Mémoires du trottoir
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L'INASSOUVIE
sralANS la liste des étrangers qui sont arrives
j3« à Nice pour y passer la saison d'hiver, je ZÀ
trouve le nom de la comtesse d'Elven. La comtesse a loué une villa isolée, aux environs de Cimiez; le jardin est entouré de murs, la grille garnie d'épais volets, et les fenêtres qui donnent sur la route restent constamment fermées.
Devant la villa, une corbeille d'orangers et de citronniers forme la bordure d'un vaste bouquet de roses, de violettes et de camélias; la comtesse Niva
MÉMOIRES DU TROÏTO'.R
d-Elven est ensevelie vivante dans ce tombeau de
fleurs.
La disrarition subite de cette mondaine, naguère si brillante et si recherchée, remonte à quelques
mois à peine.
Paris est la ville où il est le plus difficile de se cacher, dès qu'on y a obtenu ou conquis une notoriété quelconque. Les murs y sont de verre; on sait ou vous demeurez, quelles sont vos habitudes et vos
préférences.
Paris se réveilla un matin en se demandant ce qu'était devenue la comtesse d'Elven. Elle avait sa loge à L'Opéra et aux Italiens, elle recevait le lundi et donnait à danser le jeudi. Tout à coup, sans que personne eût été prévenu, l'hôtel d'Elven se trouva fermé; il n'y resta pas même un concierge chez qui Ton pût déposer une carte et prendre des renseignements.
C'est en vain que les familiers des salons promenèrent un lorgnon inquiet sur les allées du bois de Boulogne et sur les tribunes de Longchamps; il leur fut impossible de découvrir la belle fugitive. Madame d'Elven est partie, enlevée, disparue! Cette nouvelle retentit comme un glas funèbre dans le monde circonscrit entre le faubourg Saint-Germain et la rue de Tilsitt.
Les femmes sont si rares à Paris! 11 y en existe
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trente à peine. J'entends des femmes de l'espèce de madame d'Elven, dont le mari tient si peu de place qu'on peut les prendre tour à tour pour des veuves ou pour des demoiselles.
Que de créatures se croient femmes qui ne doivent leur sexe qu'à la robe et à l'éventail! Sirènes sans écueil qui ne vous offrent même pas l'attrait d'un danger!
Tendre par caprice, emportée par bouffées, vive, insouciante et prodigue, la comtesse d'Elven était, comme Suzanne, la fiancée de Figaro, pleine de grâce et de délices, avec quelque chose de plus, c'est-à-dire l'innocence de moins.
Que de larmes au seuil de sa porte! que de soupirs sous son balcon! que de promesses faites, que d'espérances déçues! -
Niva d'Elven, pour qui tant d'épees avaient lui au soleil, pour qui tant de balles avaient déchiré l'air, Niva n'était plus à Paris. Qu'etait-il arrivé? Enlevée? elle, pourquoi? Le comte d'Elven habitait tantôt Lonc'res, tantôt Vienne, elle n'avait qu'à ne pas se déranger pour être libre. Couvait-elle une de ces grandes passions qui exigent la solitude? Les passions naissaient sous ses pas, mais aucune n'avait pu prendre racine sur ce glaçon qu'elle appelait son cœur. Elle ne s'était donnée que pour se reprendre aussitôt.
Le dernier de ceux qui l'avaient aimée s'était brûlé la cervelle. Il se nommait Nueil de Saint- Laurs; c'était un officier de marine, lieutenant de vaisseau, âgé de trente et un ans. Marié à une cou-* sine, en Bretagne, il avait abandonné sa jeune femme et deux petits enfants pour s'attacher aux pas de l'enchanteresse.
La vie parisienne avait rapidement englouti sa modeste fortune, cinq ou six cent mille francs, ^es biens, vendus à la barre du tribunal, étaient passés en des mains étrangères. Un parent avait recueilli sapauvre femme et sesdeux bébés. Madamede Saint- Laurs s'était mise à donner des leçons pour vivre.
On dit que la comtesse Niva avait été la maîtresse de l'officier de marine, la maîtresse d'un instant. C'était un soir de pluie, l'Opéra faisait relâche; Saint-Laurs était là, dans le boudoir, suppliant et farouche à la fois. Niva s'était donnée nonchalamment, sans cesser de lire un roman commencé. Quand M. de Saint-Laurs revint, elle se mit à rire et le congédia. Huit jours après, il la rencontra au bras du prince de Galice. Il rentra désespéré et trouva chez lui une lettre de sa jeune femme qui lui apprenait que son plus jeune enfant venait de mourir. Le pain manquait quelquefois chez elle. Saint-Laurs saisit un revolver et se tua.
