait, même à la guerre, être placé sous les ordres de celui dont le père avait servi sous les ordres de son père; la préséance se trouvait basée sur les livres des états de services des aïeux (razriadnyia knighi), ce qui amenait des collisions continuelles et fut la cause de fréquents échecs militaires. Le prince Michel fut l'un des principaux moteurs et témoins de l'autodafé du 12 janvier 1682, où furent brûlés les livres officiels des états de services des aïeux et le méstnitchestvo déclaré aboli; nous disons «livres officiels » car il en resta de nombreuses copies, dont plusieurs ont été imprimées depuis à titre de documents historiques. Cet autodafé donna lieu à quelques écrivailleurs européens, qui parlaient de la Russie sans la connaître, d'assurer que l'on avait brûlé les généalogies russes, tandis que pas une seule généalogie n'avait été jetée au feù.

Le prince Jacques Fédorovitch Dolgoroukow, sénateur sous Pierre !«', se rendit célèbre par le courage avec lequel il ne cessa jamais de dire la vérité à Pierre, et l'on sait que ce devoir n'était guère facile ni aisé à accomplir.

Aujourd'hui, notre famille se divise en dix brandies :

La branche aînée descend du prince Ivan, frère aîné de la princesse Catherine, la fiancée de Pierre II; cette branche paraît appelée à s'éteindre; de ses deux représentants actuels, le sénateur prince Dmitri Ivanovitch, ancien ministre en Perse, n'a point de fils, et son frère aîné n'a point d'enfants.

Les deuxième, troisième et quatrième branches sont issues du prince Alexis, frère puiné de la fiancée de Pierre II; à la quatrième branche appartenait l'excellent et regrettable prince (Grrégoire, mort dans la dernière guerre de Crimée, victime d'uu typhus gagné à s'occuper du bienêtre des soldats malades dans les hôpitaux.

La cinquième branche descend du plus jeune des frères de la fiancée de Pierre II; à cette branche appartenait le prince Michel, marié à une Ribas, exilé à Perm pour causes non-politiques, et transféré de Perm à Verhotourié, où il mourut le 27 avril 1841. — M. Alexandre Hertzen, l'illustre émigré russe, exilé à Perm en 1835 et à Viatka en 1836 et 1837, raconte, dans ses Mémoires si intéressants, qu'à Perm le prince Michel réunit les notables de la ville à un repas où il les régala de viande de chien, de son propre caniche à lui, égorgé exprès à cette occasion.

Mes ennemis s'ingénient à assurer maintenant que ce banquet caninovore aurait été donné à Perm par moi. C'est là un impudent mensonge. J'ai été exilé à Viatka, pour causes politiques, en 1843, six ans après que M. Hertzen eut quitté cette ville; je n'ai jamais été à Perm, et je ne suis mort ni à Verhotourié, ni ailleurs.

Le petit-fils de ce mangeur de chien, appelé Michel tout comme son très-peu respectable aïeul, est marié à une Napolitaine, et occupe un emploi qu'il ferait bien d'abandonner le plus vite possible : l'Almanach officiel de Russie pour 1865-6 (Adress kalendar, J, 85), le désigne à titre d'employé auprès du chef supérieur de la troisième section de la chancellerie impériale, c'est-à-dire tout simplement de la police secrète !

La sixième branche de notre maison, depuis trois siècles de sa séparation avec la souche commune, n'a jamais produit un seul homme d'esprit, et aujourd'hui elle est à la veille de s'éteindre dans la personne du prince Serge Nikititch, un homme de 52 ans, retenu en minorité perpétuelle et sous tutelle pour cause de faiblesse d'intelligence. Cette branche est fort riche : les confiscations qui sont venues, sous le règne d'Anne, atteindre les autres branches, ayant épargné celle-ci, eu égard à sa stupidité héréditaire.

La septième branche est représentée par le prince Alexandre, maître des cérémonies à la cour, cousin issu de germain à mon père. Sa femme, une Boulgakow, morte à Nice l'an dernier, commère, menteuse, haineuse, s'était rendue célèbre par son penchant forcené pour l'intrigue et par son incommensurable platitude envers les hommes

influents à la cour. Comme elle a laissé un fils ayant étudié la médecine, Ton disait d'elle : « ordinairement les médecins nous donnent des • drogues; ic> c'est une drogue qui nous a donné un médecin! »

La huitième branche est représentée par moi et mon fils unique, Vladimir.

La neuvième branche a pour représentants le grand-échanson de la cour de Russie, le bon, excellent et si respectable prince Nicolas Vassiliévitch et son fils unique, le prince Dmitri, marié à la comtesse Natalie Orlow-Davydow.

La dixième branche est représentée aujourd'hui par deux frères : l'aîné, Basile, est le chef de la police secrète; le second, Vladimir, est gouverneur-général de Moscou. Pendant la guerre de Grimée, le prince Basile était ministre de la guerre, et le prince Vladimir commissairegénéral des vivres. Le prince Basile, de son mariage avec M^^ de Saint* Priest, a un fils; le prince Vladimir n'a qu'une seule fille, madame Voïékow.

Mon trisaïeul, le prince Serge Potrovitch (né en 1697, mort en 1761), était le petit-fils de ce prince Michel qui contribua pour beaucoup à l'abolition du méstnitchestvo, et l'arrière-petit-fils de George, l'antagouiste du patriarche Nikone. Il avait quatre frères : Jacques, devenu veuf après un court mariage, et qui menait une existence claustrale; Alexandre, lequel n'eut qu'une fille de son mariage avec la fille d'Alexandre Vassiliévitch Kikine, le favori du czarévitch Alexis, décapité par Pierre I" en 1718; Ivan, mort célibataire, et Vladimir, dont je parlerai plus loin.

Dans l'ancienne Russie, l'on avait l'habitude de marier les jeunes gens au sortir de l'adolescence, pour éviter le péché, disait-on. Il en résultait qu'un mari, arrivé à la force de l'âge, ennuyé d'une femme avec laquelle il vivait depuis une vingtaine d'années, commençait à s'amuser. Les jeunes gens avaient l'apparence de la vertu : les hommes mûrs n'en avaient même point l'apparence. Aussi moft trisaïeul épousat-il, à l'âge de 19 ans, la princesse Irène Pétrovna Galitsyne, qui en avait 16; quatre fils et cinq filles naquirent de cette union. Je parlerai plus tard des fils; pour ce qui est des cinq demoiselles, Marie l'aînée épousa le prince Ivan Andréiévitch Viazemski; elle a été la grand'mère du poète actuel prince Viazemski. Anna ne se maria point; elle fut la première directrice de l'école des demoiselles nobles (couvent Smolnoy)^ lors, de la création de cet établissement par Catherine II, et demoiselle à portrait de l'impératrice. Catherine ne se maria point non plus. Marie la cadette épousa le prince Prozorovski, frère aîné du maréchal de ce nom. Enfin, Anastasie se maria, à quarante ans, avec un veuf qui en avait cinquante, et dont elle n'eut point d'enfants ; c'était le prince Paul Nicolaiévitch Stcherbatow, beau-père du maréchal Kameuski et oncle de feue la comtesse Bloudow.

Quatre ans après le mariage de ma trisaïeule, son père à elle, le prince Pierre Alexéiévitch Galitsyne, déjà sexagénaire, convola en troisièmes noces; c^était un fort grand personnage; frère de ce prince Boris qui fut le gouverneur de Pierre P'; lui-même gouverneur de la vaste province d'Arhangel, cordon bleu, fort riche et lors de la création du sénat en 1711, il fut l'un des huit premiers sénateurs. Devenu veuf pour la deuxième fois, il fui pressé de se remarier par Pierre I*' «pour éviter le péché,» lui disait ce prince, qui se gardait bien de Téviter pour son propre compte. I/un des collègues du prince Pierre au sénat, le comte Ivan Alexéiévitch Moussine-Pouchkine, lequel était, en réalité, le fils du czar Alexis (et par conséquent aurait été le frère de Pierre I", si ce dernier avait été le fils du czar au lieu d'être celui de Tihone Nikititch Stréchnew), avait deux filles : Faînée, Elisabeth, fut mariée au prince Pierre, de quarante années plus âgé qu'elle. A cette époque, les enfants, les filles surtout, se trouvaient soumis au despotisme paternel le plus épouvantable : la moindre résistance amenait la fustigation et pouvait aboutir au cloître. La comtesse Elisabeth épousa le vieillard qu'on lui imposait; elle donna le jour, l'année suivante, à une fille qui fut depuis la princesse Alexandre Menchikow, grand'mère de l'amiral actuel de ce nom, et un an plus tard, le prince Pierre mourut, laissant une jeune veuve, médiocrement éplorée.

Ma trisaïeule, la princesse Irène, était une femme d'un esprit brillant et d'une imagination vive, beaucoup trop vive. Pendant ses voyages en Europe, elle se lia avec une autre femme d'une imagination également vive et de plus catholi(jue ardente, la princesse d'Auvergne, son aînée de onze années. Marie-Anne, princesse d'Auvergne, était la fille de Philippe-Charles de Ligne, duc souverain d'Aremberg en Allemagne, duc d'Arschot en Belgique, et de Marie-Henriette, fille d'un grand d'Espagne, le marquis de Garetto. Celle-ci, fanatique comme le. sont la plupart des Espagnoles, avait inculqué ce fanatisme catholique à sa fille qui épousa le prince d'Auvergne, marquis de Berg-op-Zoom, un cadet de cette grande maison des La Tour-d'Auvergne, ducs souverains de Bouillon, éteinte en 1802*; devenue veuve à 21 ans, elle se remaria à un général français, le marquis de Mézy, mais en conservant son titre de princesse d'Auvergne, comme le font parfois les veuves en Europe, à la grande humiliation, selon nous, de leurs seconds maris. On voit que le fanatisme catholique de M"* d'Auvergne ne l'empêchait

• Il existe encore une branche cadette, mais n'ayant jamais été souveraine. L'unique représentant actuel de cette branche est sexagénaire et sans enfants. Pour ce qui est des soi-disants princes de La Tour d'Auvergne, dont le très^omplaisant Almanach de Gotlia a donné deniièremont la généalogie ou plutôt la mythologie, tout le faubouig Saint-Germain sait bien qu'ils sont des messieui-s de La Tour-Saint-Paulet, qu'ils n'ont rien de commun avec Tancienne maison de La Tour d'Auvergne, et que leur titre de prince est d'une invention aussi récente que fantastique.

point, dans sa poursuite des biens célestes, de tenir fort au titre de princesse sur cette terre de douleurs et de misères. Elle acquit une influence considérable sur l'esprit de la princesse Irène, mit celle-ci en rapport avec des catholiques ardents, et parvint à lui faire embrasser le catholicisme, ce qui fut accompli en Hollande, en 1727, entre les mains de Barchmann, archevêque d'Utrecht. Pour élever ses enfants dans la religion de son choix, la princesse Irène leur donna pour gouverneur Tabbé Jubé, déguisé d'abord en habit montjain, sous le nom de Lacour. Ce Jubé était un homme d'une remarquable intelligence, fort entreprenant, insinuant et énergique à la fois. Fils d'un pauvre blanchisseur de linge au village de Vanvres près de Paris, élevé dans un collège de jésuites, il prit rang d'abord parmi les jansénistes. Curé à Vaugirard, puis à Asnières, il fut en guerre ouverte avec les Jésuites, ses anciens précepteurs, et il poussa le courage jusqu'à faire un affront public à la marquise de Parabère, maîtresse de Philippe le Régent, en refusant de commencer le service divin jusqu'à ce que M"* de Parabère eût quitté l'église, ce qu'elle fut obligée de faire. Le Régent, bon jusqu'à la faiblesse, ne voulut point se mêler de cette affaire, en disant : «Pourquoi, diable, est-elle allée à l'église? Qu'avait-elle à y faire? » Mais après la mort du Régent, les Jésuites poursuivirent Jubé. Obligé de se réfugier en Hollande, sous le nom de Lacour, il fit sa paix avec ses persécuteurs, et une paix si complète, qu'eux, connaissant son énergie et son esprit entreprenant, le choisirent pour missionnaire du catholicisme en Russie. La Sorbonne donna également des instructions à Jubé après lui avoir assuré l'appui très-puissant du prince Basile Loukitch Dolgoroukow, dont nous allons parler ici. ^

Le prince Basile Loukitch, neveu de ce prince Jacques, si célèbre pour Finébranlable droiture de son caractère et pour la fermeté si courageuse, l'on peut même dire audacieuse, avec laquelle il faisait entendre des vérités à Pierre 1% le prince Basile n'avait nullement hérité de la droiture de son oncle; mais il avait énormément d'esprit: c'était un fin diplomate, et nul ne savait mieux conduire une négociation. Dans sa première jeunesse, secrétaire de l'ambassade russe à la cour de Louis XIV, il avait vu Versailles et ses splendeurs qui abritaient tant de bassesses; il était devenu le plus élégant des grands seigneurs russes; il avait pris les usages, le ton, les manières de la cour de France; il en avait pris également la profonde corruption. Pierre P', qui se connaissait en hommes, l'avait employé dans les négociations les plus délicates : il fut ministre à Copenhague pendant la guerre du Nord, et il sut y balancer l'influence du terrible Charles XII; il fut ministre en France sous la régence et représenta la Russie avec éclat au sacre de Louis XV; il fut ministre à Varsovie où il eut à débattre la question, si épineuse et si délicate, des dissidens religieux; il fut chargé également des missions les plus intimes à la cour de Cour-

lande. En France, il avait fait la connaissance des jésuites; il avait été frappé de leur profonde et incommensurable habileté; il s'était rapproché d'eux, et leur avait promis de favoriser non-seulement leur rentrée en Russie, mais encore leur propagande, à la condition qu'eux l'aideraient à arriver au pouvoir et à s'y maintenir *.

La princesse Irène revint en Russie avec ses enfants et le prétendu Lacour, en 1728, au moment où la famille Dolgoroukow arrivait à obtenir ce pouvoir dont elle a fait, il faut l'avouer, hélas! un si triste usage! Ma trisaïeule avait été précédée en Russie par un diplomate étranger et ultra-catholique, le duc de Liria, ministre d'Espagne.

Le père du duc de Liria était ce célèbre maréchal de Berwick, Jacques de Fitz- James, fils naturel du roi d'Angleterre, Jacques II et d'Arabella Churchill, sœur du célèbre Mariborough. — Créé duc de Barwick (lisez : Berwick) par son père le roi Jacques; il avait dixsept 4ins lorsqu'il accompagna ce dernier en exil ; il devint maréchal de France et capitaine-général des armées espagnoles. Louis XIV érigea pour lui la terre de Warty en duché-pairie de Fitz- James; Philippe V le fit grand d'Espagne, et érigea pour lui en duché la terre de Liria, dans le royaume de Valence. Il épousa en premières noces Honorée de Burgh, fille du septième comte de Clanricarde, veuve de Patrick Sarsfield, comte de Lucan; il en eut un fils, Jacques, auquel il céda sa grandesse, son duché de Liria, et qui hérita plus tard du titre de duc de Berwick in partibus; de son second mariage avec Anna Berkeley, le maréchal eut cinq fils, dont le quatrième, Charles, a été la souche des ducs actuels de Fitz-James en France.

Le duc de Liria, à son arrivée en Russie, avait 32 ans; sa grande fortune lui permettait de tenir un état de maison considérable; le sang royal des Stuarts qui coulait dans ses veines lui donnait une position élevée dans les cours de l'Europe. Son fanatisme pour cette religion catholique à laquelle son grand-père avait sacrifié les trois couronnes britanniques, le poussait à une propagande ardente : son esprit d'intrigue le porta à se lier intimement avec la famille Dolgoroukow, laquelle avait alors le pouvoir en main. Le prétendu Lacour reprit ouvertement son nom d'abbé Jubé, et il fut nommé aumônier de la légation d'Espagne, tout en restant à demeure chez la princesse Irène, à titre de gouverneur de ses enfants.

Pierre II régnait en Russie à cette époque, et encore adolescent, il ne pouvait, vu son âge, gouverner réellement p^r lui-môme. Né le 12 octobre 1715, il était monté sur le trône à l'âge de onze ans et demi, et rarement la nature se montre aussi prodigue sous le rapport

• A ceux qui veulent connaître les relations de la Russie avec le catholicisme romain en général et avec Pordro des jésuites en particulier, nous ne saurions assez recommander un livre excellent, basé sur les documents les plus authentiques ; c'est Le catholicisme romain en Russie, par le comte Dmitri ïolstoy, Paris, 1864.

de Tesprit et des qualités extérieures, qu'elle le fut envers ce prince jeune et brillant. Grand de taille, élancé, élégant, avec de beaux yeux, il était rempli d'esprit^ et la rapidité de sa conception intellectuelle dépassait toute idée. Il lui arrivait, à cet âge si jeune, de raisonner sur les affaires d'état avec une lucidité à étonner les vieux ministres, formés à Técole horriblement despotique, mais si puissante intellectuellement, de son terrible grand-père Pierre I®'. Froid et un peu hautain en public, il était gai, causant, bienveillant et aimable dans Tintimité ; il avait un bon cœur, mais sa malheureuse étoile le plaça constamment sous des influences funestes : celle de Menchikow d'abord; celle d'Ivan Dolgoroukow eusuite.

Menchikow, fils d'un paysan, de garçon pâtissier devenu mignon de Pierre I", élevé par lui au rang de feld- maréchal; en même temps prince du saint -empire, prince russe, duc d'Ijora et possesseur de 90,000 serfs, était incontestablement un homme de génie. Il savait à peine écrire, mais il gagna des batailles, il fut un habile administrateur et un diplomate consommé. Voyant les tendances du fils de Pierre !•', le czarévitch Alexis, à détruire les réformes de son père et k revenir à l'ancien ordre de choses, Menchikow, le représentant le plus puissant de l'ordre de choses nouveau et le plus intéressé à son maintien, mit tout en œuvre pour perdre Alejûs. On sait comment il y réussit. Après la mort de Pierre I®' et l'avènement au trwie de Catherine, il semblait que l'intérêt le plus évident de Menchikow consistait à assurer la couronne aux filles de Catherine, au détriment du czarévitch Pierre, fils de cet Alexis dont il avait amené la perte. Mais Charles YI, empereur d'Allemagne, lequel, par sa femme, une princesse de Brunswick, était l'oncle du jeune Pierre, voulut procurer la couronne à son neveu, et il amena à bonne fin cette négociation si dif&eile, grâe« à l'habileté de son ministre à Pétersbourg, le comte Amédée de Rabutin*. Il fut convenu que Charles VI garantissait à Menchikow qu'aucune poursuite ne serait exercée contre les ennemis du czarévitch Alexis; il lui faisait cadeau du duché de Kosel en Silésie, s'engageait à obtenir de la diète de l'empire l'admission de Menchikow, comme duc de Kosel, dans le collège des princes souverains du saint -empire avec voix virile, et s'engageait à faire consentir le jeune Pierre à épouser la fille aînée de Menchikow. Mais le plus difficile était encore à faire. Il s'agissait d'obtenir de Catherine I'* un testament qui enlevât la couronne de

• Ce comte de Rabutin, d'une ancienne famille bourguignonne et dont le père était entré au service d'Autriche, mourut à Pétersbourg quatre mois après Pavenement au trône de Pierre II. Il avait exercé une assez grande influence à la cour de Catherine I-re, ce dont il était redevable, en partie à ses talens diplomatiques, et en paiide à ce que sa mère était une princesse de Holstein- Wiesenbourg, d'une branche de la maison de Holstein établie en Saxe et en Silé&ie, et qui s'éteignit avec; la mort du duc Léopold de Ilolstcin-Wiesenbourg, cousin-gennain du comte de Rabutin.

