PREMIÈRE PARTIE. - CHAPITRE II
j'avois peu de consolation à lui donner; ce ne fut qu en lui rappelant le tort qu'elle feroit à son enfant, et l'impossibilité où elle seroit de le nourrir, si elle continuoit de se désespérer, que je parvins à la calmer. Le lendemain je la ramenai à Épinay ; et au bout de quatre jours, la trouvant plus disposée à vaincre sa douleur, et la voyant fonder beaucoup d'espérance sur ses lettres à son mari, je la confirmai dans cette attente, et ie revins à Paris, où mes affaires m'appeloient.
LETTRE DE M. D'ÉPl.XAY A MAHAME DÉPINAY,
Je voudrois bien savoir qui sont ceux qui ont dit à ma petite femme que j'avois donné mon portrait à la Rosette; car c'est un conte. Vous ne l'avez sûrement pas vu; mais il est assez singulier que vous souffriez qu'on vous fasse de pareils rapports. Ce ne peut être qu'un de ceux qui ont été témoins de cette folie; j'en soupçonne M. de MontreuiP, et si c'est lui, j'espère qu'après ce procédé vous ne le reverrez plus. 11 devoit, au moins, vous dire comme la chose s'étoit passée; mais non, cela n'auroit pas été assez méchant, et il a apparemment ses raisons pour l'être.
Ce fut à un souper dont lui elle chevalier de Canaplcs étoient, que la Rosette prit ce portrait dans ma poche et le garda, malgré tout ce que je pus faire pour le ravoir. Je lui dis même, afin de l'engager à me le rendre, que je voulois le faire entourer de diamans pour le lui donner. Elle me répondit qu'elle le feroit entourer ellemême, et que je n'avois qu'à lui donner la somme que j'y voulois mettre. Tout le monde m'y condaimia, et je
* Le nom de M. de Monlreuil est supposé.
56 MÉMOIRES DE MADAMli D'ÉPINAY.
m'en débarrassai avec une soixantaine de louis. Mais je ne crois pas qu'elle le porte; j'en doute même très-fort. On lui prête cette étourderie : c'est une bonne fille qui ne voudroit pas me faire de peine, j'en suis sûr.
Je vais pourtant lui écrire pour m'informer de la vérité, et pour que cela n'arrive plus, jusqu'à mon retour. Alors je tâcherai de l'engager à me le rendre. Vous voyez que tout cela ne mérite pas la peine de vous irriter, ni d'employer les termes d'infidèle, de ridicule, et je ne sais quels autres encore dont vous vous êtes servie; mais je passe cela à la clialeur du premier mouvement. J'espère que ma chère petite femme reprendra dorénavant son joli style ordinaire, et qu'elle ne souffrira plus qu'on lui parle de moi d'une façon si indécente. C'est une imprudence dont vous n'avez pas senti la conséquence, mais qui, j'en suis sûr, ne vous arrivera plus.