Le lendemain était jour d'Opéra; Niva d'Elven
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parut dans sa loge, les épaules nues, souriante, jetant autour d'elle des regards dédaigneux, comme pour braver l'opinion.
Six mois se passèrent. Un soir, — on donnait les Huguenots, — un jeune homme se tenait debout à la porte de l'orchestre, les yeux fixés sur ceux de la comtesse.
Du moment où elle l'aperçut, Niva se sentit troublée. « C'est presque un enfant, pensa-t-eile, que me veut-il? »
En effet, ce jeune homme paraissait vingt ans à peine. Son visage imberbe, pâle, était empreint d'une énergie singulière. Sa beauté ne passait pas inaperçue, car de toutes les loges les femmes qui s'éloignaient de la quarantaine braquaient leurs lorgnettes sur le coin de l'orchestre où il restait immobile et indifférent au spectacle.
Après le troisième acte, la comtesse d'Elven éprouva un malaise indéfinissable; elle entr'ouvrit la porte de sa loge. Les jeunes beaux, meneurs de cotillon, chevaliers de l'adultère et défenseurs du pain bénit, se pressèrent pour la saluer. Dans le corridor, elle vit le jeune homme de l'orchestre qui la contemplait avec une gênante fixité.
La comtesse demanda au baron de Lamaury, qui était assis à côté d'elle :
— Savez-vous le nom de ce jeune homme?
— Ma foi, non, répondit le baron; mais il y a un moven bien simple de le savoir...
Il sortit, et, s'adressant à l'inconnu :
— Monsieur, lui dit-il, serait-il indiscret de vous demander votre nom?
— Pas le moins du monde, monsieur, répondit le jeune homme. Mon nom est sur ma carte.
— Et vous avez une carte sur vous?
— Certainement; mais, quand je la donne à quelqu'un... l'affaire a des suites.
— Comme il vous plaira, monsieur.
— Voici ma carte.
— Voici la mienne.
Le lendemain, le baron de Lamaury recevait un bon coup d'épée dans la poitrine, mais la comtesse d'Elven savait que le jeune homme se nommait Henri de l'Ile d'Elle.
Soigna le baron qui voulut; Niva ne fit même pas prendre de ses nouvelles.
A partir de ce jour, la comtesse ne put faire un pas sans rencontrer M. de l'Ile d'Elle. Il fut son
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ombre... Au théâtre, au Bois, à la Madeleine, à Sainte-Clotilde, partout où allait Niva, elle e'tait sûre de le trouver. Une nuit, ne dormant pas, elle se leva et souleva le rideau de sa fenêtre; Henri de l'Ile d'Elle était là, le regard fixe sur la chambre où elle reposait.
Niva repoussa le rideau, alluma deux bougies et saisit fiévreusement une feuille de papier parfume.
Son cœur battait pour la première fois. Elle passa la main sur son front.
— Je suis folle, murmura-t-elle.
Un instant après, un billet tombait aux pieds de M. de l'Ile d'Elle. « Venez demain, à trois heures. »
Il vint. La comtesse se leva, frémissante.
— Vous m'aimez? dit-elle; je vous aime aussi. Et elle se laissa tomber dans un fauteuil, pleurant
ses premières larmes.
— Oui, je vous aime, répondit Henri d'une voix grave, mais qu'importe? Pensez-vous que je me flatte de l'espérance de vous arracher jamais à ce monde que vous aimez et que je méprise? Mon enfance a été passionnée et farouche. Dans mes premières années, la religion a failli me rendre fou; plus tard, ce fut le désespoir.
— Quel âge avez-vous donc?
— Vingt-deux ans. Je suis sorti de ces crises avec un jugement froid, un tempérament sombre, couvant un désir secret dont quelquefois j'ai peur moimême. Je me suis rendu à votre appel pour voir de près mon idole, mais ne me laissez plus jamais entrer chez vous; car je vous tuerais.
Niva eut un sourire de madone.
— Et si j'y consens? dit-elle.
— Je vous ai prévenue — et vous bravez le péril1' reprit Henri.
— Le péril et le bonheur ne sont point des ennemis, répondit la comtesse.
A partir de ce jour, M. de l'Ile d'Elle arrivait dès le matin chez madame d'Elven; il se mettait au piano, et chantait d'une voix chaude et métallique des vers passionnés qui amenaient des larmes dans ses veux. Il jouait avec elle comme un magnétiseur et, à minuit, il prenait son chapeau et se retirait, après avoir baisé la main de la comtesse.