Russie à ses filles pour la passer au fils d'un prince, pour lequel elle avait été une vraie marâtre et dont elle avait contribué à amener la perte. Menchikow engagea Charles YI à faire remettre trente mille ducats à mademoiselle Krahmer; le testament fut rédigé, et le plus piquant de la chose, c'est qu'il fut signé au nom et sur Tordre de Catherine, par sa seconde fille Elisabeth! Catherine ne sachant ni lire, ni écrire, faisait toujours signer son nom par la main de Tune de ses filles.

Anna Ivanovna Krahmer a eu une destinée extraordinaire, même à cette cour de Russie si fertile en personnages étranges, et il faut en dire quelques mots. Née en 1694, elle était la fille d'un bourgeois et juge municipal de Narva, lequel, lors de la prise de cette ville par ' les Russes, fut emmené avec toute sa famille à Kazan. Le gouverneur de Kazan, comte Pierre Apraxine, eut les prémices des faveurs de M"* Anna, et pour faire sa cour à Pierre P', il la lui envoya à Pétersbourg. Le czar, après l'avoir appréciée à son tour, la plaça, en qualité de femme de chambre, d'abord auprès de cette malheureuse demoiselle Hamilton à laquelle il fit ensuite trancher la tête, et plus tard auprès de Catherine I". Lorsqu'il fut résolu de mettre à mort son fils Alexis, il chargea le général Adam Weyde de lui administrer un poison et le choix de l'homme n'eut point lieu sans motifs. Adam Weyde, ancien compagnon des débauches de Pierre !•', mais un hommes de talent, devenu général en chef et cordon bleu, était le filfi d'm^pharmacien flamand établi à Moscou, et il avait été garçon dctpharmacie dans sa jeunesse. Soit que la dose du poison donné ait été insuffisante, soit que la forte nature du malheureux prince ait opposé une^vive résistance aux ravages du poison, mais les souffrances de Tagoijie devinrent si atroces, que Weyde lui-même fut pris de pitié, et pour mettre fin à ce martyre, il fit trancher la tête au prince^ d'un coup de hache, ce qui fut approuvé par le czar. Il s'agissait, pour exposer en public le corps de la victime, de coudre la tête au corps, et la Krahmer fut chargée de cette tâche. Pour récompense, elle fut nommée, de femme de chambre qu'elle était, demoiselle d'honneur de la czarine(!!!) dont elle sut gagner la confiance. Catherine !'•, une fois sur le trône, ayant organisé une cour pour la Jeune grandeduchesse Natalie, fille du malheureux Alexis, n'hésita point à placer auprès d'elle, comme dame d'honneur (hofmetsterina) la personne qui avait été chargée de coudre la tête de son père au cadavre de ce dernier. Je viens de raconter comment la Krahmer, pour trente mille ducats à elle payés par Charles VI, décida Catherine à faire un testament qui dépouillait ses propres filles : la loi de Pierre !•', qui autorisait le souverain régnant à se choisir un successeur à son gré, permettait à Catherine de n'avoir aucun égard aux droits du jeune Pierre, qui, dans un pays civilisé et réellement monarchique, auraient été incontestables. La loi de Pierre P', qui transformait l'empire de Russie en

un carrosse de voyage dont le propriétaire peut disposer à volonté, était complètement asiatique, mais elle existait et avait force légale dans toute son illégalité. La jeune grande -duchesse Natalie mourut Itî 22 novembre 1728, au grand chagrin de son frère, auquel rattachait» une sincère affection mutuelle; après sa mort, la Krahmer donna une preuve de haute intelligence en se retirant de la cour, d'où son ami Menchikow avait été exilé Tannée précédente, et en se plaçant ainsi à Tabri des révolutions qui continuèr^t à ébranler cette cour; elle se fixa à Narva, où elle mourut en 1770, à Tâge de 76 ans. Lors du. passage de Catherine II par Narva, la Krahmer fut reçue par elle en une audience particulière, dont la longue durée fut remarquée par tout le monde.

Ainsi Menchikow et la Krahmer avaient fait monter sur le trône Pierre II, dont le nom, sous le règne de Catherine, n'était même point mentionné dans les prières des églises (sa dicTenit); ils Ty avaient fait monter sous la condition d'épouser la princesse Marie, fille aînée .de Menchikow, comme si la parole d'un souverain absolu pouvait jamais, servir de garantie suffisante! Pierre II, ne pouvant encore se marier à onze ans et demi qu'il avait, Menchikow plaça auprès de lui, pour le surveiller, son fils Alexandre, âgé de treize ans, avec le rang de grand-chambellan et le grade de lieutenant-général, après lui avoir fait conférer, non -seulement le cordon de Saint-André, mais encore celui de Sainte-Catherine, que jamais homme n'obtint, lui excepté. Cela donna lieu, à la cour, à des épigrammes sanglantes, et malheureusement justes. Pierre II avait des goûts asiatiques, et Alexandre Menchikow joua auprès de lui le rôle honteux que son père avait joué auprès de Pierre ï*', ce môme rôle auquel le premier duc de Luynes et le ]»r6tnier duc de Saint- Simon furent redevables de la faveur de Louis Xfll, de leur dignité de duc et pair et de leurs richesses. La vérité nous oblige à ajouter que le successeur d'Alexandre Menchikow dans la charge de grand-chambellan, le prince Ivan Dolgoroukow, lui succéda également dans ce rôle indigne.

Alexandre Menchikow fils était béte, lourd, ennuyeux, hautain et désagréable. Il se montrait fort vain de son titre de prince des denx empires, tandis que Pierre II, comme tous les Russes de l'ancienne roche, appréciait beaucoup plus la noblesse généalogique*. Le vicechancelier Ostermann, grand -maître de la cour de l'empereur, ennemi du père Menchikow, qui l'avait outragé en paroles injurieuses, guida de ses avis et de ses conseils l'un des gentilshommes de la chambre de l'empereur, le jeune prince Ivan Aiéxéiévitch Dolgoroukow, âgé de 19 ans; celui-ci gagna l'affection de son jeune souverain: les Menchikow furent exilés à Berezow, en Sibérie, et leurs biens confisqués.

♦ Menchikow le père, lorsqu'U fut créé prince, fit insérer dans son diplôme qu'il descendait d'une famille noble j 11 paya un petit propriétaii-e de la Russie-Blanche pour . lui léguer par testament "à titre de parent" une petite terre, et pour faire taire les

Le prince Ivan était un beau cavalier, grand, élancé, très - élégant de formes; il avait un esprit vif, très -brillant, mais superficiel et léger: un caractère étourdi et amoureux des plaisirs ; et une absence complète de tout sens moral. Il avait passé son enfance à Varsovie, dans la maison de son grand père, le prince Grégoire Dolgoroukow, un diplomate fort habile, qui représenta la Russie avec succès à la cour de cet Auguste If, dont on disait : «quand Auguste buvait, la Pologne était ivre.» Il avait eu pour gouverneur un homme fort distingué, Fick, mais de la civilisation, il n'avait pris que le vernis extérieur, semblable en cela à toute cette génération née sous Pierre I", et imbue des traditions de platitude et d'immoralité héréditaires à la cour de Russie. En somme, le prince Ivan, malgré son esprit naturel, était un homme parfaitement nul, et de plus dépravé jusqu'à la moelle des os. Son crédit illimité sûr l'esprit de son jeune souverain le rendait, on peut le dire, l'arbitre des destinées de la Russie. Quel usage en a-t-il fait?...

La principale direction des affaires, à l'intérieur comme à l'extérieur, à l'avènement au trône de Pierre II, résidait entre les mains d'un conseil intime suprême, composé de sept membres : le duc de Holstein, gendre de l'impératrice, aïeul de la maison régnante. actuelle, un ivrogne dénué de toute intelligence; Menchikow, le grand -amiral comte [Apraxine, le chancelier comte Golovkine, le vice-chancelier baron Ostermann, le comte Tolstoy et le prince Dmitri Mihaïlovitch Galitsyne. J'ai parlé de Menchikow; je dirai quelques mots des autres.

La carrière du grand -amiral, comte Fédor Matvéiévitch Apraxine fut assez originale. D'une naissance obscure, il n'avait rien de commun avec une très-ancienne famille Apraxine, issue de Salhomir, un riche et puissant mourza tatare, lequel embrassa le christianisme en 1371, épousa la princesse Anastasie, sœur du fameux Oleg Ivanovitch, alors grand duc régnant de Riazane, reçut de son beau-frère de vastes propriétés, entre autres les magnifiques bourgs de Verhdérew, Venéw et Mihaïlow (ces deux derniers sont aujourd'hui des villes de district) et fut la souche de plusieurs familles*. Le père du grand-amiral s'appelait

héritiers, il leur paya trois ou quatre fois la valear du legs. Le diplôme princier du saint-empire, délivré en 1706 par l'empereur Léopold, portait le titre de Fûrat et le diplôme princier russe, délivi'é en 1707 par Pierre I-er, portait le titre de npHBQi MeHniBBOBi, repaorb H^opcRitl, mais le parvenu était si désireux de s'assimiler aux grandes familles rubses, qu'au lieu de s'intituler opiiHUi, U préfera s'appeler Biiasb. S'il avait adopte l'usage, pour les princes nouveaux, de s'appeler opuiim», il n'est point douteux qu'avec le culte asiatique, professé en Russie pour le pouvoir et pour les faveurs de cour, nous autres, anciens kniaz lusses, nous aurions vu uotre vieux titre de kniaz reloué au-dessous de celui de baron.

• Les Apraxine, Hanykow, Krukow, Yérdérevski, Douvanow, Rataiew. Le frère de Salhomir, le mourza Icdougliane, se fit également baptiser et fut la souche des Ilitrow. Lés véritables Apraxine n'ont aujourd'hui qu'un seul représentant màlc, M. Victor Apraxine, marié a M-lle Tachkow.

Praxine; il mourut de bonne heure, laissant trois fils, Pierre, Fédoi*, André et une fille, appelée Marthe, reiparquablo par sa beauté; ces quatre orphelins furent recueillis et protégés par la famille lazykow,. donl l'un des membres, le boyar Ivan Maximovitch lazykow, jouissait de la faveur spéciale du jeune czar Fédor III, frère aîné de Pierre P. Le czar Fédor III étant devenu veuf après une courte union avec Agathe Groucheçki, lazykow voulut le remarier à une personne qui maintieadrait et consoliderait le crédit de Thomme auquel elle serait redevable de son élévation. Il avait déjà placé auprès du czar, à titre de con»fesseur, Fun de ses amis et protégés, le moine Hilarion, Tun des hommes les plus remarquables de son temps. Fils de Tun des principaux prêtres de la ville de Nijni, un homme influent et considéré, Hilarion naquit en 1632; il devint moine, et puis abbé du couvent solitaire et fort respecté de Floristchew, situé dans les forêts du district de Gorohow, dans la province actuelle de Vladimir. Ses vertus et son esprit lui acquirent une considération générale, d'autant plus qu'il avait le don, constaté par des faits, de prédire l'avenir. Plus tard, dans son vieil âge, devenu métropolitain de Souzdal, il reçut la visite de la czarine Prascovie, née Saltykow, accompagnée de ses trois filles encore enfants, pour l'avenir desquelles elle témoigna de l'inquiétude dans sa conversation avec le prélat : «Ne craignez rien» répondit Hilarion, et montrant la fille puînée, il ajouta ; « Anna Ivanovna est destinée à régner en Russie». Trente ans plus tard, l'impératrice Anne, montée sur le trône, envoya plus d'une fois, officiellement, en l'honneur d'Hilarion et de sa prédiction, de riches cadeaux au couvent de Frolistchew et aux divers couvents de la ville de Souzdal.

Les Praxine étaient alliés à la famille d'Hilarion par des Kens de parenté; aussi le favori et le confesseur du czar tombèrent-ils d'accord pour marier leur souverain avec Marthe Praxine. Fédor était âgé de 20 ans, mais il avait, comme tous les enfans du premier lit du czar Alexis, les écrouellës depuis sa naissance, ilVtait faible, goutteux et cacochyme. Les médecins s'opposaient vivement à son mariage : lé favori et le confesseur passèrent outre. Par une nâagnifique journée do l'automne de 1681, Ton profita d'un moment d'amélioration apparente dans la santé du czar, pour le conduire à une partie de chasse du côté du village de Strélkow (dans la province actuelle de Moscou; cette terre appartient aujourd'hui aux Obolenski). L'on avait préparé le repas de chasse dans la maison du prêtre de ce village, parent d'Hilarion et des Praxine, et la jeune Marthe, âgée de 17 ans, s'y trouvait. Fédor la voit, en devient épris, et déclare vouloir l'épouser. Les médecins jetèrent les hauts cris : on ne les écoula point; le mariage eut lieu le 14 février 1682 et Hilarion fut élevé directement à la- dignité de métropolitain de Souzdal. Le czar avait cru devoir prendre des potions qui produisirent un effet terrible sur sa nature chétive : dans

là naît môme des noces, il tomba malade; ses forces vitales décimèrent complètement, et après deux mois et demi def langueur, il s'éteignit le 27 avril. Sa veuve, qui avait beaucoup de tact et d'esprit de conduite, sut se créer une position solide à la cour; elle sut traverser, saine et sauve, tous les orages politiques de cette époque si agitée; elle jouit de l'amitié de Pierre !•', et après la fondation de Pétersbourg, elle vint habiter la nouvelle capitale, où elle eut son palais, au coin de la place de Tamirauté et de la Perspective Nevski (sur cet emplacement se trouve aujourd'hui l'hôtel de la Société libre économique), tout près de rhôte! de son frère, le grand- amiral (sur l'emplacement duquel se trouve aujourd'hui le palais d'hiver). Elle mourut le 31 décembre 4715, à l'âge de 51 ans, et Pierre I*', curieux de connaître la vérité au sujet de ce mariage si court dont la stérilité lui avait valu, à lui, la couronne de Russie, n'hésita point, avec son cynisme habituel, à procéder à l'examen du cadavre : ayant reconnu, de ses yeux, la vertu immaculée de sa défunte belle -sœur, il accorda au grand -amiral la jouissance viagère des immenses propriétés foncières laissées par elle.

A peine le czar Fédor avait -il pris le parti d'épouser Irfarthe Praxine, . que ses trois frères à elle eurent l'ordre de s'appeler Apraxine, et on les inscrivit, dans la généalogie de cette famille, à titre d'enfants d'un homme décédé sans laisser de postérité, Mathieu Vassiliévitch Apraxine, stolnik (c'est-à-dire gentilhomme de la chambre) du czar Alexis, lequel, revenant d'Astrahan à Moscou, accompagné, comme l'on voyageait à cette époque, de quarante serfs à lui tout armés, avait été attaqué, entre Saratow et Penza, par une nombreuse bande de brigands, et massacré le 6 novembre 1668. Il est enterré, ainsi que sa femme, à Moscou, au couvent de Zlatooustow. Le grand-amiral, dans son testament, prescrivit à son frère André et aux descendants de celui-ci le paiement annuel d'une somme de cent roubles à ce couvent, clause qui a cessé d'être observée depuis long -temps.

Ce grand -amiral était un fort brave homme, doué d'un cœur excellent; il avait peu d'esprit, nulle capacité, mais c'était un fin courtisan ; marin d'eau douce, il n'entendait rien à l'art naval, mais s'il avait peu de goût pour l'eau, il en avait beaucoup, en revanche, pour le vin ; il buvait sec, et le verre en main, il pouvait tenir tête même à Pierre P', ce qui n'est pas peu dire! Son frère aîné, Pierre, mort avant lui, avait laissé deux fils, l'un demi -fou, l'autre demi -idiot. L'aîné, Alexandre, âgé déjà de plus de trente ans, se jeta un jour aux pieds de la princesse Anne, fille de Pierre P', depuis duchesse de Holstein, tira son épée et la plaçant contre son cœur, lui dit : « Si vous restez sourde à ma passion, je me lue». — «Vous n'avez qu'à vous tuer, répondit la princesse, il y aura un imbécile de moins en ce monde, et voilà tout, » et elle sortit de la chambre. Apraxiîïe se releva, remit son épée dans le fourreau, et s'en alla tranquillement. De son mariage avec une princesse Kourakine, il

— loue laissa cpi'une fille, mariée à Alexandre Lvovitch Narychkine, cousingermain de Pierre I*', et grande*mère de FAlexandre Lvovitch si connu pour sa prodigalité en fait d'argent et de calembourgs. Le second fils de Pierre Apraxine, Alexis, un demi -idiot, épousa la princesse Hélène Galitsyne, fille du célèbre loaréchal prince Michel. Après la mort du maréchal, lors des persécutions exercées contre sa famille, Fimpératrice Anne, pour les humilier, ordonna au comte Alexis Apraxine de remplir Foffice de bouffon de cour, ce que. ce drôle accepta, et il resta dans cette odieuse position pendant tout le règne d'Anne. Il mourut en 1743, laissant deux fils : Taîné Pierre, épousa la princesse Anna Borissovna Galitsyne; bientôt ennuyée de son mari, elle soudoya la princesse Boris Kourakine, maîtresse du maréchal comte Pierre Schouvalow, très -puissant à cette époque à la cour de Timpéralrice Elisabeth, et obtint, sans que le synode fût consulté le moins du monde, un oukaze déclarant son mariage dissous et elle-même rétablie dans sa position de princesse -demoiselle (kniajna) ; elle vécut soixante ans dans cette position apocryphe, jusqu'à sa mort, arrivée à Moscou, en 1811. Elle disait à Tune de ses nièces Galitsyne, laquelle avait épousé le comte Armand de Saint -Priest, et battait son mari : «Ma chère Sophie, soyez bien sur vos gardes; les •hommes méritent qu'on les rosse, je le sais, mais enfin il y a limite à •toute patience; votre mari pourrait bien vous planter là, comme j'ai •planté mon mari à moi!» Le second fils du bouÎTon de cour, le comte Fédor Apraxine, mourut en 1789, et avec lui s'éteignit la branche aînée des comtes soi-disant Apraxine. Alors Ton vit s'engager le procès le plus curieux. Le comte Fédor, se basant sur la loi russe qui permet, à défaut d'enfans, de léguer ses biens héréditaires à un parent éloigné, pourvu qu'il soit de la môme souche, avait légué sa fortune, par testament, au général Etienne Apraxine, issu de la véritable branche de celte famille (le grand-père du ci-devant maréchal de la noblesse à Orel). Ses neveux -germains Alexandre et Léon Narychkine, et son cousin issu de germain le comte Pierre Apraxine, avec ses frères, attaquèrent la validité du testament, par la raison que les deux familles n'étaient nullement de la môme souche; en présence d'un héritage, la vanité généalogique s'évanouissait, et l'amour de l'or reprenait le haut du pavé. Dans leurs requêtes judiciaires, le comte Pierre Apraxine, (l'aïeul du chef actuel de la famille) et son frère, le comte Alexandre (le bisaïeul du maréchal actuel de la noblesse à Pétersbourg), disaient sans se gêner : qu'ils n'étaient point des Apraxine, et qu'ils ne se considéraient point comme responsables de ce qu'il avait plu au czar Fédor d'ordonner à leur grand-père et à leurs grands-oncles de s'appeler ainsi! Catherine II, en 1791, mit fin à ce procès passablement scabreux par une décision véritablement scandaleuse : elle décida qu'un czar esl infaillible; le czar Fédor ayant ordonné que ses beaux -frères fussent des Apraxine, leurs descendants se trouvaient être de vrais Apraxine, et la validité du testament fut reconnue.

