MON. JOURNAL
Le "20 octobre.
Je me suis levée de bonne heure dans l'espérance de voir mon mari plustôt et d'avoir plus de temps à causer avec lui; mais j'ai été trompée dans mon attente, car il lui est Tenu successivement tant de monde, qu'à midi je ne l'avois pas encore vu. A midi et demi il e4 entré dans mon appartement avec un air d'impatience et d'empressement qui m'a enchantée; il m'a embrassée et m'a témoigné beaucoup de chagrin d'avoir ainsi perdu une madame d'Épinay ont fait coniiaîlre M. Dupin de Francueil et toute la faniilie Dupin, qui, avec plus d'éclat que la famille La Live. repié>entc le niomle élégant et dislingué des financiers du dix-huitième siècle. Personne n'ignore à présent que Geoigc Sand est la petile-Iille de Francueil, et nous aurons à emprunter à \ Histoire de ma Vie qi.elques-uns des traits avec lesquels y est peinte la ligure niniahle de son grand-prre.
En 17 i6, M. Claude-! ouis Dupin de Krancueil, né à Chùteauroux, avait trente ans, et, depuis 1738, était receveur général des linances pour Metz et r.\lsace (pays d'Élals] et secrclaire du cabinet du roi. Il demeurait rue Platrière, comme >on père, M. I)u[)in, qui l'avait eu d'un piemicr lit, avant d'avoir épousé la belle madame Dupin, fille naturelle de Suuiuel Bernard et saur de madame Dait»-
tinée : voilà comme il appelle, cet ange, le temps qu'il passe sans me voir. Il ma a .nonce qu'il sorti roi t après le dîner, et il m'a priée de ne retenir personne ce soir, parce qu'il vouloit souper seul avec moi.
Le 21 octobre.
Mon mari est, en effet, revenu comme il me l'avoit dit. Après souper nous avons beaucoup causé de sa tournée. J'ai voulu lui dire tout ce que so ibsence m'avoit fait souffrir; mais il m'a fermé la bouche par un baiser, en me disant : «Ne pensons plus à cela, ma petite femme; et moi aussi, vraiment, j'ai beaucoup souffert, mais il est inutile à présent d'en parler. » Il est bien dommage que sur de certaines choses mon mari et moi nous pensions si différemment : c'est pourtant un plaisir bien vif, ce me semble, que de rappeler ses peines et ses plaisirs à celui qui les a causés.
Le 22 octobre.
J'ai déjeuné ce matm avec mon mari ; nous avons parlé de ses affaires qui SAut en assez mauvais ordre. Je l'ai prié de me rembourser le plustôt qu'il pourroit le reste des avances que j'ai faites pour lui. Il ne m'a pas donné sur cela beaucoup d'espérances : il ne conçoit pas, dit-il, à quoi je dépense mon argent. J'ai eu beau lui représenter qu'avec deux mille livres par an^, qu'il me donne, je ne peux pas jouer et m'entretenir de tout. Il prétend, lui, que je n'ai point d'économie! Je n'ai osé lui dire, et cela dans la crainte de lui causer de l'humeur, que je devois près de cinq cents livres.
* C'est à peu près cinq mille Irancs d'aujourd'hui.