On les vit quelquefois à cheval, toujours au galop, recherchant les allées solitaires du bois de Boulogne.
La comtesse voulut passer quelques jours au bord de la mer; ils étaient seuls, bien seuls, dans un coin solitaire de ia plage normande. Niva ne vivait que
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par cet être étrange quelle adorait — et qui ne l'avait jamais possédée.
Elle s'était jetée à son cou, le serrant dans ses bras; il l'avait repoussée doucement.
Un soir, elle se traîna, demi-nue, à ses pieds; Henri sortit froidement, la laissant évanouie sur le tapis.
La comtesse d'Elven devenait folle. Elle s'était laite tour à tour vierge et courtisane, sans pouvoir trouver le chemin de ce cœur qui lui échappait toujours. Elle voulait ce jeune homme, il le lui fallait.
Parfois, elle posait, nue, devant une glace, regardant son corps de déesse, se souriant à elle-même et appelant Henri. Elle appuyait ses lèvres glacées sur le cristal et fermait les yeux... Il la surprit un jour dans cette situation, et, après l'avoir contemplée un instant, confuse et rougissante, il sortit et alla se promener sur la terrasse du jardin.
Ni va, restée seule, se roula en sanglotant sur la causeuse de sa chambre à coucher.
Une idée terrible lui traversa tout à coup le cerveau. Henri en aimait une autre.
Elle s'habilla à la hâte, se jeta dans une voiture et alla chez lui.
M. de l'Ile d'Elle occupait un petit entre-sol dans la rue de Prony.
Elle paya le concierge et le valet de chambre — et resta dans l'appartement, renversant les tiroirs, fouillant les meubles.
Dans le fond d'une étagère, elle trouva un petit coffret.
— Cest cela! dit-elle. Et, saisissant un poignard sur la cheminée, elle fit sauter la serrure.
Le coffret contenait des lettres, un mouchoir, un nœud de velours, un petit bouquet desséché...
Mais ces lettres étaient de son écriture, ce mouchoir était marqué à son chiffre, ce nceud de velours, elle le reconnaissait pour l'avoir porté!...
Au fond du coffret, elle aperçut un médaillon, qu'elle ouvrit précipitamment,
— M. de Saint-Laurs! s'écria-t-elle.
La porte s'était ouverte et Henri parut.
— Oui, dit-il, vous avez trouvé. C'est bien M. de Saint-Laurs, celui qui s'est tué parce que vous l'avez disespéré... J'ai vu mourir sa veuve... elle avait vingt-six ans!...
Vous avez semé bien des larmes et bien des désespoirs sur votre route, madame.
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— Mais... qui êtes-vous donc? demanda la comtesse d'Elven.
— Je suis mademoiselle de Saint-Laurs, la sœur de votre amant d'une nuit.
- Vous... une femme?
- Oui, une femme... la haine ou la vengeance, comme vous voudrez.
. — Une femme! murmura madame d'Elven.
— Tenez, reprit mademoiselle de Saint-Laurs, regardez à votre tour.
Et, ouvrant son corsage, elle étala une poitrine de marbre aux yeux effarés de la comtesse.
Puis mademoiselle de Saint-Laurs disparut en lançant à Niva, comme dernier adieu, cette fusée de rire satanique que scande si bien le baryton Maurel dans la scène de l'église — où Marguerite tombe foudroyée par Méphistophélès.
Le lendemain, un petit billet à l'adresse de M. de l'Ile d'Elle arrivait rue de Prony.
« 11 faut absolument que je vous parle. Vous ne me condamnerez pas sans m 'entendre. Venez, je vous en supplie.
» Niva. »
La lettre resta sans réponse.
Madame d'Elven e'crivit de nouveau :
« Qui que vous soyez, je vous aime tout de même!... »
Mais mademoiselle de Saint-Laurs était repartie pour la Bretagne. L'appartement avait été cédé tout meublé à un étranger qui venait d'arriver à Paris.
L'histoire qu'on vient de lire est connue d'un certain nombre de Parisiens. On pourrait dire les noms des personnages. J'ai dû la renfermer dans les étroites limites du journal; je le regrette, car certaines situations avaient besoin d'être développées. Mais c'est le sort du chroniqueur de brûler les sujets et les lignes, comme des chevaux emportés brûlent le pavé...