Pierre I*' avait conféré le titre de comtes au grand-amiral et à soft frère aîné ; mais pendant long-temps il refusa d'accorder la même faveur à leur plus jeune frère, André, l'aïeul des comtes Apraxine actuels. Celui-ci était un fort vilain personnage, et dans sa jeunesse, il s'amusait à exercer le métier.de brigand sur les grandes routes. Nous lisons dans les Mémoires si curieux de Jéliaboujski que des parents de ce dernier, Basile Jéliaboujski et son fils Simon, furent roués de coups, le 18 août 1696, par André Apraxine et les gens de celui-ci, au village de Filî, près de Moscou. Pierre F voulut faire administrer le knout à Apraxine, mais pardonna, grâce à la double intercession de sa sœur, la czarinedouairière Marthe et du favori Lefort. Les gens d' Apraxine furent knoutés, et lui-même dût payer aux Jéliaboujski 737 roubles 50 copeks. Après bien des années, Pierre reprit en faveur André Apraxine; il le nomma grand-éohanson et le créa comte en 1722. On dit généralement, mais nous n'avons jamais pu vérifier ce fait, que le titre comtal, contrairement au ridicule usage russe qui transmet les titres à tous les descendants mâles, n'avait été donné à André Apraxine qu'avec le droit de transmission par ordre de primogéniture masculine. Il ne laissa qu'un fils, Fédor, et la clause serait peu à peu tombée en oubli. Nous répétons ce bruit sans le garantir le moins du monde, n'ayant jamais eu l'occasion de voir, ni le diplôme original, ni la copie légalisée qui en doit exister aux archives du sénat.

Le chancelier Gabriel Ivanovitch Golovkine se trouvait redevable, à ses liens de parenté et d'amitié avec les Narychkine, de sa rapide ascension à une haute position sociale. Fils d'un pauvre gentilhomme qui possédait en tout cinq familles de serfs dans le district d'Alexine, il était devenu comte des deux empires d'Allemagne et de Russie et possesseur de vingt-cinq mille paysans. Le nom de Golovkine apparaît pour la première fois aux états-généraux (zemskoi sobor) de 1598, lors de l'élection de Godounow au trône de Russie; à ces états-généraux siégeait, sur le banc du clergé, Eustache Golovkine, moine du grand couvent de Saint-Serge. Son neveu, Rodione Dmitriévitch, eut deux fils : Simon, souche de la branche comtale, éteinte en 1846, et Lucas, souche de la branche non-titrée, aujourd'hui existante. Simon épousa Akoulina Ivanovna Raievski, d'une famille de très-pauvres gentilshommes; elle avait une sœur, Pauline, mariée aussi à un gentilhomme très-pauvre, Léonce Léontiew, et de ce mariage naquit, entre autres enfans, une fille, Anne, qui épousa Cyrille Narychkine, et fut la mère de la czarine Natalie, laquelle eut pour parrain son oncle-germain, Ivan Golovkine, fils unique de Simon. L'avènement au trône de Pierre I*' valut à Ivan Golovkine la dignité de boyar, et ouvrit à son fils unique, Gabriel, la carrière qu'il parcourut avec tant de succès, mais de la façon la plus méprisable. C'était un homme de mérite, mais plat et bas courtisan, rampant devant les favoris; avare jusqu'à la lésincrie la plus dégoûtante; avide et vénal au plus haut degré. Il fut, de même que le

rîce-chancelier baron Schafirow, à la solde de Mazeppa dont tous les deux recevaient des pensions annuelles, et lorsqu'ils furent chargés de procéder à fenquôle sur les renseignements envoyés au czar par Kotchoubey et plusieurs autres, renseignements amenant de la façon la plus évidente et la plus incontesUi)ble sur la trace des relations dé Mazeppa avec Charles XII et Stanislas Leszczynski, Golovkinè et Schafirow donnèrent à cette enquête une tournure telle, que rbetman fut justifié et les dénonciateurs livrés à Mazeppa, lequel les fit torturer, inettre à inort, et ruina leurs famillçs en confisquant leurs biens. Un an et demi plus tard, après la bataille de Poltava, Mazeppa, ayant suivi Charles XII à Bendery, apprenant que le gouvernement turc venait d'accorder son extradition, s'empoisonna, mais avant d'avaler le contenu de la funeste fiole, il ouvrit sa cassette, en tira une liasse de papiers et de lettres, et les brûla, disant : «au moins aurais-je été •malheureux moi tout seul, et non d'autres, sur le compte desquels •mes ennemis n'ont aucuns soupçons, et n'oseraient même point en •concevoir; une malheureuse destinée a tout renversé et amené un •triste dénouement.» Cet autodafé sauva Golovkinè du dernier supplice et le maintint au faîte du pouvoir. Sa complaisance envers les caprices de Pierre P' n'avait point de bornes. lagoujinski, l'un des anciens mignons du czar, devenu l'un de ses favoris les plus influents, ennuyé du caractère morose et hargneux de sa femme avec laquelle il était marié depuis une vingtaine d'années, voulut divorcer, quoiqu'il eut un fils : Pierre I", sans hésiter le moins du monde, fit arrêter M"* lagoujinski, déclara le mariage dissous, fit enfermer la dame dans un couvent, et signifia à Golovkinè qu'il eut à marier immédiatement sa fille Anne avec lagoujinski. Le chancelier obéit sans oser se permettre un seul mot de protestation. 11 y avait peu d'hommes aussi peu aimés et plus méprisés que ce chancelier, le premier, en Russie, qui ait porté ce titre; grand, sec, raide, toujours mal habillé, il avait l'air de représenter la statue de l'avarice. Il mourut en 1734, et son fils aîné, Ivan, Pavait précédé de quinze jours aîu tombeau. Nous parlerons plus loin de ses deux autres fils.

Le vice-chancelier baron, depuis comte, . Ostermann, fut" l'un des îiommes d'état les plus remarquables de son siècle. Fils d'un pasteur luthérien de là petite ville de Bockum en Westphalie, il fit, dans uh voyage en Hollande, la connaissance de Tamirar Cruys, norvégien au service russe, et accepta avec d'autant plus d'empressement la proposition faite par celui-ci de l'accompagner en Russie à titre de secrétaire privé, qu'il avait déjà son frère aine, Jean Ostermann, installé à Moscou à titre de précepteur des jeunes czarines, filles du czar Jean V et nièces de Pierre P'. Ce dernier, se trouvant un jour sur le vaisseau de Cruys, demanda à l'amiral s'il n'y avait là personne qui fut capable de rédiger quelques lettres; Cruys lui présenta le jeune Oster-

mann; celui-ci rédigea si bien les lettres et fit des réponses si intelligentes aux questions à lui adressées par le czar, cpie Pierre le fit entrer sur-le-champ dans les bureaux des affaires étrangères. E fut chargé, plus tard, avec le maréchal Bruce, de négocier avec la Suède la paix de Nistadt; leurs instructions secrètes portaient, qu'en cas de grandes difficultés, ils pouvaient se borner à exiger la cession de ringrie, de la Carélie avec Vyborg, et de TEsthonie, et ne point insister sur celle de la Livonie. Mais les deux envoyés surent mener la négociation avec une habileté si consommée, qu'ils obtinrent aussi la cession de la Livonie. Le titre de comte pour Bruce, celui de baron pour Ostermann, et des terres magnifiques pour tous les deux, furent la récompense de ce service véritablement éminent. Ils avaient reçu, à leur départ de Pétersbourg, 30,00p ducats pour ces dépenses secrètes dans les négociations où tout contrôle est impossible, et ils restituèrent 9,000 ducats au trésor. '

Au retour d'Ostermann de Nistadt, le czar lui dit : «maintenant vous

• voilà dans une superbe position à la cour, tant que je vis, moi; mais » une fois que je serais mort, que deviendriez-vous, sans appui, ni liens »de famille en Russie? Je veux vous marier, et vous faire contracter »un grand mariage.» Et il tint parole; malgré la vive répugnance éprouvée par les Russes, à cette époque, de marier leurs filles à des hommes professant un autre culte, il obtint pour le luthérien Ostermann, fils d'un pasteur, la main de Marthe Slréchnew, ayant une très-belle dot, et issue d'une famille alliée à celle des czars : Eudoxie Stréchnew ayant été la seconde femme du czar Michel, et l'aïeule de Pierre I*'. A son lit de mort, l'empereur disait en parlant d'Ostermann : « per- » sonne autour de moi ne connaît, mieux qu'Ostermann, les intérêts et

• les besoins de la Russie; il n'a jamais commis une seule bévue en

• diplomatie; il est indispensable à la Russie.»

Ostermann, en effet, était doué d'une haute et éminente capacité; c'était l'une des plus fortes têtes de son temps; énergique sous les dehors de la plus grande douceur; égoïste achevé sous les formes de la plus insigne bonhomie; habile à se mettre en avant s'il s'agissait de rendre un service à une personne dont la reconnaissance pouvait lui être utile; encore plus habile à porter à ses ennemis des coups terribles tout en dissimulant sa propre action, agissant par la voie d'autrui, de façon à écarler de soi toute responsabilité. Il était le modèle du finasseur; toujours le regard voilé et baissé, les yeux en dessous, jamais il n'envisageait son interlocuteur en face; dans les conférences diplomatiques, s'il voulait éviter de répondre à une question à lui posée, il se trouvait tout-à-coup subitement pris d'un accès de goutte ou de sciatique. — Un jour, Menchikow l'ayant prié de faire le voyage de Hittau pour engager la noblesse du pays à l'élire, lui, Menchikow, duc de Courlande, Ostermann, ne se souciant nullement de se charger de

cette n^oçiation et n'osant point répondre par un refus au favori toutpuissant, se mit au lit^ fît baisser les stores et rideaux des fenêtres, se frotta le visage de figues sèches et affirma avoir la jaunisse. Lors de la fameuse nuit où Munich arrêta Bieren et proclama régente la princesse Anne de Brunswick, celle-ci fit immédiatement chercher Ostermann, mais le vice-chancelier se déclara malade d'une violente colique, et ce fut seulement dans la matinée, qu'ayant appris l'adhésion des gardes etidu sénat à la régence de la princesse, il se trouva guéri de sa colique et vint à la cour avec celte physionomie radieuse et attendrie, qu'on lui voyait à certains jours solennels. Il était d'une avarice sordide, tout comme le chancelier Golovkine; aussi négligé dans sa tenue, aussi malpropre dans ses vêtements. Madame Ostermann, d'une avarice tout aussi crasse que celle de son mari, se distinguait encore par un caractère capricieux et hargneux. Mais ce qui ajoutait beaucoup à l'influence d'Ostermanu, c'était son incorruptible probité : ne reculant, dans les vues de son ambition, devant aucune cruauté, aucune bassesse, aucune infamie, il fut et resta toujours incorruptible sous le rapport pécuniaire.

Un diplomate étranger, parfaitement bien placé, par les anciennes relations de sa famille, pour connaître le vrai de la situation en fait d'hommes et de choses, Jean Le Fort, ministre de Pologne et de Saxe à la cour de Russie, écrivait : « c'est Ostermann qui donne l'impulsion »à la machine de l'état, et il est ici le seul homme non- vénal*. » Travailleur infatigable, et jaloux en même temps de se rendre indispensable, il avait rhabitude de n'initier chacun de ses collaborateurs qu'à telle ou telle branche de la diplomatie, se réservant à soi-même la connaissance exclusive de l'écheveau général des affaires; il poussait cette précaution jusqu'au point de rédiger et déchiffrer lui-même les dépêches chiffrées. Aussi passait-il la plus grande partie de sa journée dans son cabinet, l'été en robe de chambre de soie à fleurs ; l'hiver en robe de chambre de velours rouge doublée de fourrures, avec un bonnet de velours noir sur la tété, et par une amère ironie du sort, ce fut dans cette môme robe de chambre de velours rouge, revêtu de laquelle il avait dirigé les plus grandes affaires de l'état, qu'il fut amené, le 18 janvier 4742, sur l'échafaud, pour y placer sa tête sur le billot et s'entendre lire sa condamnation à l'exil où il devait finir ses jours si utiles à la Russie.

Le comte Pierre Andréiévitch Tolstoy était issu*d'une ancienne famille de Tchernigow, connue dans cette ville depuis l'an 1353, dont la branche aînée vint s'établir à Moscou dans la première moitié du quinzième siècle, et la branche cadette alla à Novgorod, où l'un ; de ses membres, Akinfi Tolstoy, fut possadnik en 1476. La branche aiçi^e se

♦ Dépêche de Le Fort du 6 février 1730, Hermann*8 Gesckickte des russiachen, SUuUes, tome IV. Le livre de M. Hermann est sans contredit le plus reniarquable qui ait été jamais publié sur la Enssie par un étranger.

tipouve réprésentée aujourd'hui par cînq familles : les Tolstoy, les Moltchanow, les Dournow, les Danilow et les Vassiltchikow. — Ces familles végétèrent long-temps dans une médiocre condition de fortune et une assez grande obscurité, dont les Tolstoy furent tirés par l'intelligence et les talents de deux frères, Ivan et Pierre. Tous les deux se trouvaient colonels des strélitz; alliés à la famille Miloslavski, ils furent atf nombre des partisans et des confidents les plus intimes de la czarine Sophie, laquelle, on le sait, en voulait non-seulement à la couronne, mais à la vie de Pierre I**'; ils furent tous les deux au nombre des chefs de la sanglante insurrection du 15 mai 1682, qui renversa le parti des Narychkine et coûta la vie à plusieurs des membres de cette famille, ainsi qu'à plusieurs boyars, entre autres au célèbre Matvéiew. Sept ans plus tard, voyant le parti de Pierre !•' gagner du terrain et prendre le dessus, les deux frères firent volte-face complète; ils se lièrent intimement avec Fédor Matvéiévitch Apraxine; ils se joignirent aux partisans du jeune czar, et pendant que Sophie se trouvait enfermée dans un couvent, ses amis mis à mort ou exilés avec confiscation de leurs biens, les strélitz décimés, pendant ce temps les deux Tolstoy obtinrent des emplois importants. Ivan fut conseiller privé et gouverneur de la province d'Azow, où il mourut au bout de quelques années*; Pierre fut ambassadeur à Constanlinople, où il rendit à Pierre P' les services les plus signalés, et lui obtint, entre autres, une extradition bien difficile et ardemment désirée par le czar, celle de Mazeppa, lequel, l'ayant appris, s'empoisonna la veille du jour où il allait être arrêté. — Lorsque le czarévitch Alexis se fut réfugié au château Saint-Elme, à Naples, pays alors appartenant à l'empereur Charles VI, beau-frère du czarévitch, le czar envoya Pierre Tolstoy à la recherche de son fils, dont il ignorait l'asile; mais, pour surveiller Tenvoyé luimême, il lui adjoignit un homme de confiance, son aide-de^camp Roumiantsow. Tolstoy non-seulement découvrit le refuge du prince, mais encore il soudoya sa maîtresse, une vilaine finnoise, qui le décida à retourner en Russie. Tolstoy lui jura, sur la croix, Toctroi d'une amnistie, et le malheureux, une fois en Russie, fut livré à la torture et mis à mort. — Un fauteuil au sénat, le cordon bleu et de vastes terres furent la récompense de cette infamie.

Voyant l'affection du czar pour la ^lle aînée du prince Cantémir, Marie, Tolstoy' dirigea l'intrigue qui, dans un certain moment, n'allait à rien moins qu'à séparer Pierre de Catherine pour lui faire épouser la princesse Marie; mais Catherine soudoya le médecin de la famille Cantémir, le grec Palikala, lequel fit avorter la demoiselle, et de façon à la rendre incapable de jamais accoucher. Le père Cantémir en mourut de chagrin, mais Tolstoy vira de bord, se rapprocha de Catherine, se

• * n a été le trisaïeul du gjsand-père de M. George Tolstoy, aujourd'hui adjoint du procureur au Synode, %ç>..-.

joignit à Menchikow pour décider le czar à faire couronna Catherinar et fut chargé de dirige la cérémonie du sacre, te jour tle laquelle il reçut le titre de comte. Octogénaire, il jouissait encore d^une robuste santé et de la plénitude de ses facultés; c'était un homme d'un esprit immense, d'un caractère actif et infatigable; faux, cauteleux, capable de tout, sans conscience, ni pitié aucune.

Pierre I"" disait de lui : cTolstoy est très-habile, mais lorsqu'on a affaire. » à lui, il faut toujours avoir une grosse pierre dans sa poche (KaiieBB sa » nasyxoio), pour lui casser la tête en cas de besoin! » Un jour, après un dîner copieux, Pierre, faisant la tournée des convives encore assis à table, s'approcha de Tolstoy, et lui mettant sa main sur la tète, dit : «oh I combien

• d'esprit il y a dans cette tête; s'il n'y avait point eu là-dedans autant

• d'esprit, il y a long-temps que cette tète eût été tranchée!»

