‹ Mémoires écrits par lui-mêmeChapitre 4 sur 19 · PUISSENT ILS TROUVER CHEZ LDI UN PORT UN LIEU DE REPOS · texte numérisé non relu

PUISSENT ILS TROUVER CHEZ LDI UN PORT UN LIEU DE REPOS

[ Après avoir rappelé les obstacles, les contradictions qu'il rencontra , il ajoute ce qui suit :] » Vico :» bénissait ces adversités qui le ramenaient à ses » études. Retiré dans sa solitude comme dans un » fort inexpugnable, il méditait, il écrivait quelque >» nouvel ouvrage, et tirait une noble vengeance

1» de ses détracteurs. C'est ainsi qu'il en vint à

11 trouver la Science nouvelle... Depuis ce moment

» il crut n'avoir rien à envier h ce Socrate , dont

)> Phèdre disait :

V L'envie le condamna vivant , mais sa cendre

)» est absoute. Que l'on m'assure sa gloire , et je

» ne refuse point sa mort ! »

* Cujus non fugio raortem , si famam assequar, Et cedo invidiae, dummodo absolvar cinis.

II signor Jean-Baptisle Vico naquit àNaples, Tan 1668 ', de parens honnêtes qui laissèrent une très bonne réputation. Le père était d'une humeur gaie, la mère d'un tempérament fort mélancolique , et le naturel de leur fils se ressentit de cette double influence. Dès sa première enfance une extrême vivacité le rendit ennemi du repos , mais à l'âge de sept ans il tomba d'une échelle et resta bien cinq heures sans connaissance. Il eut. la partie droite du crâne fracassée , sans aucune lésion au péricrâne , et perdit beaucoup de sang par les trous nombreux et profonds de la tumeur qu'avait occasionnée la chute. Alarmé de cette fracture et de ce long évanouissement, le chirurgien prédit qu'il mourrait ou qu'il resterait imbécile. Mais la prédiction , Dieu merci , ne se vérifia point ; et , guéri de sa blessure,

' Et non en 1670, comme il le dit lui-même. L'éditeur de ses opuscules a rectifié celte date d'après les registres de naissance.

Vico devint mélancolique et ardent, caractère des esprits inventifs et profonds dans lesquels éclate un génie subtil , mais qui , du reste , sont trop réfléchis pour aimer le brillant et le faux.

Après une convalescence de trois années il rentra dans la classe de grammaire , et comme il expédiait rapidement tous ses devoirs, son père, prenant cette facilité pour de la négligence , s'enquit un jour du maître si son fils travaillait en bon écolier. Sur sa réponse affirmative il le pria de lui doubler sa tâche; mais celui-ci s'excusa sur ce qu'il n'avait qu'une mesure, qu'un seul écolier ne pouvait réclamer tous les soins et que la classe supérieure était trop forte. Vico, présent à l'entretien, ne consultant que son courage, pria le maître de lui accorder la permission d'y passer , prêt à suppléer à sa faiblesse par un redoublement d'ardeur. Il céda , plutôt pour éprouver ce que pouvait une jeune intelligence , que dans l'espoir d'un succès réel ; mais , à son grand étonnemenl, il trouva son maître dans son écolier.

Ce premier guide venant à lui manquer, il fut confié à un second ; mais il resta peu de temps avec lui, son père ayant été conseillé de l'envoyer chez les jésuites , qui l'admirent dans leur seconde classe. Charmé de ses dispositions, son maître l'opposa successivement à trois de ses plus forts élèves. Par ses diligences , conmie disent ces pères, ou si l'on aime mieux par un surcroît de travail , il fil perdre courage au premier ; le second . pour avoir voulu

rivaliser de zèle , tomba malade ; le troisième , qui était bien vu de la compagnie , passa à la première classe , en récompense de ses succès , sans cependant que les pères eussent lu ni liste ni rapport , pour me servir de leurs expressions. Sensible à celte injustice , et apprenant que le second semestre n'était qu'une répétition du premier , il quitta le collège , s'enferma chez lui , et apprit dans Alvarez ce que les jésuites enseignaient dans la première classe et dans le cours des humanités. Le mois d'octobre suivant il étudia la logique. C'était la belle saison , et il ne se mettait que vers le soir à sa petite table ; mais il arrivait que sa bonne mère , sortie de son premier sommeil , le priait affectueusement de se coucher , et s'apercevait plus d'une fois qu'il avait travaillé jusqu'au jour, preuve certaine que , croissant à la fois en âge et en science , il soutiendrait avec honneur sa réputation de savant.