La comtesse Niva d'Elven se promène tristement dans les allées du jardin de Cimiez, pâle, amaigrie, les yeux bordés d'un cercle de bistre. On dirait des yeux de faire-part.
De temps en temps, elle tire de son sein un portrait, celui de mademoiselle de Saint-Laurs, et le couvre de baisers. Puis elle laisse retomber sa tête sur sa poitrine et pleure.
l'inassouvie
En plein soleil, sous le climat si doux de la Méditerranée, Niva frissonne et s'épuise dans une toux opiniâtre. Elle meurt doucement. Le printemps ne la reverra pas.
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es journaux annonçaient, il y a quelques mois, qu'une femme du monde, d'origine russe, la comtesse de R..., s'était tuée d'un coup de pistolet. Cette désespérée venait d'avoir vingt ans. Les causes de son suicide restèrent inconnues pour le public.
La comtesse avait été très en vue dans le monde parisien. Trouville et Dieppe gardaient le souvenir de ses toilettes excentriques; l'enceinte du pesage n'avait pas oublié ses façons cavalières et ses allures quelquefois hautaines, plus souvent triviales. Son mari, joli homme, froid, distingué, n'avait rien du mâle. Sa voix aiguë, ses manières ef-
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féminées avaient donné lieu à des commentaires assez malveillants. C'était pour la comtesse un monsieur de compagnie. Le jour, il portait son ombrelle et son manteau; le soir, ses jumelles ou sa sortie de bal. On nommait plusieurs amants qu'avait eus la comtesse, on n'avait jamais connu de maîtresse au mari.
Quand une femme du monde a tâté du dévergondage, elle suit un chemin rapide. Sa curiosité est constamment excitée, son imagination toujours en quête de quelque chose de nouveau. Elle cherche jusqu'au plus épais du ruisseau un assouvissement qui la fuit toujours.
La comtesse de R... se plut quelque temps dans la société de deux ou trois femmes renommées dans la haute débauche. Il y eut des soupers entête-àtête, d'où l'homme était sévèrement exclu.
Puis il lui vint une âpre curiosité, un besoin de s'abaisser encore. Elle voulut connaître les sensations de la tille soumise, de celle dont la chair est comme une machine qui doit marcher un certain nombre d'heures. Cette orgueilleuse créature, qu'on voyait passer au galop dans les allées du bois de Boulogne, saluant à peine, du bout de sa crava-
LE SUICIDE DE LA COMTESSE
che. ses danseurs de la veille, entra un soir, mystérieusement, dans un bouge. Elle avait choisi un quartier reculé, afin qu'aucun des habitues de la maison ne pût la reconnaître. Le marché fut passé avec la tenancière, et la comtesse, vêtue d'un court peignoir de couleur voyante, prit sa place dans le « salon » au milieu des filles plâtrées qui étalaient leurs épaules et leur gorge sous les globes du gaz, et leurs cuisses nues sur le velours grenat des divans.
La comtesse n'était pas jolie. Elle avait besoin de toilette; il lui fallait un certain milieu pour la faire ressortir. Ce n'est que dans la causerie qu'elle s'animait et devenait désirable. Hors de son cadre, elle était la première venue.
La maîtresse de la maison l'avait introduite dans son troupeau en disant:
— Mesdames, voici une nouvelle.
Les filles entourèrent la comtesse, la pressèrent de questions. Elle répondit par des fables. Chacune raconta son histoire, à la suite de quel accident elle en était arrivée là.
Il vint un monsieur, puis deux.
La comtesse les regarda du coin de l'œil, et, à
son grand étonnement, l'un choisit Rachel, une grande brune qui chantait à tue-tête le refrain d'une chanson de café-concert:
C'est la p'tite Atala, C'est la p'tite Atala Qui m'a mis dans c't état-là!
L'autre prit Camélia, une jeune blonde aux formes développées, un Rubens qui débordait le cadre. Toutes, l'une après l'autre, Elisa, Sapho, Andréa, Lazarine, obtinrent leur petit succès. 11 y eut même trois ou quatre rappels.
Dans la maison où la comtesse avait voulu tenter son expérience, le passant avait pour cent sous une pleine chemise de femme, et — de neuf heures à minuit — pas un ne prit la comtesse.
Comme on dit dans l'argot du métier, elle riétrenna pas. L'humiliation était aussi complète que possible.
La comtesse repartit en fiacre, le cœur broyé, dévorant ses larmes. Recherchée dans le monde à cause de son titre sans doute, et de ses toilettes et de sa réputation de facilité, elle n'était même pas bonne à être fille!