Tolstoy avait deux fils, qu'il avait mariés à de riches héritières: l'aîné, Ivan, à une princesse Troïékourow (d'une famille issue de Rurik, éteinte au dix-huitième siècle); le second, Pierre, à la fille de Skoropadski, hetman de la Petite-Russie. Le vieil ambitieux semblait arrivé au terme de ses vœux; il siégeait dans le conseil intime suprême; il nageait dans le luxe. Un moment d'erreur politique, de la part de ce diplomate consommé qui n'en avait jamais commis une seule durant sa longue existence, renversa, à l'âge de 82 ans, tout cet édifice si péni- Wement élevé au prix de tant d'iniquités et même de crimes, et amena sa ruine complète. Voyant Menchikow travailler à faire monter sur le trône le fils du czarévitch Alexis, Tolstoy, craignant vengeance pour la part si considérable prise par lui à la catastrophe du père, voulut s'opposer au tout-puissant maréchal et lutter contre lui. Quelques jours après l'avènement de Pierre II au trône, en mai 1727, Menchikow fit envoyer Tolstoy avec son fils Ivan au couvent de Solovetsk; fit confisquer, non-seulement la fortune du vieillard, mais encore celle de ses deux belles-filles, et fit défensç aux Tolstoy de porter le, titre de comtes. Ainsi relégué dans une île de la mer Blanclie et ruiné de fond en comble, le vieillard vit mourir sous ses yeux, de chagrin, ce fils aîné, en juin 1728, et ne lui survécut que de huit mois. Ses petits-fils, dépouillés de tout, traînèrent une existence bien dissemblable du faste de leur aïeul. La veuve d'Ivan Tolstoy s'adressa, sous le règne d'Elisabetib, au chancelier comte Bestoujew, pour l'engager à supplier Timpératrice de faire restituer à sa famille celles d'entre les terres confisquées qui n'avaient point été distribuées à d'autres personnages. Bestoujew, l'un des plus grands filous de son époque, lui dit : < je doute que Sa Majesté consente à

• vous restituer le tout, mais remettez -moi deux listes ; placez sur la » liste N° i les plus belles d'entre les terres, et sur la liste N"* 2 les plus » médiocres. Si je ne parviens point à obtenir la restitution du tout, au

• moins vous rendra-t-on les plus belles d'entre les anciennes terres de > votre famille. » M*"* Tolstoy suivit ce conseil, et quel fut son éton-

ncement d'a{^rendre que les terres placées sur la deuxième liste lui étaient restituées, et les terres placées sûr la première liste venaient (f être données par Fimpératrice au chancelier! Redoutant la vengeance du très-vindicatif Bestoujew, elle se tut pendant toute la durée de la faveur de ce dernier, mais en 1758, le chancelier ayant été à son tour exilé, M"" Tolstoy recourut de nouveau à rimpératrice, sollicita en vain la'reiscitution des terres, mais elle obtint, après bien des démarches, le 26 mai 1760, la restitution du diplôme cointal et lé titre de comtes pour ses fils et ses neveux. — Le comte Ivan avait eu cinq fils, cinq filles, seize petits-fils Tolstoy et onze petites-filles Tolstoy; Ton peut juger de la modicité de la part de fortune échue à chacun d'entre eux.

Le comte Pierre, de son mariage avec une Skoropadski, avait eu une fille. M""* Saltykow, mère du maréchal prince Saltykow, et deux fils ; Alexandre et Ivan; Faîne fut le père du respectable comte Pierre Tolstoy, ambassadeur de Russie auprès de Napoléon I*'.

Le prince Dmitri Mihaïlovitch Galitsyne (né en 1665, mort dans les casemates de la forteresse de Schlusselbourg en 1738), était Fun des hommes les plus remarquables de son temps par sa haute intelligence et par Fénergie de sou caractère. Â cette époque, la famille Gahtsyne n^était point encore aussi nombreuse qu'elle Fest de nos jours; ce grand nom ne se trouvait point encore devenu Fapanage de plus de 4jent trente individus, et Fon n'avait point encore inventé à Moscou le dicton si connu sur les Galitsyne. Depuis, à la fin du dixhuitième siècle surtout, un grand nombre de princes de cette maison habitèrent dans les rues et ruelles voisines de la Tverskoy, et les mauvais plaisans prétendaient qu'à chaque naissance d'un enfant mâle, le jour du baptême, la princesse doyenne d'âge de la famille, prenant le nouveau-né sur ses bras, lui disait : BBKoria ue saôuBaû, mo tu RBflSb roJuubiH'b; ôyAb rjyoi, ôy^i» cuyai, bchbu bb Mockb^ 6jh31> TBepcKOH, a yMpemi» — laia bt> 4ouckoh, c'est-à-dire: «n'oublie jamais » que tu es un prince Galitsyne : sois hôte, sois ladre, habite Moscou

• dans une maison située près de la Tverskoy, et après ton décès tu

• seras inhumé au couvent de Donskoy! »

Le prince Dmitri dont nous parlons ici, avait occupé, sous le règne de Pierre P', des postes élevés et les avait occupé avec une grande distinction; il avait été ambassadeur à Constantinople, ensuite gouverneur dtf Kiew au moment de l'invasion de Charles XII et de la trahison du hetman Mazeppa, et dans ce moment si critique, la fermeté de son attitude et l'énergie des mesures prises par lui, contribuèrent pour beaucoup à l'insuccès complet des vues politiques de l'ambitieux et astucieux Mazeppa. Plus tard, le prince Dmitri avait siégé au sénat et dirigé le collège du commerce. Peu d'hommes pouvaient l'égaler pour la lucidité de son esprit, pour son courage civil et pour sa rare énergie. Comiuo la plupart des Russes, il n'aimait point les Allemands,

mais il comprenait Tindispensàble nécessité dMntroduire en Russie 4a civilisation earopéenne; il connaissait plusieurs langues; il lisait beaucoup, et dans sa terre d^Ârhangelskoïé, il avait formé une bibliothèque composée de plus de 7,000 volumes*. 11 avait conservé, dans la vie privée, plusieurs des anciens usages russes, qui commençaient déjà dès-lors à tomber en désuétude; ainsi ses frères plus jeunes que lui, Fun feld-maréchal et Tautre sénateur, ne s'asseyaient en sa présence que sur son invitation formelle; non-seulement ses neveux, mais encore ses nièces, les filles et les belles-filles de ses frères et sœurs, lui baisaient la main. D'un caractère fier, il ne pouvait se. faire, pour sa part à lui, aux mœurs d'esclaves au milieu desquelles s'était écoulée sa vie entière; il ne se familiarisa jamais avec l'idée que lui, prince de la race grand' ducale de Lithuanie, fût l'esclave du czar de Russie; il voyait avec une jalousie, facile à comprendre, l'indépendance des magnats polonais et des nobles suédois; il voulut poser des limites au pouvoir suprême; mais ici, malgré son esprit si vaste, l'orgueil de famille l'aveugla et finit par le perdre : au lieu de la liberté, il voulut doter son pays d'une oligarchie, et de l'oligarchie la plus restreinte, c'est-à-dire d'une forme de gouvernement encore pire que le despotisme d'un seul.

De ses trois frères, le prince Pierre, sénateur et lieutenant-colonel des gardes Préobrajenski, était mort en 1722, sans laisser d'enfants de son mariage avec une sœur du maréchal Dolgoroukow; restaient deux Michel : l'un ayant dix ans, l'autre vingt ans de moins que le prince Dmitrif. Le prince Michel l'aîné, l'un des plus brillants capitaines du règne de Pierre P', n'avait point une grande portée d'esprit; hors du champ de bataille, c'était même un homme médiocre, mais il

* Lors de la réclusion du prince dans la forteresse de Schlusselbourg, sous le règne d'Anne, tous ses biens forent confisqués. Arhangelskoïé fot donné an prince Boris loussonpow, l'un des plus plats, courtisans de Bieren, et appartient aujonrd'hui à son arrière-petit-fils.

t La fiimille Oalitsyne compte aujourd'hui treize branches.

La branche ainée est issue du cousin- germain du prince Dmitri, du célèbre prince Basile, ministre de la czarine Sophie.

Les deuxième, troisième, quatrième, cinquième, sixième et septième branches sont issues du prince Boris, gouverneur de Pierre I-er, et cousin -germain des deux précédents. La deuxième branche a un seul représentant mâle, héritier du nom et du majorât des Ostermann, et portant le titre de prince Galitsyne, comte Ostermann. La cinquième branche a le titre d'altesse depuis 1841. L'un des membres de la sixième branche a hérité du nom des princes Prozorovski.

Les huitième, neuvième et dixième branches sont issues du prince Ivan, fi-ère du gonv meur de Pierre I-er et cousin -germain du prince Dmitri Mihaîlovitch. Ce dernier fot la souche de la onzième branche, dont les représentants actuels, mariés, l'on à une demoiselle Soumarokow, l'autre à une demoiseUe Ladomirski, ont eu un père dont la naissance, suivant la loi russe, était illégitime : sa mère, une Olsoufiew, ayant été la cousine- germaine de son père, et les enfants nés de cette imion ont cté

estait vraiment respectable pour la noblesse de son caractère e\ J['éléyation de ses seritimepts. En voici des. preuves. Le 29 août 1708, à la suite d'une lutte acharnée et heureuse coulre Tavant-garde suédoise conduite ce jour-là par Charles XII en personne ' (lequel^ dit-on, à la fin du cottibat s'arrachait les cheveux de fureur), le prince Michel vit arriver Pierre P'; le czar se jeta à son cou; lui conféra, à lui général- ^major,' le cordon de Saint- André, et lui promit de lui accorder tout ce qtf il lui demanderait. Le priiice Michel demanda et obtint : d*abord là diiiiinution de Timpôt sur le sel, si dur pour les classes, pauvres, et 'ensuite un pardon complet pour Tun de ses ennemis, le prince Anikita. Répnine, général fort distingué d'ailleurs, mais traduit à cette éppqiié devant une cour, martiale pour quelques fautes de stratégie commises à la bataille de Galovtchine. Il va sans dire que depuis, ce jout, Gâlitsyne et Répnine, bien dignes de s'apprécier mutuellement, devinrent amis intimes.

A la suite de sa brillante campagne en Finlande en 1714, le prince Michel reçut de Pierre I" une somme d'argent très-considérable; pèr.è d'une nombreuse famille, il employa cependant sur-le-champ la moitié de cette somme à faire confectionner des chaussures d'hiver. pour les soldats de son corps d'armée. C'était un homme bon, doux, modeste^ toujours prêt à rendre service, et par une rare exception à la cour •de Pétersbourg à cette époque, ennemi des excès de table. — Aussi, Pierre F, qui avait pour lui là plus haute considération, ne le contraignait jamais à boire. Lui, son digne ami Répnine et le maréchal comte Schérémetew furent les seuls parmi tous les grands seigneurs qui eurent le courage, en 1718, de refuser à Pierre P de signet l'arrêt de mort du czarévitch Alexis. Le prince Michel fut le seul des trois qui vécut assez pour voir sur le trône le fils d'Alexis, Pierre II, lequel ne tint jamais le moindre compte au prince Michel (Je sa, conduite en 1718, tandis que Catherine I'% cette persécutrice secrète d'Alexis, une fois montée sur le trône, s'était empressée de conférer le bâton de maréchal au prince Michel, dont elle connaissait la grande et légitime popularité dans l'armée russe.

Le prince Michel le jeune, ainsi appelé jusqu'à la mort de son frère le maréchal, c'est-à-dire jusqu'à l'âge de 45 ans, était également un homme d'un esprit fort ordinaire, mais, d'un parfait bon sens et de la

légitimés par un oukaze de ï*aul T-er en 1796. La douzième branche ert^ issue du maréchal prince Michel Galîtsyrie : l'un des représentants de cette branche, le prince Augustin, marié à M-lle de La Roche-Aymon, est connu par ses publications historiques ; Bon cousin issu de germain, le musicien George Galitsyne est fort connu par ses extravagances et pour avoir été incarcéré pour dettes à Londres. La treizième branche est issue du grand - amiral prince Michel Galitsyne ; elle est la plus riche de toutes à cause d'une alliance avec les Stroganow, et n*a qu'un seul représentant mâle, le jeune prince Serge, dont le père a été ministre à Madrid, et la mère, une Dolgoroukow, est remariée au comte d'Osten-Sacken.

plus haute loyauté. Caâierine I'^ qui connaissait sa proUlé et sa droiture, Pavait nommé président du collège de justice; lors de la disgrâce de sa famille sous le règne d'Anne, il fut appelé à un poste inférieur, celui de commissaire-général de la marine, mais au moins ne fut-il point ni exilé, ni dépouillé de ses biens. L^impératrice Elisabeth l'envoya en ambassade à la cour du shah de Perse; à son retour, il fut nommé président du collège de Tamirautô, et promu ensuite au rang de grand-amiral, promotion parfaitement ridicule vis-à-vis d^un marin d'eau douce comme il le fut durant sa vie entière. Son ambassade en Perse restera à jamais immortelle dans les annales de l'horticulture et de la gastronomie russes : il en rapporta l'arbre du pécher (persik), et l'inaugura en Russie dans sa terre d'Ouskoïé, à 7 verstes de Moscou, sur la route de Kalouga (Ouskoïé a été, au dix-neuvième siècle, la propriété et le lieu de villégiature du respectable comte Pierre Alexandrovitch Tolstoy). A cette époque, les pèches constituaient un^ telle rareté, que lors des voyages de l'impératrice Elisabeth à Moscou, et lors de l'arrivée de Catherine II pour la cérémonie de son sacre, le vieux grand -amiral arrivait au palais avec deux ou trois corbeilles; de pêches, considérées comme un don précieux et une offrande de premier choix.

Il faut aussi mentionner les deux fils du prince Dmitri : Serge et Alexis, héritiers des talents et de l'ambition de leur père. L'aîné, Serge, avait, à cette époque (1728), trente-deux ans; veuf d'une Narychkine et sans enfants, il revenait de Madrid où il avait représenté la Russie avec talent et dignité; c'était un homme fin et rusé, et son père l'avait fait revenir exprès pour travailler à ruiner le crédit du favori Dolgoroukow; dans ce but il l'avait fait nommer chambellan. — Son frère Alexis, plus jeune d'un an, aussi un homme fin et rusé, mais à u^ degré moindre que. son aîné, était marié à la prin- ^cesse Irène Hilkow, dont la cousinergermaine, de vingt ans plus, âgée qu'elle, la princesse PauHne Hilkôw, femme du prince Alexis Ddgoroukow, était la mère du favori. Cette alliance n'empêchait point les deux familles de se jalouser, de se détester cordialement et de se tendre des embûches de cour. — Devenu veuf, Alexis Galitsyne, pour consolider sa position en prèseiice de toutes les éventualités, épousa Agrippine Vassilievna Saltykow; son père était le chef de la branche aînée de cette grande maison Saltykow, dont la mère de l'impératrice Anne était issue, et cette alliance avec les Saltykow fut la sauvegarde du prince Alexis lors de la réclusion de son père en 1737; il obtint la restitution d'une partie de la fortune paternelle confisquée, et trois ans après^ sous la régence de la princes^ de Brunswick, il fut nommé' sénateur. La princesse Alexis se trouvait issue d'un premier mariage du général Saltykow avec la princesse Anna Borissovnâ Dolgoroukow, nièce du célèbre prince Jacques, et tante-germaine du

favori de Pierre IL La seconde femme du général était la princesse Marie Alexéievna Galitsyne, petite-fille du gouverneur de Pierre I*': ces deux alliances, la dernière surtout, rapprochèrent le général de la czarine Elisabeth, et le portèrent à coopérer au renversement de la maison de Brunswick, malgré leurs liens de parenté, d'ailleurs assez éloignés. La plupart des nominations faites sous la régence furent ré- , voquées; néanmoins Elisabeth non-seulement maintint le prince Alexis Galitsyne au sénat, mais sous son règne il fut encore promu au grade de conseiller privé actuel. Le frère consanguin de la princesse Alexis, Serge Saltykow, apnt été le premier des amants de Catherine II, celle-ci, le jour de son sacre, conféra le cordon bleu au prince Alexis, lequel, de cette façon, et grâce à ses alliances matrimoniales habilement choisies, traversa avec bonheur et succès huit règnes (né en 1697; mort en 1768), à une époque où le Capitole de la faveur de cour se trouvait si rapproché de la roche tarpéienne russe connue sous le nom de Sibérie*.

Après les exils de Tolstoy et de Menchikow, et le 'départ de Russie du duc de Holstein, le conseil suprême comptait quatre membres seulement. Quatre jours après l'entrée solennelle à Moscou de Pierre II, venu pour s'y faire couronner, deux nouveaux membres furent nom-

* Dans les 42 premières aimées de Texistence de l'ordre de Saint- André (1699 — 1741), sur 48 chevaliers sujets rosses on étrang^-rs admis au service de Bussie, 20 en furent dépouillés, savoir :

Quatre finirent leurs jours en Sibérie : le célèbre Menchikow, le célèbre Ostermann, le prince Alexis Dolgoroukow et le comte Michel Grolovkine.

Mazeppa se réfugia en Turquie, et s'empoisomia à Bendery, apprenant que les Turcs avaient accordé son extradition.

Le prince Dmitri Galitsyne finit ses jours dans les casemates de la forteresse de Schlûsselbourg.

Le premier comte Tolstoy — au couvent de Solovctsk sur la mer Blanche,

Le comte R«inhold de Lœwenwolde ^- en exil dans la viHe de Solikamsk.

Le général Ivan Boutourline — en exil dans ses terres.

Le comte Alexandre Grolovkine — à La Haye, après avoir en la prudence de reAiser d'obéir à l'ordre de rappel en Russie, qu'il venait de recevoir.

Bieren avec ses deux fils Pierre et Charles, et le célèbre Munich passèrent vingt années dans l'exil.

Le prince Menchikow fils et le baron Schafirow, après avoir été exilés, le premier en Sibérie, le second à Novgorod, furent rappelé», mais le cordon bleu ne leur fut point restitué.

Le prince Ivan Dolgoroukow, après netif années d'exil en Sibérie, fut écartelé à Novgorod.

Chambers et de Lambert, Ueutenants-gëhéraux au service de Russie, se virent ôter leurs cordons et furent reconduits à la frontière sous escorte.

Enfin, le maréchal Dolgoroukow se vit deux fois dépouillé du cordon, et deux fois il lui fîit restitué. Pierre I-er le lui ôta pour l'affaire du czarévjteh Alexis, en 1718. Catherine I-re le lui restitua en 1726; le fils d'Alexis, Pierre II, lui conféra, en 1728, le bâton de maréchal; le cordon et le bâton lui furent ôiés par l'impératrice Anne en 1731, et restitués par l'impératrice Elisabeth en 1743.

mes : deux Dolgoroukow, Alexis, le père du favori, et Basile Loukitch Tai déjà parlé de ce dernier.

Le prince Alexis Grigoriévitch Dolgoroukow, fils aîné du célèbre diplomate prince Grégoire Fédorovitch, et neveu de Tillustre prince Jacques, n'avait hérité ni des talents et de Tesprit supérieur de son père, ni de Féminente loyauté de son vénérable oncle. Esprit borné, létu, plein de suffisance, vulgaire dans ses manières, plat jusqu'à Tobséquiosité devant les hommes puissants, devenu d'un orgueil sans bornes et intolérable dès le jour où la puissance lui tomba entre les mains; concussionnaire éhonté, il poussait sa petitesse jusqu'à se montrer jaloux de la faveur de son propre fils. II réunissait en soi tous les vices sans posséder une seule bonne qualité.

Outre le prince Ivan, il avait encore trois fils : Nicolas, âgé de quinze ans; Alexis et Alexandre, encore adolescents; tous les trois devinrent des hommes parfaitement nuls et incapables.