Le sort lui donna pour maître le jésuite Antonio del Baizo , de la secte des nominaux. Déjà il avait appris dans les écoles , qu'un bon sommoiisle est un profond philosophe , et que le meilleur traité de la Somme était de Pietro Ispano ; il en fit donc une étude approfondie. BaIzo venant ensuite à lui désigner Paolo Venelo comme le plus subtil commentateur de la Somme, il voulut aussi profiter de cet auteur. Mais trop faible encore pour saisir les développemens de celte logique stoïcienne , il faillit s'y égarer , et ne l'abandonna cependant qu'à son grand regret. Découragé (tant il est dangereux d'appliquer les

jeunes gens à des sciences au-dessus de leur âge ), il déserta l'étude et fut dix-huit mois sans s'y livrer. Je n'adopterai pas ici la ficlion que Descartes n'a si adroitement insinuée dans sa Méthode, au sujet de ses éludes , que pour élever sa philosophie et ses mathématiques sur les ruines de toute autre science divine et humaine ; mais avec l'ingénuité et la franchise qui sied à l'historien , j'exposerai l'ordre et la succession de toutes les études de Vico , pour mieux indiquer comment sa destinée littéraire fut telle, et non pas autre.

Grâce à cette heureuse direction imprimée d'abord à sa jeunesse , il était comme un coursier généreux qu'on laisserait , après l'avoir dressé pour le combat, paître librement dans les prairies. S'il entend le son de la trompette guerrière , sa belliqueuse ardeur se reveille, il appelle le cavalier prêt à s'élancer vers le champ de bataille; ainsi , à l'occasion d'une célèbre académie degli infuriali rétablie après plusieurs années à Saint-Lorenzo , et où plusieurs savans distingués vivaient dans une communauté scientifique avec les premiers avocats , les sénateurs et les nobles de la ville, Vico, cédant à son génie , reprit une carrière interrompue et rentra dans l'arène. Tel est le précieux avantage que procurent aux états ces sociétés. Les jeunes gens, dont l'âge n'est qu'ardeur et confiance , se passionnent ainsi pour l'étude , avides des éloges et de la gloire qui , dans un âge oîi l'esprit plus mûr recherche le solide et l'utile, sera la digne rocompcn'jc de leur mérite

VIE DE VIOO.

réel. Vico reprit ensuite, avec plus de lèle que jamais , l'élude de la philosophie sous le père Giuseppe Ricci, autre jésuite, homme d'un esprit pénétrant, scolisle, mais au fond zénoniste. Il aimait à lui entendre dire que les substances abstraites ont plus de réalité que les modes de Baizo le nominal , laissant ainsi prévoir qu'il aurait à son tour une prédilection marquée pour la philosophie de Platon , dont Scot a le plus approché parmi les scolastiques , et qu'il traiterait des points de Zenon d'après une toute autre doctrine que celle des interprètes infidèles d'Aristote ; c'est ce qu'a prouvé sa métaphysique. II trouvait cependant que Ricci expliquait trop minutieusement la différence de l'être et de la substance dans l'ordre de leur gradation métaphysique. Aussi , toujours avide de nouvelles connaissances , apprenant que le père Suarez traitait avec la supériorité d'un vrai métaphysicien , de tout ce qu'on peut savoir en philosophie ; qu'en outre son exposition était claire et facile, il quitta de nouveau l'école et s'enferma chez lui une année entière pour étudier cet auteur.

Une seule fois il se permit d'aller à l'université royale, et par une heureuse inspiration, il entra dans la classe de D. Felice Aquadies , premier lecteur en droit , au moment où ce professeur distingué portait su^ Vulteius le jugement suivant : qu'il était le meilleur commentateur des inslilules. Ces paroles que Vico grava dans sa mémoire , déterminèrent dans ses études un ordre meilleur. En effet, son père

ayant bientôt résolu de l'appliquer à l'étude du droit, le voisinage et la célébrité du professeur firent tomber son choix sur D. Francesco Verde ; mais Vico ne suivit que deux mois ses leçons qui toutes roulaient sur la pratique la plus minutieuse du droit civil et du droit canonique ; et comme il ne pouvait en saisir les principes , habitué déjà par la métaphysique à généraliser, à ne juger des particularités qu'à l'aide d'axiomes ou de maximes, il déclara à son père qu'il suspendrait ses leçons , persuadé que Verde ne lui apprenait rien ; et mettant à proût les paroles d'Aquadies , il le pria de demander une copie de Vulteius à Nicolao Maria Giannattasio , docteur en droit peu connu au barreau , mais très versé dans la bonne jurisprudence , et qui , à force de temps et de soins , s'était fait en ce genre une bibliothèque très précieuse de livres d'érudition. Prévenu par l'immense réputation dont Verde jouissait dans le public, le père de Vico fut fort surpris, mais en homme sage, il voulut complaire à son fils, il demanda le Vulteius à Giannattasio auquel il se souvint d'en avoir livré anciennement un exemplaire (le père de Vico était libraire). Giannattasio voulut apprendre du fils le motif de cette demande; et, sur la réponse de Vico , que les leçons de Verde n'étaient qu'un exercice de mémoire, et que l'esprit souffrait d'être condamné à l'inaction, le digne homme, bon juge en celte matière, fut si charmé de trouver dans un jeune homme celte raison virile, qu'il osa prédire les succès de Vico , et ne lui prêta

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