LE SUICIDE DE LA COMTESSE
Personne n'avait voulu d'elle.
Et pourtant elle avait fait comme les autres. Elle avait ouvert son peignoir, allonge sa jambe nue. Un moment même, voyant que rien ne lui réussissait, elle s'était laissée aller à dire avec un rire forcé à un homme entre deux âges, qui semblait hésiter: Monsieur, je suis très aimable.
Quelqu'un qui eût pu voir la mondaine dédaignée mordant son mouchoir et broyant son éventail dans le fiacre qui l'emportait aurait probablement prévu la fin du drame. La lueur blafarde de la lanterne donnait à sa pâleur une teinte cadavérique.
La comtesse arriva enfin, monta quatre à quatre les marches de l'escalier qui conduisait à son appartement. Elle traversa le salon, criant à la femme de chambre qui Téclairait: ci Retirez-vous, je veux rester seule ! »
Elle courut à son boudoir, ouvrit un petit meuble dit bonheur -du- jour et saisit un revolver au manche d'ivoire. Elle eut un sanglot déchirant, un cri de suprême désespoir, et, posant le canon sur son cœur à jamais flétri, elle pressa la gâchette.
On ne prend pas assez garde à la diathèse gène'-
raie de notre époque, aux symptômes effrayants qui surgissent de toutes parts.
Le danger, l'horreur de demain, c'est la folie.
Voyez si les crimes qui se commettent aujourd'hui ressemblent à des crimes possibles, à des crimes raisonnables. La passion, l'intérêt ne sont même pas au fond. Celui-ci assassine un enfant et lai ouvre le ventre, uniquement pour se repaître de la vue de ses palpitations. Un autre saisit sa fille endormie, un bébé de trois ans, lui rompt les membres, et, lui ouvrant la gorge avec les dents, avale son âme en même temps que son sang.
Le couteau joue partout. Le crime a des raffinements étranges, des combinaisons imprévues. Il semble parfois n'avoir d'autre but que de produire un effet d'etonnement ou d'épouvante. Bientôt le meurtrier déposera sa carte sur le cadavre de sa victime, pour que personne ne puisse lui contester la gloire de son crime.
Quel soufrle a passé sur le monde? Vers i35o, la danse de Saint-Guy éclata avec une effroyable vigueur. Michelet raconte que les malades, comme emportés d'un même courant galvanique, se saisissaient par la main, formaient des chaînes immenses, tournaient, tournaient jusqu'à mourir.
Les spectateurs riaient d'abord, puis, par une contagion, se laissaient aller, tombaient dans le
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grand courant, augmentaient le terrible chœur.
Que fût-il arrivé si le mal eût persisté, comme fit longtemps la lèpre dans sa décadence même?
C'était comme un premier pas, un acheminement vers rêpilepsie. Si cette génération de malades n'eût été guérie, elle en eût produit une autre décidément épileptique. Effroyable perspective! L'Europe couverte de fous, de furieux et d'idiots 1
La névrose est la maladie de l'époque. Elle est autour de nous sous toutes ses formes: l'hystérie, les attaques de nerfs, Tépilepsie, les convulsions, le délire, la catalepsie...
Une jeune fille a tué les petits enfants confiés à ses soins en leur introduisant un couteau dans la bouche pour leur couper la gorge. L'enfant crachait le sang et mourait. Une autre se lève la nuit et met le feu à une maison. Trois personnes périssent dans l'incendie. Hystérie. Lemaître éventre le petit Schcenen; névropathie générale.
La folie nous talonne, la névrose nous envahit. Et si vous ne voyez pas la maladie, c'est que vous l'avez.
,^,n certain Alexandre-Bernardin Dominguez, de Buenos-Ayres, âgé de vingt-cinq ans, vient d'être condamné à douze ans de travaux forcés. «C'est, dit le compte rendu, un fort joli garçon ; il prétend avoir été capitaine d'artillerie dans son pays; on lui prête de nombreuses bonnes fortunes et on le dit poète.»
Les faits qui l'amènent devant la cour d'assises remontent à 1876. Il avait été condamné par contumace à dix ans de travaux forcés, pour plusieurs escroqueries, ornées de quelques faux.
Après trois années, qu'il passa en Belgique et en Allemagne, où il fit de nombreuses dupes, Domin-
guez revint à Paris, se croyant oublié; mais la police avait gardé son signalement et il fut arrêté à l'hôtel du Louvre, où il demeurait sous le nom de marquis de Castel Bravo.