Des trois frères du prince Alexis : Serge, Ivan et Alexandre, les deux derniers étaient des hommes assez nuls, mais Serge avait de l'esprit, beaucoup d'ambition et peu de scrupules; il était, au reste, conseillé et dirigé par son beau-père le vieux baron Schafirow, l'un des hommes les plus intelligents et l'un des intrigants de cour les plus consommés de son époque.

Deux autres membres de la famille Dolgoroukow occupèrent des positions importantes, le maréchal prince Basile et son frère le prince Michel, gouverneur de la Sibérie, appelé à siéger au conseil suprême après la mort du grand-amiral Apraxine, arrivée en novembre 1728. -

Ce prince Mit-hel Vladimirovitch, âgé de soixante ans, était un homme borné, sans éducation aucune, vaniteux à l'excès, et son extrême suffisance n'était égalée que par sa complète nullité.

Le prince Basile Vladimirovitch, d'un an plus âgé que son frère, rachetait le manque d'éducation par une certaine dose d'esprit naturel et surtout par une haute probité. Les hommes de l'art lui contestaient tout talent militaire, mais ses ennemis les plus acharnés rendaient justice à son courage assez brillant pour se faire remarquer même dans une armée aussi courageuse que celle de Russie. Il avait commandé la garde du czar à la grande bataille de Poltava, et six mois après, en décembre 1709, il fut appelé par Pierre I" à tenir sur les fonds de baptême la princesse Elisabeth, depuis impératrice (née, on le sait, de même que sa sœur Anne, avant le mariage de leur père, si toutefois mariage il y a eu, ce qui n'est nullement prouvé).

En 1718, le prince Basile, lieutenant-général et cordon bleu, fut impliqué dans l'affaire^ du czarévitch Alexis. Ce prince lui ayant fait part de l'intention de son père tîe le faire enfermer au couvent, lui fit confidence de son projet de fuite à l'étranger. Le prince Basile, qui . ne pouvait souffrir ni les Allemands, ni Catherine, ni Menchikow, ré-

pondit au czarévitcb : «Vous avez tort de fuir; laissez- voua plutôt «enfermer au couvent; le chapeau de moine (klabouk) ne sera donc » point cloué sur votre tête, et le jour où votre père viendrait à mou- » rir, je serais le premier à vous ôter le klabouky et à le remplacer » par la couronne de Russie, dont vous êtes l'héritier légitime. » — Une série de cruelles tortures non-seulement arracha au çzarévitch les. aveux les plus larges, mais peut-être môme, comme le dit la tradition, Tamena-t-elle à signer de soi-disants aveux qu'il n'avsât jamais faits; Pierre P' apprit les paroles du prince Basile; lui ôta son grade, son cordonj; confisqua sa fortune et l'envoya en exil à Kazan. Complètement ruiné, il se trouva dans la détresse. Catherine, son ennemie, douée d'une insigne habileté, voulut ménager un homme d'une grande famille et populaire dans l'armée; elle lui envoya, au momeint de son départ de Moscou, 200 ducats, et lui fit passer des secours de temps, à autre. Le jour où Pierre P' la fit couronner à Moscou, le, 7 mai 1724,, elle obtint pour le prince Basile l'autorisation de rentrer au service; mais l'ancien lieutenant-général, âgé de 57 ans, eut seulement le grade, de colonel et sa solde pour toute ressource.

A l'enterrement de Pierre, le 6 mars 172S, le prince Basile fut au nombre des colonels qui portèrent le baldaquin au-dessus du cercueil de ce souverain, dont la mort était une bonne fortune pour lui, prince Basile. Il fut avancé comme brigadier; ensuite, le 4 octobre, Catherine lui restitua une partie de ses terres; six jours après, elle l'avança comme général-major; six semaines après, le jour de sa fête à elle, elle lui restitua le grade de lieutenant-général; le 13 février 1726, elle le nomma général en chef et lui restitua le cordon bleu; un mois après, elle lui restitua le reste de ses terres et l'appela au commen* dément des troupes, russes qui occupaient le Daghestan et le littoral sud^ ouest de la mer Caspienne enlevé à la Perse.

Le jour du sacre de Pierre II, le 25 février 1728, ce prince envoya le bâton de maréchal à l'ancien ami de son père, ayant tant souffert pour sa cause. Le prince Basile revint à Moscou le 10 juin, et j^ parlerai plus loiii de son influence sur les événements du temps. — r Pour achever en deux mots le récit de cette carrière si accidentée et qui peint si bien les mœurs de l'époque et de cette cour, je dirai que le maréchal, à l'avènement d'Anne, avait d'abord été nommé sénateur, mais en décembre 1731, le prince Louis de Hesse-Hombourg fit une dénonciation sur les propos tenus par la maréchale sur le compte de l'impératrice et du favori Bieren : le maréchal fut dépouillé de son bâton, de ses cordons; ^a fortune fut confisquée de rechef et il fut envoyé à Ivangorod (Narva). 11 y resta jusqu'au 12 novembre 1739} alors il fut envoyé au couvent de Solovetsk sur la mer Blanche, poux y être tenu dans une prison de laquelle il ne lui serait permis de sortir que pour assister aux offices divins. Deux ans après, sa filleule

Elisabeth monta sur le trôné de Russie; elle le fit chercher immédiatement; lui restitua sa fortune, ses cordons, son bâton de maréchal, et le nomma, lui vieillard de 78 ans, président du collège de la guerre, c'est-à-dire chef de l'armée. Il mourut à Pétersbourg le 11 février 1746, à Tàgede 79 ans. Ses longs malheurs lui avaient inspiré une telle aversion pour les Allemands qu'il ne pouvait les voir de sàng-froid; il poussa cette aversion, fort naturelle d'ailleurs chez lui, jusqu'à l'injustice; ses procédés fort durs envers les Allemands, contraignirent ceux d'entre eux qui avaient le sentiment de leur dignité personnelle, comme Lôwendahl, Keith, Manstein, à quitter le service russe et à porter ailleurs leurs incontestables talents *. Pendant qu'il dirigea le collège de la guerre, aucun officier ni aucun général n'osa, dans aucune pétition à lui présentée, faire précéder son nom de famille de la particule von (de). Si on lui présentait un papier où la signature se trouvait précédée de cette particule, le vieux maréchal s'écriait : •kalbàsntkffit et le papier, tout froissé entre les doigts^ allait rouler sur le plancher. Le maréchal Dolgoroukow, je Fai dit déjà, se distinguait par sa haute probité; il était connu, de plus, pour la droiture de son caractère; nul ne fut moins courtisan; non-seulement il ne mentit jamais, mais il ne savait point déguiser ses impressions; sa véracité et sa franchise étaient proverbiales; il disait la vérité à tout le monde et en toute occasion; ce fut la principale source de ses fréquents malheurs et en môme temps son plus beau titre à l'incontestable estime de la postérité. Il ne fut point un aigle par l'esprit, mais, de môme que le prince Jacques Dolgoroukow et de même que son neveu à lui, le prince Dolgoroukow de la Crimée, il fut un héros par le cœur.

Puisque j'en suis à l'article de la cour de Pierre II, je parlerai des membres de la famille impériale et des personnages qui, à cette époque, jouaient un rôle dans les affaires ou dans le grand monde de Russie.

En 1728 la famille impériale se composait ; de là czarine Eudoxie, née Lapouhine, grand'mère du jeune empereur, la seule femme légitime de Pierre I"; de la grande-duchesse Natalie, sœur de l'empereur; de trois tantes-germaines de l'empereur : la duchesse de Mecklembourg- / Schwérin, la duchesse de Courlande et la czarine Prascovie; enfin, C'z^rtv» de deux tantes de l'empereur : Anne, duchesse de Holstein, et la czarine cz^^^ Elisabeth, nées, toutes les deux, dû concubinage adultérin de Pierre P' avec Catherine I". La duchesse de Holstein, retirée à Kiel, y mourut dans le courant de l'année, après avoir mis au monde un fils, dévenu depuis l'empereur Pierre III.

* Lôwendahl devint maréchal de France ; Eeîth, devenu maréchal au service du grand Frédéric, fut tué dans la guerre de sept ans, de même que Manstein, devenu général prussien, et auteur de curieux Mémoires.

t C'est-à-dire : mangeur de saucissons, épithète donnée aux AUemands par les Kttsses.

Les familles qui se trouvaient le plus en vue à cette époque et dont plusieurs exerçaient une influence réelle, outre les Dolgoroukow, les Galitsyne, les Apraxine, les Golovkine et Ostermann desquels j'ai déjà parlé, étaient les princes Romodanovski , Troubetskoy, Kourakine, Répnine, Gantémir, Tcherkaski, loussoupow, Ouroussow, Troïékourow, Bariatinski, Prozorowski, Stcherbatow, Shaliovskoy, Havanski, Odoïevski, Gagarine, Koltsow-Massalski, Gortchakow, Obolenski, Tufiakine, Viazem^ki, Lvow, Labanow-Rostovski , Stchépine-Rostovski , Kassatkine- Rosto^l^i, Ouhtomski, Krapotkine, Kozlovski, Bélosselski, Yadbolski, Hilkow, Yoîkonski, Sibirski, Mestcberski, Nesvitski, Mychetski; ensuite les familles alliées à la maison impériale, les Stréchnew, Miloslavski, Narycbkine, Saltykow, Lapouhine, Mamonow; les Matvéïew, auxquels la mère de Pierre P' était redevable de son mariage et par conséquent les Narycbkine de leur élévation; puis de vieilles races historiques, les Schérémétew, Rjevski, Golovine, Boutourline, Pouchkine., Moussine - Pouchkine, Ouchakow, Bestoujew, Matiouchkine, Izmaïlow, Lewachow, Novossiltsow, Stroganow, et à côté d'eux les livoniens Loewenvolde, et le prince Louis de Hesse-Hombourg; celui-ci, par sa naissance, rejeton d'une famille souveraine, mais par sa position simple officier-général, et par son caractère un aventurier et un drôle ûeffé.

Il y avait aussi des familles arrivées à une position sociale plus ou moins élevée à la suite de services rendus à Pierre !•' et largement récompensés : les Roumiantsow, Tchernychew, Bruce, Munich, Le Fort, lagoujinski, Ragouzinski (ne point confondre ces deux noms), Lasey, Balk, Schafirow, Makarow, Tcherkassow, Olsoufiew, Séniavine, Ivanow, Schépelew, Kochélew, Pachkow, Pospélow, Villebois, Santi; enfin trois ecclésiastiques de haut mérite et jouissant d'une grande influence, les archevêques de Novgorod, de Tver et de Rostow, c'étaient Féofane Procopovitch, Féofilakte Lopatinski et George Dachkow.

Menchikow, de Vier et les Tolstoy, qui avaient joué un rôle si considérable à la cour de Pierre P', languissaient en exil.

Les annales de l'histoire universelle offrent rarement un exemple d'une existence aussi agitée, d'une destinée aussi lamentablement tragique que celle de la czarine Eudoxie Fédorovna Lapouhine. Née le 30 juin 1672, elle fut mariée, à l'âge de 17 ans, à Pierre P', d'un mois plus âgé qu'elle. D'un esprit borné, mais douée d'un cœur bon et enclin à s'attacher, elle s'éprit d'amour pour son époux, et par la régularité de ses mœurs, elle gagna la vive affection de la mère de Pierre P'. Celui-ci, débauché de toutes façons, à l'européenne comme à l'asiatique, allait passer des journées entières au quartier des Allemands (Niémietskaîa sloboda), entouré d'aventuriers spéculant sur les vices du jeune czar dans l'intérêt de leur carrière politique et de leur fortune ; il y passait son temps c'ans les orgies et nageait dans la crapule la plus vile. Tant que vécut sa mère, la czarine Natalie Narycbkine,

il conserva encore un reste d^égards pour sa femme, laquelle lui avait donné deux fils : Alexis, depuis si malheureux, et Alexandre, mort en bas-âge. Mais après la mort de sa mère, Pierre ne garda plus de mesure. Lors de son voyage à Tétranger, il écrivait à son oncle Léon Narychkine et au boyar Tihone Stréchnew pour leur ordonner d'inviter Eudoxie à prendre le voile; mais tous leurs efforts échouèrent. De retour à Moscou, Pierre ne se rendit point auprès de sa femme, mais il courut au quartier des Allemands pour voir sa maîtresse Anna Moè'ns, et dans l'orgie qui accompagna cette entrevue, Pierre fut pris d'une crise nerveuse si violente qu'il tira son épée contre plusieurs d'entre les convives, et les aurait tués ou mutilés sans la puissante intervention de son mignon Menchikow. Peu de temps après, en 1698, sur le relus positif d'Eudoxie de prendre le voile volontairement, il la fit saisir, conduire au couvent de Pokrovski dans la ville de Souzdal, l'y fit raser et enfermer sous le nom d'Hélène. Il poussa la cruauté et le cynisme jusqu'à ne prendre aucune mesure relativement à l'existence matérielle de l'infortunée. Cette jeune femme de 26 ans, dans la plénitude de la santé, innocente non-seulement de fait, mais même de pensées, se vit arrachée du trône et enfermée dans un cloître pour le reste de ses jours; elle y aurait vécu dans le dénuement le plus absolu de toutes les choses nécessaires, si ses sœurs la princesse Troïékourow et la princesse Kourakine, et ses parents les Lapouhine, n'étaient venus à l'aide de cette malheureuse et innocente victime de la crapule couronnée appuyée sur le despotisme le plus affreux. On l'accusa d'avoir quitté l'habit religieux pour porter, au cloître, le costume mondain; cela aurait été inexcusable de la part d'une religieuse aux vœux volontaires, mais de la part d'Eudoxie, il n'y avait certes pas là l'ombre d'un délit; on l'accusa d'avoir été en liaison avec le général Etienne Glébow et même avec le cousin de celui-ci, Dosifey Glébow, abbé d'un couvent voisin et plus tard évéque de Rostow; il n'y a jamais eu rien de prouvé à cet égard. Lors du procès du czarévitch Alexis, Pierre envoya à Souzdal l'un de ses officiers, Skomiakow-Pissarew, pour amener à Moscou Eudoxie et tous les habitants du couvent. L'officier envoyé à Souzdal y fit fouetter plus de cinquante nonnes; quelquesunes jusqu'à mort, et amena à Moscou toute la population du couvent; toutes, y compris Eudoxie, furent soumises aux tortures les plus atroces. Dans la procédure, l'on voit figurer des lettres d'amour soi-disant écrites par Eudoxie à Etienne Glébow ; ces lettres sont trop bien tournées pour être sorties de la plume d'une femme aussi peu civilisée qi^ l'était la czarine; de même que la presque totalité des jeunes filles russes au dix-septième siècle, elle savait à peine écrire et toute son éducation se bornait à la lecture des livres religieux. II est plus que probable que Pierre !•* et Menchikow, voulant justifier leurs procédés envers la malheureuse victime, ont eu recours à la torture pour l'obliger à écrire

ces lettres, produites ensuite à charge contre elle. L'attitude d'Etienne Glébow fut celle d'un héros et d'un saint : au milieu des tortures les plus atroces, il persista à nier d'avoir jamais- été l'amant de la czarine. Pierre lui ayant donné le choix entre s'accuser coupable avec la vie sauve, ou être empalé, il préfera ce dernier supplice et supporta en véritable héros la plus affreuse des morts : il fut enfoncé sur le pal à trois heures de l'après-midi; c'était au mois de décembre, et par un. atroce raffinement de barbarie, pour prolonger son existence et l'empêcher de geler par un froid très-rude, on le couvrit d'une pelisse, on hii fit

conserver ses bottes fourrées et son bonnet chaud Il ne rendit le

dernier soupir qu'à six heures du matin, après avoir passé quinze heures sur le pal... Pierre eut l'atrocité de venir sur la place, de s'approcher de lui et de l'exhorter à s'accuser coupable. — « Monstre, lui • répondit Glébow, si je n'ai point voulu mentir pour sauver ma vie »et pour échappera cet affreux supplice, pourquoi, iraisrje prendre sur » ftioi le péché du mensonge maintenant que rien ne peut me sauver, »au moment où je vais paraître en présence du Juge éternel?» et publiquement, en présence de tous, il cracha au visage de Pierre I.

La malheureuse Eudoxie fut envoyée, au printemps de 1718, dans un petit couvent de la ville de Ladoga avec défense de mettre le pied hors de sa cellule, excepté pour aller à l'église ouïr l'office divin. Des sentinelles furent placées à sa porte, et tout son service se composait d'une seule personne, une naine, appelée Agathe, aussi petite et difforme de coi^ps qu'elle était grande et noble par le cœur. Agathe, femme respectable et du plus beau caractère, ne voulut point quitter la maîtresse qui, dans les jours de sa grandeur, lui avait témoigné de la bienveillance; elle accepta, de plein gré, une réclusion qui semblait devoir être éternelle. Un petit officier aux gardes, appelle Novokstchënow, avait été chargé de conduire à Ladoga la czarine et sa fidèle Agathe, mais à leur arrivée au couvent, l'on apprit qu'aucune somme n'avait été assignée pour l'entretien de l'auguste récluse. Pierre n*y avait même point songé, et Menchikow, dans le ressort de l'administration duquel se trouvait la ville de Ladoga, avait oublié de signer l'ordre à cet égard, rédigé, dans ses bureaux et déposé sur sa table; la personne de la femme légitime de son souverain semblait si peu de chose à l'ex-mignon! Pendant trois mois consécutifs, la czarine, privée de toutes relations, même avec ses parents les plus proches, vécut de la charité de l'abbesse et des nonnes du couvent. Deux ou trois ans après elle fut transférée dans la forteresse de Schlusselbourg, où on lui avait bâti une petite demeure entourée de palissades ; elle y fut renfermée avec sa fidèle Agathe; elle passa, dans cette triste solitude, les dernières années du règne de son bourreau et les deux années du règne de T«venlurière qui avait pris sa place sur le trône de Russie. L'avènement de son petit-fils Pierre II mit fin à sa captivité; en 1727 elle fut

élargie; elle vînt à Moscou se fixer au couvent de Novodévitchéy où l'on prépara un appartement convenable pour son séjour; Fempereur lui fit cadeau de quinze mille serfs, ainsi que des chevaux et équipages confisqués à son ancien persécuteur Menchikow, et lui organisa une cour, à la tête de laquelle fut placé, en qualité de hofmeister, un grand seigneur, le général-major Ivan Pétrovitch Izmaîlow, gouverneur de Voronège. La soeur d'Eudoxie, la princesse Troîékourow et sa nièce la princesse Lobanow vinrent habiter avec elle; enfin la vieille et respectable naine Agathe, cette fidèle compagne des longs malheurs de la czarine, devenue déjà pour tout le monde Agafia Ivanovna, se trouva entourée de la considération générale. En février 1728, Fempereur et sa soeur vinrent à Moscou, et pour la première fois de sa vie Eudoxië put embrasser ses petits-enfans; la czarine avait 58 ans, dont 29 s'étaient écoulés dans les cloîtres et les prisons... Mais le sort ne se lassa point de poursuivre cette femme, très - ordinaire par son esprit et encore plus par l'absence complète de toute culture intellectuelle, mais si digne d'intérêt et de S3nmpathie par ses malheurs si longs, si affreux et si complètement immérités. Après avoir échangé sa triste et pénible captivité de Schlttsselbourg contre la position si élevée et si enviée de grand'mère du souverain régnant, et avoir vu succéder, sans transition, l'abondance et le luxe de la cour à la privation des choses les plus nécessaires; après avoir vu les courtisans chamarrés de décorations et de titres venir humblement s'incliner devant elle, que pendant trente années, les ambitieux et les valets titrés de la cour fuyaient avec soin, craignant de prononcer jusqu'à son nom, après avoir îoui de cette position pendant une couple d'années, elle vit son petitfils mourir après une courte maladie

L'avènement au trône de sa nièce ne changea rien à sa position BualérieHe; mais le coeur d'Eudoxie était brisé définitivement; elle survécut à son petit-fils de dix-neuf mois seulement; ce fut le 27 août 1731 qu'elle s'éteignit tranquillement après une vie agitée, et alla paraître devant le juge suprême qui aura à prononcer en dernier ressort entre elle et Pierre !•'

La grande- duchesse Natalie, soeur de Pierre II, d'un an plus âgée que lui, et morte à Moscou le 22 novembre 1728 dans la quinzième année de son âge, était un véritable phénomène pour la précocité de rintelligence, du coeur et de la raison. Sans être belle, ayant les traits un peu gros, mais gracieuse et à bonne tournure, elle était adorée, et, mSlgré son jeune âge, respectée de tous ceux qui avaient accès auprès d'elle. L'on ne pouvait assez s'étonner de la rectitude de jugement de cette adolescente à peine sortie de l'enfance; elle donnait à son frère, auquel une tendre affection l'unissait, des conseils marqués au cbin d'une sagesse digne de la femme la plus expérimentée. Nature délicate, frêle et nerveuse, véritable sensitive, n'ayant point encore ressenti son coeur

battre pour qui que ce fût, elle avait concentré sur la personne de son frère tous les trésors de l'affection la plus pure, au point de se voir froissée par Tamour momentané que ressentit Pierre II pour leur tante Elisabeth, et plus tard, après la brouille avec Elisabeth, par la passion de la chasse qu'on réussit à développer dans le jeune empereur dans le but de l'éloigner des sages avis de la grande-duchesse Natalie et d'Oslermann, et de s'emparer de son esprit. — Le chagrin, ressenti par Natalie, contribua beaucoup à hâter les progrès de la maladie de langueur dont elle portait le germe dans son sein depuis long-temps, et qui là conduisit au tombeau, à l'inexprimable désolation de tous les Russes éclairés et honnêtes.