C'était un soir de l'hiver dernier, fin décembre, si je ne me trompe. J'étais assis, chez Bignon, à l'une des tables du fond, avec deux ou trois de mes amis de Saint-Pétersbourg. A notre droite, trois jeunes gens causaient assez gaiement; ils parlaient espagnol. A notre gauche était assis le plus jeune fils de M. Janvier de la Motte, celui qui fait d'amusants vaudevilles sous le pseudonyme de Beauvallon ; il avait pour compagnon un propriétaire normand, quelque ancien ami des grands jours d'Évreux.
Une dame entra. Le plus jeune des Espagnols lui adressa quelques mots au passage; elle en parut fort irritée.
— Qu'est-ce que c^st ? demanda Beauvallon en pâlissant.
— Un de ces individus, répondit la dame, qui se permet de m'arrêter au passage!
— Pouah! fit le vaudevilliste, des rastaquères en quête d'expositions. . . Ils cherchent de l'or dans leur pays et des truffes à Paris !
Le plus jeune des Espagnols se leva nonchalamment et s'approchant de M. Janvier de la Motte-
Beauvallon : « Je suis étranger, monsieur, lui ditil avec la plus grande politesse, Américain du Sud, et je ne puis laisser passer les paroles que vous venez de prononcer. »
— Parfaitement, monsieur, s'écria Beauvallon ; vous avez été impertinent avec madame....
— Gela suffit, monsieur, interrompit l'Espagnol, voici ma carte.
— Voici la mienne, répondit Beauvallon, j'attends vos témoins, et le plus tôt sera le mieux!
L'Américain alla continuer son grog et reprit, avec ses camarades, une conversation souvent coupée d'éclats de rire.
— Comment s'appelle-t-il? demandai-je à Beauvallon.
— Voici.
Et il me fit passer la carte, sur laquelle je lus : Marquis de Castel Bravo.
Le lendemain, les témoins de Dominguez vinrent présenter ses excuses au jeune Beauvallon, et le duel n'eut pas lieu.
En lisant hier la condamnation de ce malheureux jeune homme, je me suis rappelé sa physionomie pleine de charme et d'animation, ses yeux noirs et brillants, ses lèvres souriantes, et involontairement j'ai accusé Paris, Paris qui envoie au bagne pour douze ans ceux qu'il a entraînés et perdus I ;
Si Dominguez était resté à Buenos-Ayres, il n'eût pas éprouvé le besoin et il n'eût pas eu la possibilité de revêtir tant de formes et tant de masques, de s'affubler de tant de noms... duc de Trévise, comte de Guiche, vicomte de Montalba et marquis de Castel Bravo !
J'ai souvent rencontré de ces types à facettes dans les menus sentiers de la vie parisienne. Un jour même, il m'a fallu, bon gré mal gré, devenir le confident de quelques minutes d'un de ces paons exotiques.
Jusqu'au jour où il comparut devant le tribunal correctionnel, qui le condamna à six mois de prison pour avoir acheté à crédit et revendu à cinquante pour cent de perte un collier de vingt mille francs, personne ne connaissait le véritable nom de Thémistocle Bromberg. A l'hôtel du Louvre, il se faisait appeler le baron de Smolensk; au Grand- Hôtel, le comte de Wilna; il était reçu dans deux ou trois maisons sous le nom de vicomte d'Espansival, et dans les brasseries et caboulots du boulevard des Batignolles, il s'était présenté comme un peintre hongrois nommé Michel Kiraly.
Tantôt on le rencontrait au Bois, nonchalam-
ment étendu sur les coussins d'une voiture armoriée, élégamment vêtu, portant haut la tête; tantôt on l'apercevait sous des vêtements râpés, coiffe d'un vieux chapeau mou, se glissant dans les petites rues des hauts quartiers et entrant dans quelque gargote où il se faisait servir une portion de bœuf et un demi-setier de vin bleu.
Un jour, à l'ambassade de... on m'avait présenté le comte de Wilna. Quelque temps après, aux Champs-Elysées, je vis un passant lui faire un petit salut de la main, en disant: Bonjour, Smolensk! Une autre fois à la Nouvelle Athènes, un jeune peintre de mes amis, Paul Robert, l'appela Kiraly.
— Qu'est donc ce jeune homme? lui demandai-je.
— Je n'en sais rien, répondit Robert. Il s'est trouvé en même temps que moi dans un groupe d'artistes à la brasserie Saint-Georges. On m'a dit qu'il était peintre; c'est un bohémien, ou tzigane...
— Avez- vous quelquefois vu de sa peinture ?
— Jamais.