Après avoir parlé de cette charmante princesse, il est dur de passer aux trois tantes-germaines de Pierre, les duchesses de Mecklembourg et de Courlande et la princesse Prascovia, lesquelles, par leur absence de bonne éducation, la dépravation de leurs moeurs et la malpropreté de leurs personnes, représentaient l'ancienne Russie dans ce qu'elle avait de plus crapuleux et de plus répulsif. Leur prétendu père, le czar Ivan y, frère de la czarine Sophie, était un idiot impotent; mais ^ Sophie, pour enlever la couronne à son frère consanguin Pierre P% Q avait marié Ivan à Prascovia Fédorovna Saltykow, et connaissant l'état de santé du nouvel époux, elle avait placé auprès de lui, en qualité de premier chambellan (spalnik)y un gaillard robuste et bien découplé, un gentilhomme de fort bonne maison, Basile Alexéiévitch louchkow. Cinq filles vinrent au monde, mais au grand désespoir de Sophie et de ses partisans, il ne naquit point de fils, et la couronne échut légitimement à Pierre I*'. — Sur les cinq princesses, deux moururent en bas-âge; restèrent trois : Gatherme, Anna et Prasco\ia.

La czarine, veuve d'Ivan V, était une personne d'un esprit ordinaire, d'un caractère dur et cruel, ennemie des innovations et des réformes, hostile aux étrangers, mais fine, rusée et cauteleuse; très-préoccupée de ménager sa position, elle s'insinua dans la bienveillance de Pierre I^, fit bon visage et bon accueil aux étrangers qu'elle détestait, aux réformes qu'elle abhorrait, et se signala surtout par ses calineries, ses châteries et l'on peut dire sa platitude envers Catherine P% qu'elle méprisait an double titre : d'étrangère et de paysanne finnoise*. Pour plaire à son terrible beau-frère, elle abandonna son palais d'Izmaïlovo près de Moscou, où elle menait une grande existence à l'ancienne manière

* n existe une excellente biographie de la czarine Prascovia, par M. Michel Sémevskiy un écrivain d'un remarquable talent. Il serait fort à désirer de voir les biographies écrites par M. Sémevski, traduites en français et en anglais. Outre celle dont nous parlons, il y a encore celles-ci : " La czarine Eudoxic, née Laponhine ; madame Laponhine, née Balk ; la famille Moens ; enfin, denz opuscules, ^^ement fort int^ ressauts, l'un sur le couvent deSouzdal où fut enfermée la czarine Budoxiei l'antre sur le chancelier Bestoiû^^ ^t le maréchal Apraxine.

russe, existence d'un luxe de très-mauvais goût, somptueuse et cras seuseàla fois, mélange de faste et de malpropreté; elle se transporta à Pétersbourg dont le séjour lui répugnait, où toutes ses habitudes se trouvaient froissées et dont le climat malsain était nuisible à sa santé ; enfin, pour plaire à son beau-frère, elle consentit à marier ses deux filles aînées à des princes étrangers, à des hérétiques, bassourmany, comme Ton disait en Russie au dix-septième siècle.

La fille aînée, Catherine, épousa Charles-Léopold, duc de Mecklembourg-Schwérm, Tun de ces petits tyranneaux du moyen-âge égarés dans le dix-huitième siècle, dont le pouvoir arriva à un degré d'oppression impossible à supporter même pour ces bons Allemands qui ont conservé jusqu'à nos jours la patience, peu enviable, de se laisser traiter en montons par ces princes qui déclarent régner par la grâce de Dieu et gouvernent pour la plus grande disgrâce de leurs trop fidèles sujets. La noblesse et la bourgeoisie du Mecklembourg s'insurgèrent contre leur tyran; ils portèrent plainte à l'empereur d'Allemagne; Charles VI dût s'en mêler; une régence fut établie, et le duc éloigné du pays. Il mourut eh 1747, et ses états passèrent h son frère Charles- Louis, dont le fils, Louis, a été le trisaïeul du grand-duc actuel de Mecklemboarg-Schwérin.

Catherine Ivanovna, après quelques années de mariage, ne pouvant, à juste titre, supporter le caractère de son époux, l'abandonna d'autant plus volontiers qu'en Allemagne l'on était choqué de son absence d'éducation, de son mauvais ton, de ses manières communes, de ses moeurs vulgaires. La noblesse allemande lui avait donné le sobriquet de duchesse sauvage (die wïlde Herzogin), Elle vint chercher un refuge en Russie avec sa fille Anna, à cette époque encore au berceau, et depuis si malheureuse. La duchesse Catherine avait peu d'esprit, aucune tenue; petite, grosse, mal tournée, vulgaire, toujours riant aux éclats, elle avait bien l'air d'une fille de boutique plutôt que d'une souveraine. Elle n'était ni estimée, ni aimée, et ne jouissait de la moindre influence.

Sa soeur Anna Ivanovna, aussi peu estimée et encore moins aimée qu'elle, ne lui ressemblait pourtant en rien, si ce n'est en égoïsme et en malpropreté. De taille plus élevée que sa soeur, grosse, hommasse, avec un visage aux traits prononcés, durs et lourds, avec un caraçlère entier, violent, cruel, aimant à boire du vin, à tirer du fusil, elle tenait plus de l'homme que de la femme. A sa naissance, les voeux de sa tante Sophie avaient été sur le point de s'exaucer, et à l'exception de la célèbre princesse Dachkow, nulle femme ne ressembla jamais plus à un homme. — Pierre I" l'avait mariée, à 17 ans, au duc de Courlande; le mariage avait été célébré à Pétersbourg avec pompe le 31 octobre 1710, et suivi de force banquets à libations copieuses; le duc gagna l'affection . de . son nouvel oncle par la capacité dont il fit preuve à vider un nombre considérable de bouteilles.

Les nouveaux époux, dans les premiers jours de 1711, q]aittèrei\t Pétersbourg pour se rendre dans leurs états, mais à Ja troisième station, Kipène, le duc tomba malade et mourut dans la nuit du 9 au .10 janvier. — Anna Ivanovna, devenue veuve après dix semaines de mariage, vint se jfixer à Mittau, où Pierre !•' lui envoya, pour maréchal de sa cour, pour résident de Russie et peur occupeir ses loisirs^ Pierre Mihaïlovitch Bestoujew-Rioumine, père du célèbre chancelier. Pierre Bestoujew, né en 1664, achevait son dixième lustre, et Anna se lassa bientôt de lui; elle prit pour gentilhomme de la chambre un petit-fils de palefrenier, Jean-Ernest Bieren.

Lorsqu'arrivait à Mittau un étranger de distinction, la duchesse l'appelait pour la consoler des ennuis du veuvage ; parmi ces consolateurs temporaires se trouvèrent le célèbre maréchal de Saxe, venu à Mittau à la recherche infructueuse de la couronne de Courlande, et le prince ^Basile Loukitch Dolgoroukow, envoyé par la cour de Russie en mission diplomatique. Néanmoins Bieren régnait sur scm coeur comme sur son esprit. Pour déguiser un peu son jeu, elle le maria à la fille d'ua gentilhomme courlandais, Bénigne -Gotllibe de Treyden, qu'elle savait incapable de mener la vie conjugale, une personne d'une santé chétive et d'une apparence frôle, ce qui ne Tempécha point de vivre jusqu'à 85 ans. Chaque fois qu'Anna devenait grosse, madame Bieren portait un coussin, et après les couches d'Anna, madame Bieren gardait le lit pendant huit jours, et ensuite la chambre pendant cinq semaines. De cette façon vinrent au monde : en 1724, Pierre Bieren, le dernier duc de Courlande; en 1727, Hedvige-Élisabeth, depuis baronne Alexandre Tcherkassow, et en 1728, Charles, grand-père du prince Calixte Bieren^ aujourd'hui standesherr héréditaire et grand-veneur de Prusse. Anna dînait et soupait tous les jours avec Bieren et sa femme; cette dernière avait promis de se soumettre à tout et elle tint parole; le ménage à trois marcha toujours comme sur des roulettes.

Le mauvais caractère d'Anna, sa rudesse, ses impertinences envers sa propre mère, lui avaient valu la malédiction de celle-ci : ce fui seulement à son lit de mort, que sur les instances de toute la famille impériale, la czarine-mère consentit à pardonner à sa fille.

La soeur cadette, Prascovia Ivanovna, faible de santé, chétive, rachitique, scrofuleuse, valétudinaire, avec des yeux toujours larmoyants, constamment mal habillée, d'une malpropreté et d'une saleté repoussantes, d'un esprit étroit et borné, se distinguait par une extrême avarice, ce qui n'était point le cas d'Anna. Celle-ci aimait le faste et la magnificence; faste de mauvais goût, magnificence sauvage, maisenfin elle n'était point ladre; loin de là, elle se trouvait constamment plongée dans les dettes. — Prascovia avait d'autres habitudes, et aurait mérité les éloges d'Harpagon lui-même. Elle était secrètement mariée au lieutenant-général et sénateur Ivan Uiitch Dmitriew-Mamonow l'aîné

(je parlerai plas loin de cette famille ancienne et illustre); elle n'eut point d'enfants.

Quatre mois après ravénement d'Anna au trône, le 24 mai 1730,- Mamonow se trouvait en voiture avec l'impératrice sa belle-soeur; en passant par la rue Pokrovka, il tomba subitement frappé d'un coup* d'apoplexie. Anna fît diriger la voiture vers l'église la plus voisine, fit

appeler le prêtre et lui ordonna de chanter vous croyez sans doute

un De Profundis pour le repos de l'âme de son beau-frère subitement frappé de mort, et lequel, tout récemment^ à son avènement au trône, venait de lui rendre des services signalés?.... Pas le moins du monde :

elle lui ordonna de chanter un Te Beumf pour remercier Dieu

de lui avoir conservé la vie à elle!

Cette curieuse anecdote m'a été contée par M. Paul Karabanow, dont le grand-père tenait le fait de ce prêtre lui-môme

Maintenant je vais parler des deux filles de Catherine I'*^, mais auparavant il faut dire quelques mots de leur mère.

Catherine, en son véritable nom Marthe, fille d'un paysan livonien, lequel était serf d'un gentilhomme de l'ancienne et illustre famille des Rosen, naquît à Ringen, petit village de Livonie, et nous voyons dans le curieux journal de Berkholz, qu'elle môme disait à son gendre le duc de Holstein, être née sujette de son grand-père maternel à lui, la roi Charles XI de Suède. Elle ne sut jamais ni lire, ni écrire, et plus tard, lorsqu'elle fut impératrice, sa fille Elisabeth signait en son nom. — Ms^he devint servante dans la maison du pasteur Gliick, à Marienbourg; le pasteur et sa famille furent bons pour elle, et Marthe, qui avait un bon coeur, ne l'oublia jamais. Devenue, sous le nom de Catherine, la maîtresse et plus tard la soi-disante femme de Pierre I", elle établit Gluck à Moscou dans une position aisée et agréable; prit ses trois filles auprès d'elle; les traita comme des soeurs et les maria : Marguerite Ivanovna épousa Rodione Mihaïlovitch Kochélew, d'une bonne famille, qu'elle fit nommer écuyer de la cour; Elisabeth épousa un sieur de Villebois, petit gentilhomme bas-breton, aventurier, contrebandier, hâbleur, mais un habile intrigant et un fin matois, qui avait pris du service dans la marine russe, était devenu aide-de-camp (Je Pierre I*', et mourut vice-amiral de la flotte russe. La troisième des Gluck épousa un homme de bonne famille, Dmitri Andréiévitch Schépelew, que Catherine nomma maréchal de la cour; sous le règne d'Elisabeth, il devint grandmaréchal, et sous sa direction fut construit le palais d'hiver, dont une partie a conservé le nom de ce haut fonctionnaire, mort en 1759, trois années avant que le palais fut définitivement achevé et inauguré.

Catherine, peu de jours avant la prise de Marienbourg par les Russes, épousa un dragon suédois, fait prisonnier pendant le siège. <— Ce dragon vécut long-temps dans une province éloignée, où il recevait une pension annuelle sous la condition du silence le plus absolu à

regard de sd position envers Catlierine, à laquelle il survécut d'une vingtaine d'années, puisqu'il mourut seulement sous le règne d'Èlisabetb. La pension lui était payée par l'intermédiaire de Mathieu Dmitriévitch Olsoufiew, grand-maître de la cour de Catherine; après la mort de celle-ci et d'Olsoufiew, la pension fut payée par Elisabeth^ par l'intermédiaire de Schépelew, dont je viens de parler, qui l'a raconté lui*méme à mon trisaïeul, déjà après la mort du dragon.

Faite prisonnière lors de la prise de Marienbourg, Marthe fut amenée au camp russe presque en déshabillé. Un officier, frappé de sa belle physionomie, lui jeta un manteau sur les épaules, et la conduisit vers le général £auer, fils, comme elle, d'un paysan livonien, et devenu général en chef de cavalerie au service de Russie*. Bauer, après avoir gardé chez lui la belle captive pendant deux ou trois jours, la céda au maréchal comte Schérémétew, lequel, pour faire plaisir au favori Menchikow, en fit cadeau à celui-ci.

Le czar, soupant chez Menchikow, remarqua la belle livonienne, une brune magnifique : elle servait à table, et dès le soir même elle devint la maîtresse inséparable de Pierre I"". Ce prince, plusieurs années auparavant, avait été en liaison avec Anna Moëns, fille d'un joaillier flamand établi à Moscou, et très-lié avec le célèbre Le Fort II avait l'intention d'épouser Aima Moëns, et ce fut la principale cause de son atroce conduite envers sa pure et innocente femme Eudoxie Lapouhine, qu'il rélégua au couvent. — Ayant eu la preuve de l'infidélité d'Anna, Pierre l'abandonna et renonça à son idée de mariage; elle épousa^ quehfues aimées après, Keyserling, ministre du premier roi de Prusse à la cour de Russie. — Pierre changea souvent de maîtresses en titre, lorsque Menchikow profita de Theureuse chance à lui offerte par le sort, pour placer auprès du czar une personne qui lui devrait tout à lui, Menciiikow, et dont il serait le guide politique. L'on fit embrasser à Marthe la religion grecque, sous le nom de Catherine; et en peu de temps, elle acquit une influence immense sur Pierre I". — Ce prince avait été empoisonné, i-ans sa première jeunesse, par les partisans de sa soeur Sophie; un contre-poison administré à temps l'avait sauvé,

* Le géoéral 'Baner, occnpant une partie de la Livonie avec sa division, ayant retrouvé son frère qu'il avait perdu de vue depuis long-temps, et qui était meunier, se jeta dans ses bras en présence de tout son état-major, le traita fraternellement, le racheta du servage où il se trouvait, et assura sa position matérielle. Noble conduite et bien différente de celle de Menchikow, lequel se faisait fabriquer une &uS6e généalogie. Il est vrai que Bauer n'avait jamais joué le rôle de mignon : il frit redevable de son élévation à ses talent», à son courage et à sa probité Nous ignorons si la descendance du respectable Rodione Hristianovitch Bauer existe encore; il avait laissé deux fils, l'un desquels frit général- major et marié à une Bruce, nièce du maréchal de ce nom.

n ne faut point le confondre avec Fédor Vilimovitch Bauer, également un homme fort respectable, général au service de Russie sous Catherine II, et dont j'aurai à parler dans ces Mémoires.

mais il lui était resté des traces de cet attentat : d'abord dans un tic du Yisage qui prenait des proportions effroyables dans les moments de grande colère; ensuite dans de violentes migraines qui duraient deux ou trois jours, et aboutissaient à le mettre à peu près dans une espèce d'état de rage; alors personne n'osait l'approcher. Dès qu'une migraine pareille se déclarait, Catherine le faisait coucher; plaçait sa tète sur ses genoux à elle, caressait la tête, et, faisant du magnétisme sans le savoir, arrivait à l'endormir. Une bonne heure de sommeil le débarrassait de la migraine et de ses suites. Il se réveillait bien portant, et ce fut là précisément ce qui rendait la présence de Catherine absolument indispensable, non-seulement à la santé du czar, mais encore au repos et à la tranquillité de tous ceux qui approchaient le souverain et tremblaient devant les accès de sa furieuse colère.