Il était une heure de l'après-midi. Une chaleur accabhnte tombait d'aplomb du haut des toits ; à peine
un rare passant apparaissait de loin en loin. Je traversais la rue Condorcet quand j'aperçus Bromberg qui cheminait lentement, son chapeau à la main.
Quand il avait commis quelque méfait, il laissait pousser sa barbe, pour qu'on ne le reconnût pas; puis, sachant combien l'oubli est prompt au cœur des Parisiens, il reparaissait subitement, rasé de frais, rajeuni, avec des allures pimpantes.
A ce moment, sa barbe était longue.
— Bonjour, monsieur, me dit-il; vous ne me reconnaissez pas?
— Je n'ai pas de raison de vous reconnaître
— Cependant, je voudrais vous consulter sur un point. Il ne passe personne, on ne vous verra pas causer avec moi, et peut-être vous quitterai-je un peu consolé.
— Qu'avez-vous à me dire?
— J'ai à vous dire que je ne suis pas un malhonnête homme.
— Tant mieux pour vous, monsieur.
— Qu'ai-je donc fait, après tout, pour qu'on me tourne le dos? Je me suis affublé d'un titre de baron qui ne m'appartient pas? Mais tout le monde sait qu'un titre de baron s'achète pour six mille francs et que, pour dix mille, on peut être comte. Si j'avais payé mon titre, on n'aurait rien à me dire.
Quelle différence y a-t-il entre un homme qui est un vrai baron parce qu'il a donné six mille francs à un marchand italien, et un homme qui s'intitule baron parce qu'il pense que ce titre lui facilitera l'accès d'un monde qu'il aime et qu'il recherche? Le premier est-il beaucoup plus baron que le second?
Tenez, je vais vous dire mon histoire en deux mots, cela ne vous fera pas de mal et je trouverai une consolation dans cet épanchement.
Mon père tient, dans un faubourg de Linz, une petite auberge à l'enseigne du Mouton d'or. Ma mère faisait la cuisine elle-même, et il m'est arrivé plu? d'une fois de servir la soupe et le jambon aux char retiers et aux paysans du cercle de la Mulh. J'allais à l'école avec les enfants pauvres de mon quartier, mais, le rabbin Zacharie Muller m'ayant pris en amitié, je reçus de lui des leçons particulières, qui, plus tard, m'ont permis de compléter moi-même mon éducation. Je sais le latin et le grec, je parle couramment le russe, le slave, l'allemand, l'anglais, l'italien, l'espagnol, le français même, comme vous pouvez en juger.
Dans une soupente, au-dessus de l'écurie du Mouton d'or, on m'avait ménagé une chambre. L'unité seule y était représentée : un lit, une table, une chaise. Un jour qu'un monsieur de Passeau m'avait
3û MEMOIRES DU TROTTOIR
donné un demi-florin de pourboire, je joignis un miroir à mon ameublement. Ce miroir, encadré de bois en acajou, fut à la fois mon confident et mon mauvais génie. C'est ce miroir qui m'a perdu. J'étais grand, bien fait, vigoureux, mais je n'avais pas attaché jusque-là un grand prix aux avantages phvsiques. Me comparant avec les brillants cavaliers que je voyais passer quelquefois sur la route, je me trouvai plus beau qu'eux. Pourquoi ces genslà passaient-ils leurs journées en promenades et leurs soirées en plaisirs; pourquoi leurs compagnes étaient-elles si élégantes et si parfumées, tandis que je soignais les chevaux et que je faisais les doux yeux à la servante de notre voisin, le professeur Alkirch? Mon miroir criait à l'injustice...
Un soir, je m'enfuis de la maison paternelle et je partis à pied pour Passeau, où j'entrai comme interprète dans un hôtel. Au bout de quelque tempsr le prince de Stelberg me prit comme valet de chambre et m'emmena à Vienne.
C'est à Vienne que je me façonnai aux belles manières. Je regardai comment les gens du monde saluaient les femmes, comment ils tenaient leur chapeau, de quel air ils s'accoudaient au piano, et le soir, dans ma chambre je me donnais des répétitions.
Quand j'eus réalisé quelques économies...
— Etaient-ce bien des économies? demandai-je.
• — Peuh! je veux être franc avec vous; en rentrant du cercle, le prince laissait traîner des tas de louis sur les meubles; j'en ai pris le plus que j'ai pu. Il eut aussi le malheur de perdre des boutons en diamant et plusieurs objets de luxe dont les brocanteurs me donnèrent une dizaine de mille francs. C'est avec cet argent que j'arrivai à Paris. Un tailleur à la mode fit de moi un élégant de quelques semaines; je pris une voiture au mois et j'eus quelques succès auprès des demi-mondaines.