Catherine avait imméns^ent d'esprit naturel, une profonde connaissance des hommes et l'art de les manier; douée d'un tact exquis, elle donnait d'excellents conseils à Pierre et à ses ministres; dans les moments les plus embarrassants, il ne lui arriva jamais de perdre la tète; aux diflBcnltés les plus complexes, les plus inextricables, elle savait trouver une solution. Elle n'était nullement vindicative ni même rancunière; bien différente en cela de son ami et conseiller Menchikow, si vindicatif et si implacable. Catherine avait l'art de désarmer ses ennemis; elle sut en ramener plusieurs qui devinrent ses partisans dévoués, et jamais elle n'oublia un service rendu. — Le seul de ses ennemis, à la perte duquel elle travailla avec ardeur, quoique sous main, ce fut son malheureux beau-fils, le czarévitch Alexis. Il est vrai qu'elle, douée d'un grand sens et d'une incommensurable finesse, avait compris qu'entre eux deux c'était une lutte à mort. Certes, je ne fais point son apologie, mais je prie mes lecteurs de dire, la main sur le coeur, ce qu'ils auraient fait à sa place à elle, lorsque inévitablement, par la fatalité des circonstances, l'un ou l'autre, Catherine ou Alexis, devait disparaître dans une catastrophe sanglante?

Il y a, dans le coeur humain, des abîmes impossibles à sonder

En présence de ces abîmes, l'histoire s'arrête effrayée : Dieu seul peut les juger avec équité; Lui seul se trouvant placé au-dessus des passions humaines!

En i707, elle accoucha d'une fille appelée Catherine, morte en bas-âge; en 1708, elle mit au monde sa fille Anna, et en décembre 1709, sa fille Elisabeth, depuis impératrice. La présence d'esprit dont elle avait fait preuve dans la funeste campagne du Prouth, en 1711, engagea Pierre I*' à faire annoncer, en février 1712, comme s'il venait d'épouser Catherine, mais il n'existe aucune preuve de ce mariage. — Le chancelier comte Roumianlsow, ce grand admirateur de Pierre !•* (dont il avait le sang dans les veines, son père, le maréchal, ayant été en réalité le fils de Pierre), avait fait faire, pour découvrir la

preuve de la célébration de oe mariage dans une église quelconque^ dçs recherches que lui facilitaient si bien et sa baute position soeide et son immense fortune, mais il avait la bonne foi d'avouer n'être jamais parvenu à découvrir la moindre preuve, la moindre trace dd ce mariage. Dans tous les cas, Elisabeth et sa soeur Anna, la trisaïeule de Temperour Alexandre II, sont nées avant Tépoquo désignée, pour date du mariage, par les mythologistes officiels de la cour de Russie eux-mêmes; les deux princesses se trouvaient être, non-seulement des enfants illégitimes, mais encore des enfants doublement adultérins, puisque la première femme de leur père et le premier mari do leur mère vivaient encore.

Lorsqvi'en janvier 1730 la maison Romanow s'éteignit par la mort de Pierre II, personne ne voulut songer à élever sur le trône ni Elisabeth, ni son neveu le petit duc de Holstein, âgé d'an an et demi à peine, et dont la longue minorité semblait cependant devoir offric une carrière si propice et si durable à ceux qui voulaient poser des limites au pouvoir souverain ; Féofane Procopovitch, archevêque do Novgorod et président du synode, créature de Pierre P', ayant prononcé Je nom d'Elisabeth, reçut une réponse grossière; on lui cria: ne xoTHMi 9THXI BbiôjfljiKOBi I II fallut les dix années du despotisme si dur de la cruelle Anna et de son féroce favori Bieren; il fallut, pendant ce laps de temps, toute la morgue et rinsolence des Allemands envers les Russes, pour frayer les voies au trône, à défaut d'autres héritiers, à Elisabeth et à son neveu.

Catherine I** avait deux frères, Charles et Frédéric, et trois soeurs. Charles, de son village natal de Ringen, avait passé, toujours en qualité de serf (probablement vendu par son maître), au village de Dogaben en Lithuanie, appartenant à un gentilhomme polonais nommé Laurinçki. Mais Frédéric était resté en Livonie, où il se trouvait en qualité de postillon (iamstchik) à une station de poste sur la grande route de Pétersbourg à Riga. Catherine n'avait jamais fait la moindre démarche pour découvrir ses frères et soeurs, lesquels seraient probablement restés pour toujours dans l'obscurité la plus profonde, sans un pur hasard ayant amené la découverte de leur existence.

Un voyageur qui se rendait de Pétersbourg à Riga, vit son domestique se prendre de querelle avec un postillon et terrasser ce dernier, lequel, se relevant, s'écria : « Si tu savais qui je suis, tu n'aurais jaimais osé lever la main sur moi! > — « Qui es tu donc? » — c Je »suis le propre frère de la czarine Catherine Alexéievna! > Ces mots frappèrent le voyageur; arrivera Riga, il raconta cet épisode au maréchal prince Répnine, gouverneur-général de Livonie et d'Esthonie.— . On fit venir le postillon à Riga, et l'on découvrit ainsi les beauxfrères et les belles-soeurs du czar. On racheta du servage Charles et Frédéric et on les expédia à Pétersbourg, ainsi que la femme et les

enfants de Charles qai avait trois fils, Jean, Martin et Antoine, et trois fitles, Sophie, Catherine et Anna. On leur doniia le nom de Skavronski; pour leur donner un nom de famille pré^ntable : il y avait en Pologne des gentilshommes qui s'appelaient ainsi. Quant à leur nom de famille rural et primitif, je- Tignore et n*ai jamais rencontré personne qui Fait connu.

Le premier arrivé à Pétersbourg fut Frédéric, que Pierre I" présenta à sa femme par surprise, à un petit diner chez Schépelew. Catherine, en apprenant qu'elle se trouvait en présence de son frère, s'évanouit, tant son orgueil en souffrit, et dès qu'elle reprit ses sens, Pierre ordonna à Frédéric d'emhrasser sa soeur. — Ils reçurent de superhes terres et un bel hôtel à Pétersbourg, sur le grand quai (le même qui fut occupé si long-temps par le comte Cancrine, et où habite aujourd'hui le général Milioutine, ministre de la guerre), mais ils n'eurent aucun rang à la cour, et toutes les démardies de Schépefew ne purent obtenir aux Skavronski le titre de comtes avant le 5 janvier 1727, c'est-à-dire quatre mois avant la mort de Catherine.

On maria le comte Frédéric Skavronski à une demoiselle Sabourow, d'une ancienne et illustre famille, deux fois alliée au seizième siècle à la maison des anciens (^sars*; ils n'ont point eu d'enfants.

L'aîné et le plus jeune des fils du comte Charies moururent célibataires; le fils puiné, le comte Martin, devint, sous le règne de sa cousine-germaine l'impératrice Elisabeth, grand-maître de la cour et un grand seigneur des plus huppés : c'était du reste un homme bon, doux, fort obligeant. On le maria avec une Stroganow, et ils eurent un fils, le comte Paul, avec la mort duquel, en 1793, s'éteignit le nom de ces Skavronski de basardi

Des trois filles de Charles Skavronski, l'ainée, Sophie, épousa le comte Pierre Sapiéha, lequel avait été fiancé avec la fille aînée du célèbre Menchikow avant que celle-ci eut été fiancée avec Pierre II; la seconde, Catherine, épousa le général baron Nieokis Andréiévitch Korff, lequel fut gouverneur de la Prusse pendant la guerre de sept ans, à l'époque où la Prusse, momentanément annexée à la Russie, s'appelait : « Province de Koenigsberg. > La fille cadette de Charles Skavronski, Anna, fut mariée à Michel Vorontsow; sa main servit de récompense pour l'aide, prêté par celui-ci à Tavénement au trône de l'impératrice Elisabeth.

* Salomome lonrieTna Sabourow fut mariée an grand-doc Basile IV, lequel, après vingt ans de mariage stérile, divorça avec elle pour épooser la princesse Hélène Glinski, et la fit enfermer dans ce môme couvent, à Sonzdal, dans lequel fiit cloîtrée la première femme de Pierre I-er. La tradition dit qu'elle se trouvait enceinte au moment de sa claustration et l'on montre même dans ce couvent, àc6té de la tombe de la prinoesse, un tombeau d'enfimt que l\)n prétend être celui de son fils Gleorge, né am couvent et mort à Tàge de^sept ans. — Du mariage avec H^ène Glinski naquit Ivan le Terrible, dont le fils aîné, Ivan, tué par son propre père dans un accès de colère, avait été marié à Eudoxie Bogdanovna Sabourow, avec laquelle il divorça pour épouser Frascovia Mihaïlowna Salowoj. La princesse Eudosde^fht également enfermée dans ce mime coavent de Souzdali o&i elle vécut long-temps et mourut en 1619.

Des trois soeurs de Catherine I'", dont le véritable nom, on se le rappelle, était Marthe, Taînée, Catherine, était devenue une fîlle publique. Pierre I?' la fit enfermer à Réval dans un appartement où elleétait bien logée, bien nourrie, avait même le genre de passe-temps le plus à son goût, mais d'où on ne la laissait point sortir. La seeonde, Anna, épousa un paysan appelé Michel léfimow; leurs quatre fils, Joseph, Ivan, Alexandre et André furent anoblis en i724, sous le nom de léfimowski. Joseph et Alexandre moururent sous le règne d'Anne; Joseph laissa une fille, Elisabeth, qui fut la première femme du maréchal comte Ivan Tchemychew. Ivan et André léfimovski furent créés comtes par leur cousine-germaine Timpératrice Elisabeth, en 1742; cette maison est représentée aujourd'hui seulement par Tarrière-petit-fils du comte André, lequel n'a point de postérité mâle. La soeur cadette de Catherine I'*, Chri3tine, fut mariée à Simon-Henri^ paysan fiïinois du village de Kohemou, prés de Riga, serf du major Gûldenschild. Leurs fils André et Ivan, et leurs filles Agathe, Marie et Marthe, furent anoblis eu 1724, sous le nom de Hendrikow.

Agjathe épousa le chambellan Grégoire Alexajidrovitch Salovoy (l'on écrit ce nom Pélrovo-Solovovo, mais l'usage a prédominé de le prononcer comme je viens de l'écrire), d'une très-ancienne famille de boyars du grand-duché de Riazane, alliée, au seizième siècle, à la maison des anciens czars. Marie devint madame Tchoglokow et ensuite madame Glébow; j'aurais plus tard à parler d'elle. Marthe épousa le chambellan Michel Ivanovitch Safonow. Cette dernière, ayant eu un jour une scène violente avec son mari, en reçut un* soufflet. Elle courut en porter plainte à l'impératrice Elisabeth, laquelle ordonna de mettre Safonow aux arrêts pour trois jours, au pain et à l'eau, en disant : «.qu'un mari avait » certainement le droit de battre sa femme, mais que personne ne devait » oser se permettre de porter la main sur la cousine-germaine de l'impé- » ratricel »

André et Ivan Hendrikow furent créés comtes par leur cousinegermaine l'impératrice Elisabeth, en 1742; Ivan a été la souche des comtes Hendrikow actuels.

Maintenant je parlerai des deux filles de Catherine I", Anna et Elisabeth.

Anna Pétrovna, grande, belle, aux yeux expressifs et voluptueux, était l'une des plus magnifiques brunes de son temps ; elle captivait et en imposait à la fois. Son éducation, de même que celle de sa soeur Elisabeth, avait été fort négligée, mais Anna était douée d'un esprit remarquable, d'une grande énergie et d'un tact parfait*. Pierre avait jeté les yeux, pour la marier, sur le duc de Holstein, neveu de Charles XII, dépouillé de presque tous ses états par le roi de Danemarck.

* Leur éducation avait été négligée à tel point, qu'Blisabeth, par exemple, ignorait que l'Angleterre fût une ilc. Lors de son règnC| elle envoya, en qualité de ministre à

Frédéric f'i quatrième roi de Danemarck, mort en 1533, avait laissé quatre fils; Christian III hérita du Danemarck et fut également la 30UGhe des branches d'Âugustenbourg et de Glûcksbourg; Jean hérita des duchés de Schlesvig et de Holsteiu, et mourut en 1580 sans laisser de postérité; Frédéric fut prince-éyéque de Hildesbeim, et le plus, jeune, Adolphe, n'eut point d'apanage. Déjà dans sa vieillesse, après la mort de son frère Jean, il partagea le Schlesvig et le Holstein avec scm neveu le roi Frédéric II, fils et héritier de Christian III, mais le partage fut accompli de la manière la plus absurde. Chaque district des deux duchés fut partagé en deux portions égales, l'une échut au roi; l'autre au duc et à ses descendants. Il s'en suivit des querelles interminables, et à la fin du dix-septième siècle, Tarrière-pelit-fils de Frédéric II, le roi Christian V, enleva à l'arrière-petit-fils d'Adolphe, le duc ChrisUan- Albert, malgré que celui-ci fut marié à sa propre soeur, toutes ses possessions, à l'exception de la ville de Kiel et du territoire environnante Christian- Albert ne se doutait point alors que sa postérité régnerait un jour sur le plus vaste empire du globe. Il mourut en 1695, laissant deux fils, Frédéric, souche de la maison impériale de Russie, et Christian.

Ce dernier eut quatre fils : l'aîné, Charles - Auguste, priilce-évéque de Lubeck, fiancé à la grande-duchesse Elisabeth et mort à Pétersbourg de la petite-vérole; le second, Adolphe-Frédéric, devint roi de Suède en 1751; il fut le bisaïeul du prince Wasa actuel. Le troisième, Frédéric- Auguste, fut prince-évôque de Lubeck; le grand-duc Paul, en 1773, lui céda en toute souveraineté les comtés d'Oldenbourg et de DeLaienhorst sous le titre de duché d'Oldenbourg; il mourut en 1785, Isûssant un fils, Pierra-Frédéric-Guillaume. Enfin, le plus jeune, George- Louis, maréchal au service de Russie, contribua, ainsi que nous le raconterons dans la suite de ces Mémoires, à sauver Catherine II de la prison et du divorce; son fils unique, Pierre-Frédéric-Louis, hérita du duché d'Oldenbourg, après la mort de son cousin. Dépouillé par Bonaparte en 1810; rétabli par l'empereur Alexandre P' en 1813, il a été l'aïeul du grand-duc d'Oldenbourg actuel amsi que du prince Pierre d'Oldenbourg,

Le fils aine de Christian-Albert, le duc Frédéric, épousa la princesse Hedwige, soeur de Charles XII, avec lequel il était fort lié ; il fut tué en 1702, à la bataille de Clissow, aux côtés même du roi de Suède, laissant un fils âgé de deux ans, auquel les revers et ensuite la mort de son oncle Charles XII semblaient enlever tout espoir d'avenir. Mais

Londres, le comte Pierre Tchemychew, lequel, en réalité, était son frère, puisqu'il était le fils de Fi^re I-er. Elle demanda au chancelier Bestoujew comment Tcheruychow avait accompli le voyage, et sur la réponse du chancelier que ne supportant point facilement la mer, le comte Pierre souflMtdu roulis, ellt- s'écria : "est-U possible qu'un *' homme d'esprit comme lui commette la stupidité de voyager en vaisseau tandis " qu'il ne peut supporter la mer ? Pourquoi n'a-t-il point accompli le* voyage jusqu'à '* Londres dans sa voiture ?"

le sort qui se joue si bien des prévisions humaines, le destinait à devenir la souche d'une race de puissants souverains. Heureusement pour hii, il avait pour gouverneur un homme d'esprit et de coeur, qui Unissait la finesse et l'astuce d^un rusé diplomate à une âme capable d'affection et d'un dévouement à toute épreuve, Henning- Frédéric de Bassewitz, issu de l'une des plus anciennes maisons du Mecklembourg, et qui devînt la souche des comtes Bassewitr actuels.

€et habile diplomate eut une idée admirable : c la lutte avec là t Russie, disait-il, nous a enlevé toute espérance de récupérer les do- >maines du duc; c'est donc à la Russie qu'il faut s'adresser pour sortir » de cette position fâcheuse. » II amena, en 1721, à Pétersbourg son jeune élève et travailla à arranger son mariage avec l'une des filles dé Pierre I*', visant surtout à la main de l'aînée, dans la chance de faire monter un jour son jeune maître sur le trône de Russie. — Comme naissance, le duc était un bien beau parti pour la fille d'une paysanne finnoise; comme visées d'avenir, il était l'héritier légitime de la couronne de Suède, laquelle aurait dû lui échoir après la mort de son oncle Charles XII, dernier rejeton mâle de la branche de la maison des Deux- Ponts qui avait remplacé, sur le trône" de Suède, la maison Wasa après l'abdication de la fameuse reine Christine.

L'espérance de pouvoir placer un jour leur fille sur le trône de Suède, chatouillait fort agréablement l'amour-propre de Pierre I*' et de Catherine, mais un obstacle les arrêtait : le jeune duc ne pouvait avoir d'enfants. Aussi Pierre I" paraissait-il avoir pris le parti de ne consentir à cette unioir que le jour, où les états-généraux de Suède auraient assuré au duc la succession à la couronne après sa tante maternelle la reine Ulrique-Éléonore et après le mari de celle-ci, le roi Frédéric, né prince de Hesse-Cassel. Le hasard vint au^ secours du fidèle et dévoué Bassewitz.

Catherine se trouvait en liaison avec son chambellan Moèns, qui se faisait appelep Moè'ns de la Croix, fils d'un joaillier flamand établi à Moscou, frère de cette Anna Moè'ns qui précéda Catherine dans les aflectioiis de Pierre P' et serait devenue, sans nul doute, sa femme et souveraine de Russie, si elle n'avait eu Menchikow pour ennemi. — L'autre soeur d'Anna, appelée Matrè'na, et dont Pierre !•' avait eu également les faveurs, mais passagères, avait épousé le général Balk, et venait d'être nommée dame à portrait, le jour du sacre de Catherine. Admise dans l'intimité de cette princesse, elle facilitait les relations des deux amants.

Déjà quelques années auparavant, la petite princesse Elisabeth, dans un moment de bavardage enfantin, avMt raconté à son père, en présence de sa mère, « qu'un jour maman se trouvant avec Moêns, avait » été fort efi'rayée de voir arriver papa à l'improviste. » Pierre n'avait accordé aucune attention à ces paroles d'une enfant, mais plus tard,

soit qu'il eut des indices, soit, d'après la tradition, qu'une délation de lagoujinski fut venue le mettre sur la voie, il prit ses mesures de façon à acquérir la conviction de l'infidélité de sa coippagne*

Moè'ns fut; arrêté par le général Oucbafcow, l'homme de confiance de Pierre P'; on lui fit sul>ir des tortures horribles, au point qu'il en eut un coup d'apoplexie. Le 16 novembre 17^4 Moè'ns, accusé de concussions (ce qui n'était nullement un mensonge), eut la tète tranchée sur la place publique devant le sénat, dont |e palais se trouvait h cette époque à Yassili-Ostrow. — Il mourut avec courage; ses domestiques prirent congé de lui en sanglotant; il fit cadeau au pasteur luthérien^ qui l'accompagna jusques sur Féchafaud, d'une superbe montre dans Fintérieur de laquelle se trouvaiit caché un portrait en miniature de l'impératrice, et puis, se tournant vers le bourreau, il lui demapda en grâce de lui trancher la tête d'un seul coup de hache; ce qui eut lieu. Le corps resta exposé sur le lieu du supplice, et Pierre eut la cruauté de conduire Catherine, en traîneau, sur cette place en lui annonçant que c'était le cadavre décapité de Moens. — La tôte du malheureus; fut placée dans un bocal rempli d'esprit de vin, et déposée dans une cave du rn^sée impérial (KyHCTRaiiepa), à côté d'un autre bocal rempli d'esprit de vin où se trouvait la tète de Tune des maîtresses çle Pierre, M"^ Hamilton, demoiselle d'honneur de Catherine.

Cette demoiselle Hamilton étant devenvie enceinte du fait du czar, fil périr son enfant, et le czar la fit décapiter* Le musée, après la mort de Pierre, ayant été remis à Tacadéipie ides sciences, les deux tètes furent oubliées dans la cave pendant plus d'un demi-siècle, et ce fui seulement en 1780, que la célèbre princesse Dachkow, alors président de l'académie des sciences, ayant retrouvé ces deux tètes, prit les ordres de Catherine II, et fit enterrer les deux tètes dans la même cave.

M*^ Balk, la soeur et la confidente de Moè'ns, reçut le knout et fut exilée; son fils aîné, Paul, chambellan de l'impératrice, fut envoyé avec le grade de capitaine dans un régiment de ligne, cantonné sur la frontière de Perse; le second fils, Pierre, page de la cour, fut envoyé dans le même régiment avec le grade de sergent; le mari de M""* fialk, qui était général-major et se trouvait absent de Pétersbourg, eut la défense de se présenter à la cour«

Au moment de la prise de Catherine en flagrant délit avec Moè'ns^ Pierre voulut renvoyer Catherine et la renfermer dai^s un couvent, mais il en fut détourné par les chaleureuses et énergiques remontrances du maréchad prince Anikita Ivanovitch Répnine, auquel il avait fait la confidence de son projet; et dont l'opinion à cet 4[ard fut vivement appuyée par Ostermann et le comte Tolstoy, à la sagesse politique et à l'intelligence éminente desquels le maréchal avait fait appel. Us lui représeptèrent qu'i^yant deux filles non^mariées, un pareil scandale

pouvait mettre des entraves à leur étaWissement, déjà rendu assez difficile par Phumble (yrigiue de leur mère (en effet, ce dernier motif avait fait échouer sans retour les négociations entamées poilr lé mariage d'Elisabeth avec Louis XV). L'empereur eut le bon sens d'écouter ces avis, mais il se décida à presser le mariage de ses filles. Le 24 novembre, jour de la fêle de Catherine, la czanne Anna fut fiancée au duc de Holstein, et le 18 décembre, la czanne^ Élisabetiî, qui venait d'accomplir sa 15'' année, fut déclarée majeure. Le mariage d'Anna fut retardé par la mort de Pierre !•', arrivée le ^8 janvier : la maladie de ce prince était une * complication de la gravelle avec le mal qui tùa François I*' de France. Le célèbre Boerhaave, ayant reçu le journal de la maladie de Pierre, s'écria : «oh! qu'H aurait été facile de le sauver!». Mais il n'aimait point à prendre médecine ; l'impatience naturelle dé son caractère se faisait jour surtout dans les moments de souffrance j Catherine, d'ordinaire si soigneuse pour lui, non-seulement dans ses jours dé maladie, mais encore dans ses plus légères indispositions, en était arrivée à désirer la mort de l'homme qui l'avait tirée de la boue pour la faire monter sur lé trône. Si Pierre avait continué à vivre, elle courait le risqué, une fois leurs filles mariées, d'être réléguée dans uti couvent; d'ailleurs, depuis l'épisode de Moèns, sa vie intime était devenue intolérable... Menchikow, son ancien protecteur, resté son ami fidèle et son conseiller le j^us écouté, se trotivait également tombé en disgrâce; l'on commençait à parler de sa chute prochaine : aussi tous les deux en étaient -ils arrivés à compter les jours de leur bienfaiteur et à appeler de tous leurs voeux sa mort prochaine. En mai 1724, Pierre avait fait couronner Catherine à Moscou ; il avait hautement manifesté l'intention de lui léguer la couronne, mais depuis l'affaire Moëns, il parut avoir changé de projet, et l'on suppose généralement, avec assez de probabilité, qu'il voulait léguer la couronne à sa fille Anna. Pendant sa maladie, Catherine et Menchikow se gardèrent bien de lui parler de la gravité de son état, ni de l'engager à manifester ses dispositions; ils éloignèrent de son lit de mort tout le monde, à l'exception de leurs partisans; quelques heures seulement avant sa mort, Pierre s'aperçut que sa fin était inévitable; il fit chercher la czarine Anna, mais avant qu'elle n'arrivât, il avait perdu l'usage de la parole. Quand elle entra, il lui indiqua l'ardoise constamment placée au chevet de son lit; elle s'empressa de prendre cette ardoise, se disposa à écrire les dernières volontés de son père, mais déjà celui-ci eut à peine la

force de balbutier : «je laisse tout à» it perdit connaissance, et

Tagonie commença... Menchikow avait fait entourer le palais de troupes

et de canons, et Catherine monta sur le trône

Le mariage du duc de Holstein eut lieu quatre mois plus tard, le 21 mai 172o. Catherine, anxieuse d'avoir des petits -fils, chargea Brûhmer, le grand-maréchal de la petite cour de Holstein, de s'occuper

de ce soin*. Par son testament, Catherine accorda à sa fille une pension annuelle de cent mille roobles, et à son gendre la possession viagère de Tîle d'OËsel, mais le tout-puissant Menchikow refusa d'exécuter ces clauses . du testament et abreuva les jeunes époux de tant de désagréments, les traita avec une telle insolence, qu'ils se décidèrent à retourner dans la petite ville de Kiel, seul débris de leurs étaXs. Après avoir obtenu, et encore à grand'peine, la promesse de les qualifier d'altesses royales, ils quittèrent Pétersbourg le 25 juillet 1727, à peu près six semaines avant la chute de leur persécuteur Menchikow^ A Kiel, la duchesse accoucha, le 4 mars 1728 nouveau style, d'un fils de Brûhmer, qui fut depuis l'empereur Pierre III, bisaïeul de l'empereur Alexandre II. Deux mois après ses couches, la duchesse mourut, le 15 mai; son mari, un homme complètement nul et un ivrogne fieffé, lui survécut de onze années.

La czarine Elisabeth différait beaucoup de sa soçur, mais elle aussi était d'une beauté admirable. Blonde, tandis qu'Anna était brune, vive et pétillante, tandis que sa soeur, était grave et digne; d'une intelligence médiocre, du caractère le plus étourdi et le plus insouciant, tandis que l'autre avait un esprit remarquable et tourné au s^ieux, elle n'en était pas moins intimement liée avec sa soeur. Elle avait été fiancée au cousin-germain de son beau-frère, Charles-Auguste de Holsteio, prince-évôque de Lubeck; la mort de sa mère, arrivée le 6 mai 1727, fit remettre le mariage à l'automne, mais bientôt le fiancé tomba malade de la petite-vérole et mourut le 20 juin. Pendant la maladie de sa mère, on accourut un jour la chercher en toute hâte; elle se trouvait en tête à tête avec son fiancé; le verrou de la porte était ferfbé; l'on regarda à travers la serrure et l'on aperçut les jeunes gens dans une conversation intime toute conjugale : il parait que l'exemple de son beau-frère avait fait apprécier à Elisabeth l'utilité des expériences

préalables Elle se consola aisément de la mort de son fiancé; elle

fit la coquette, publiquement avec le jeune empereur son neveu, Pierre U, et en secret avec Alexandre Borissovitch Boutourline, âgé à cette

* Les Br&hmor sont une ancienne maison du pays de Brème dont les diverses branches se sont fixées en Holstein, en Suède et dans les provinces baltiques. Othon- Frëdéric de Brûhmer, de la branche holsteinoise de cette famille, né en 1690, fiit la grand-maréchal de la cour de Holstein, et plus tard le gouverneur du petit duc (son fils, comme le fait est bien connu). Elisabeth, montée sur le trône, envoya chercher son neveu, et le fit amener incognito, afin que la cour de Vienne, fiiTorable à la dynastie de Brunswick récemment détrônée, ne fit saisir en route le Jeune prince. Briihmer Vaccompagna et en arrivant en Russie, il y trouva le cordon bleu,. qu'Été sabeth lui avait conféré le jour de son sacre. Lorsqu'il fut question de marier Le grand-duc, Frédéric II arrangea le mariage avec la princesse d'Anhalt-Zerbst, et confëra à Briihmer le titre de comte. En 1746, Briihmer, nanti d'une pension annuelle de dix mille roubles, quitta la Russie pour retourner en Allemagne, où il mourat en 1752, sans laisser d'enians, et, si nous ne nous trompons, sans aroir été marié.

époque de 34 ans, et Pun des plas beaux hommes de son temps, qui venait d'être veuf de sa femme, fille du maréchal prince GaKtsyne. Pierre II s'était sérieusement épris d'ÉlisabeA, mais le prince Ivan Dolgoroukow, ayant déjà en yue le mariage de sa soeur avec l'empereur, tévéla à son souverain la liaison d'Elisabeth avec Boutourline; ce dernier eut l'ordre de quitter la cour et la défense d'y reparaître j prcMiiu au rang de général-major, il fut envoyé en Ukraine pour y commander une brigade. L'empereur, furieux contre sa jeune tante^ non-seulement cessa de l'aimer, mais encore il ne lui témoigna même plus les égards dûs a la position de la czarine et aux liens ^i proches de parenté qui les unissaient. Elisabeth prit pour amant un homme moins en vue et bien moins connu que Boutourline, lequel appartenait à la meilleure compagnie par sa naissance comme par ses alliances; ce nouvel amant était un homme obscur, de bonne famille, mais sans fortune et sans relations sociales, Alexis Nikiforovitch Schoubine, soldat aux gardes Séménovski, fils d'un très-pauvre propriétaire du district 4'Alexandrow dans la provmce actuelle de Vladimir. Plus tard, sous le règne d'Anne, Schoubine ayant eu l'imprudence de dire tout haut cme l'on aurait agi plus sagement en faisant monter sur le trône Elisabeth au lieu d'Anne, il -fut saisi, conduit à la chancellerie secrète, lorturé, knouté, enfermé dans un affreut cachot appelé le sac de pierre, où l'on ne pouvait ni se tenir debout, ni s'étendre complètement, et les aliments lui étaient transmis à travers une grille de fer. Après plusieurs mois de cette horrible torture, il fut envoyé en Sibérie sous un nom d'emprunt; marié de force à une femme du Kamtchatka, et remis à l'une de ces peuplades sauvages, dont les relations, avec les Russes, se bornent à la remise, une fois par an, des fourrures qui constituent l'unique impôt par eux payé (iassak). Il passa plusieurs années dans cette triste position. Elisabeth se livra à un violent chagrin; dans les premiers jours de la disparition de son amant, elle eut l'idée dé prendre le voile au couvent de l'Assomption dans la ville d'Alexandrow; elle se fit même bâtir une maison à côté de ce couvent, et en même temps l'on a une élégie par elle composée à cette époque. Une fois montée «ur le trône, elle donna l'ordre de faire revenir Schoubine, mais il n'était point facile de le retrouver sous le nom d'emprunt à lui imposé; les recherches durèrent plus d'une année; enfin il fut retrouvé; arriva à Pétersbourg avec sa femme kamtchadale, fut promu au grade de général-major; reçut le cordon de Saint-Alexandre, deux mille paysans 4ans le district d'Alexandrow, et dans la ville même de district la maison qu'Elisabeth s'y était fait bâtir. H eut la sagesse de ne point rester à la cour; il quitta bientôt le service avec le grade de lieutenantgénéral, et se retira à la campagne où il acheva, au sein du repos, une existence si agitée pendant une dizaine d'années. Il laissa deux fils, dont l'ainé a eu une assez nombreuse postérité. Après l'exil de Schoubine,

Élisabetfay ime fois ses larmes séchées, prit un aniint dans une position encore plus modeste : un chantre de U chapelle de la cour, devenu depuis » célèbre sous le nom de comte RazoumoYski. J'aurais à en psuier plus loin.

n y avait i celte époque, à la cour de Russie, un prétendant malheureux à la main d'Elisabeth : c'était le prince Louis de Hesse- Hombourg, descendant de ce célèbre landgrave Philîppe-le-Magnanime, lequel étant devenu l'ami et l'un des plus chauds partisans de Luther, avait été dépouillé de tous ses états par Charles -Quint, et dont fa postérité serait tombée dans les rangs de la noblesse la plus pauvre, si son gendre l'électeur Maurice de Saxe ne lui avait obtenu un pardon, que Philippe fut obligé de solliciter de Charles-Quint publiquement, à genoux. Des quatre fils de Philippe, l'aîné, Guillaume IV dit ie Sage, fut la souche de la branche de Cassel, laquelle n'a guère hérité de la moindre parcelle de la sagesse de Guillaume; de lui se trouvent également issues les branches de Philipsthal et de Rothenbourg : le quatrième fils de Philippe, George le Pieux, fut la^souche des branches de Darmstadt et de Hombourg. L'arrière-petit-fils de George, Frédéric -Jacques, eut plusieurs fils, deux d'entre lesquels vinrent prendre ia service dans les armées de Pierre I*'; le cadet, un gardon très-comme il faut, mourut jeune; le plus âgé, Louis-Guillaume, resta en Russie, où il conquit le mépris général. Sans esprit, sans éducation, d'une âme basse et vile, espion, escroc au jeu, il avait tous les vices sans une seule bonne qualité. De plus, il av^t l'art de flairer et de découvrir les drôles. Ainsi, dans l'un de ses voyages en Allemagne, il ramena avec lui un baron de Maltitz, d'une très -ancienne famille de la principauté d'Altenbourg, mais un misérable qui joua, ainsi que ttous le raconterons plus loin, le rôle d'agent provocateur dans le drame affreux de mesdames Lapouhine et Bestoujew*. I^e prince Louis, après avoir vainement recherché la main d'Elisabeth, épousa la fH'ificesse Ânastasie Ivanovna Troubetskoy, veuve de l'ancien hospodar de Moldavie, prince Dmitri Cantémir. Elle lui donna sa main par vanité, pour s'allier à la maison de Hesse, et ce fut aussi pour se rendre agréable à cette même maison que Munich et Bieren, sous le règne d'Anne, firent nommer le prince I^uis grand-mailre de l'artillerie, tandis qu'il était bien loin, non-seulement d'avoir inventé la poudre, mais même d'être capable de s'en servir. Lors du règne si court d'Ivan VI, la princesse -régente Anne et son mari le prince

.* Le b«roii Ertfdéric de Maltâtz, propriétaii<e de la terre de Seckbach dans le pays 4e Hanan, ayant dUsipé sa fortane, lui introduit, par le prince Louis de Hombourg, en 1741, au senriee russe comme capitaine et aide- de-camp du prinee. Il fut plus tard brigadier et sous-meneur de la cour, hogâgèrmeiater. 11 mourut en 176S ; sa veare. Bée André, fUt gouvernante des demoiseUes d'honneur, hofiiuiaterinay sous le r^gne de Catherine II. Leur fils aîné et leurs denz-petits-fils, dont le moins Âgé, le haroii Apollon, vit encore, ont occupé des postes diplomatiques.

Aotoine-Ulric de Brunswick, gens de peu d'esprit el d'ua caractère faible, mais foncièrement honnêtes, loyaux et ennemis des bassesses, témoignèrent au prince Louis un dédain si méprisant, qu'il se rangea du parti d'Elisabeth, et le jour de Favénement au trône de c^te princesse, il reçut une somme de cent mille roubles. D était si déconsidéré, que ce jour-là même Elisabeth nomma dame à portrait (GTaTci>-vtaMa), sa femme, la princesse Anaslasie. Bestoujew, nommé vice-chancelier quelques semaines après, ayant vécu en Europe et connaissant les usages des cours européennes, expliqua à l'impératrice l'humiliation qu'il y avait pour une princesse de la maison de Hesse, laquelle comptait alors dans son sein sept branches régnantes*, à se trouver dame à portrait, lui rappelant que la femme de Bieren luimême, nommée dame à portrait le jour du sacre de Timpératrice Anne en i730, une fois son mari devenu duc de Courlande, cessa de figurer parmi les dames de la cour, et prit rang au-dessus d'elles toutes. Pour réparer une faute d'étiquette, Elisabeth commit une haute inconvenance : le jour de son sacre, elle créa le prince Louis feld-maréchal des armées russes, ce qui indigna tous les militaires, et fit dire au loyal et courageux général Keith, que le prince de Hombourg avait passé sa vie à mériter le bâton, mais jamais celui de maréchal. Surnommé aussi «le maréchal des comédiens» le prince Louis resta à Pétersbourg où il était lié d'amitié avec Lestocq, l'un des plus grands drôles de son temps, et fort protégé par le vieux comte Ouchakow, chef de la police secrète. Mais en 1745, voyant sa femme ennuyée de lui, méprisé de tout le monde, ayant plus d'une foin essuyé les grossièretés les plus fortes de la part du vieux maréchal prince Dolgoroukow, président du collège de la guerre et parrain de l'impératrice, grossièretés bien méritées, puisque sous le règne d'Anne le maréchal Dolgoroukow et soa frère Michel avaient été exilés et avaient eu leurs biens confîsjqués à la suite d'une délation faite par le prince Louis; voyant baisser le crédit de Lestocq et le vieux Ouchakow s'incjiner vers la tombe, le prince Louis quitta la Russie en 1745 pour se rendre à Hombourg, mais il mourut en route, à Berlin. Sa femme resta en Russie, et lui survécut de dix ans; elle est enterrée au couvent de Nevaki, dans l'église de l'Annonciation, où son frère naturel, le célèbre Betski, lui fit ériger un monument, sur lequel il est dit qu'ici repose Anastasie, née princesse Troubetskoy, et le nom de princesse de Hesse ne s'y trouve pas, à ie\ point la mémoire du prince Louis était méprisée.

* C'étaient : 1) la branche de Cassel, encore . régnante ; 2) ceUe de Philipethal, 3) ceUe de Barchfeld, toutes les deux médîatiaées par Kapoléon en 1806 $ 4) ceUo dé Kheînfels-Rothenbourg, médiatisée en 1806, éteinte en 1834 ; ô) celle de WatiMed, éteinte en 1755 ; 6) celle de Darmstadt, encore régnante, et 7) celle de Hombourg, médiatisée en 1S06, de recbef déclarée souveraine en 1815, (sur l'insistance ' de l'empereur Alexandre I-er, lequel avait pris en afiection le prince Philippe de Hombourg), et qui vient de s'éteindre en mars dernier.

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