Il vient tant d'étrangers à Paris qu'un jeune homme aimable et habile peut se créer d'utiles relations rien que dans l'hôtel où il réside, sans parler du café voisin. Le tout est d'aller aux bons endroits. Encore faut-il pouvoir durer.
Mes ressources furent épuisées avant que j'eusse fondé le nombre de relations suffisant pour vivre. Un ancien chasseur de l'hôtel du Danube, à Odessa, qui se faisait appeler Dranam-Pacha, m'avait appris à tricher au jeu, mais les pontes de qualité me faisaient défaut. Un soir cependant je gagnai quelques centainesdelouis à un princerusse, mais il cessa de me saluer sur le boulevard. Ah ! j'ai tâté de tous les métiers sans pouvoir vivre d'aucun. Oui, monsieur, j'ai proposé des cartes obscènes aux passants; je suis allé dans les hôtels offrir de faux Corot et de
faux Stevens aux nouveaux débarques; métier perdu! les Américains mêmes commencent à s'y connaître. L'un d'eux, à qui j'offrais un petit Feyen- Perrin pour dix louis, m'a répondu: « Ce tableau est faux; c'est une croûte qui vaut dix francs pour un épicier. » Enfin je nouai d'utiles relations avec une marquise portugaise, âgée de soixante ans, mais très passionnée. Elle me remit à flot.
C'est alors que je pus devenir le brillant comte de Wilna et le sémillant d'Espansival.
— Pourquoi tant de noms?
— Pour dépister les créanciers...
— Jusqu'au jour où vous avez été pris la main dans le sac.
— Un malheur! monsieur, un malheur qui deviendra peut-être un bonheur. Jusqu'à ce jour, j'étais gêné dans mes opérations... Une fois en prison, je me suis dit : — Me voilà débarrassé une bonne fois de l'honneur! Maintenant, tout m'est égal. Plus de scrupules, plus de craintes ! Je me sens deux fois plus fort qu'auparavant. Quelle belle vie de lutte je vais recommencer! J'étais si fier quand on annonçait dans un salon :
« Le comte de Wilna! »
C'était moi. J'allais saluer la maîtresse de la maison. Les demoiselles me regardaient d'un œil favorable... Et je me disais : Je pourrais être réellement
comte de Wilna... Bromberg, le fils de l'aubergiste de Linz, aurait sa place tout comme un autre au banquet de la vie parisienne. Je circule comme un faux billet de banque, mais tout le monde peut s'y tromper, tant j'étais fait pour briller dans les salons ! J'ai dansé avec la duchesse de X..., avec la marquise de F... Le prince de L...m'a appelé « son cher ami! » j'ai pu pénétrer jusque chez une majesté détrônée et, si je n'avais été arrêté sur la plainte d'un bijoutier maudit, j'allais être présenté au prince de Galles! — Oui monsieur! Voyez-vous ce qu'ensuite j'aurais pu faire à Londres ! Comme j'étais posé!...
Bromberg poussa un profond soupir.
— Qu'allez-vous faire maintenant? lui demandai-je par curiosité. Il faudrait quitter l'Europe. Vous êtes intelligent, vous trouverez aux États- Unis quelques occasions de faire fortune honorablement...
— Honorablement? s'écria Bromberg, et pourquoi cela? Qu'est-ce que cela peut me faire maintenant?
— Mais alors?
— J'ai trouvé. Une vieille dame anglaise, veuve depuis i852, ne me connaît que sous le nom de Kiraly.Jeluiaifait la cour, et elle en est arrivée à me parler de mariage... Je vais l'épouser en Italie, dans
quelque village, avec de faux papiers. Elle a dix millions, dix millions! J'achèterai un titre... et, dans deux ans vous entendrez parler du comte de San-Benitoou du prince de Villa- Vecchia, que saisje? Ce sera moi !
Bromberg me fit un salut à la fois ironique et triomphant...
Il a dit : « dans deux ans. » C'est possible ; mais je parie que, dans trois ans, quatre peut-être, nous lirons dans les Faits divers : « La cour d'assises de la Seine a condamné hier à dix ans de travaux forcés un aventurier du nom de Bromberg, dont l'existence a été des plus agitées... »
Bromberg après Dominguez, Wilna après Castel Bravo. Et après celui-là ce sera un autre — et toujours comme cela!
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