LETTRE DE LALLY-TOLLENDAL A MALLET DU PAN
Londres, le 10 janvier 1790.
« Montlosier, monsieur, m’a donné une grande preuve d’amitié en m’avertissant qu’il partait tout à l’heure un voyageur à qui l’on pouvait confier avec sécurité tout ce qu’on voudrait vous adresser. Je suis /aché seulement que cette occasion soit aussi subite, car je me sentais un grand besoin de causer un peu longue-
ment avec vous. Premièrement, je voulais vous remercier. de vous être souvenu de moi en écrivant à Malouet, et puis vous ne pouvez vous imaginer quelle espèce d’entraînement m’ont fait éprouver vos deux dernières lettres. Vous l’auriez conçu, j’en suis sûr, si Mounier eût été près de vous, s’il eût lu avec vous le paquet que je le priais de vous communiquer, et que je voudrais bien que vous eussiez ouvert. Pæne geme/li , monsieur, et quand on s’entend si complètement, si parfaitement, si miraculeusement, sans s’être rien dit, il faut se parler ensuite pour toujours s’entendre.
« Mounier est d’une paresse qui va mille fois au delà de la mienne, c’est le plus grand excès connu. Il m’écrit qu'il m’écrira; il me mande en courant qu’il saisit tous les moyens de faire passera Vérone les vérités utiles, mais qu’on les y repousse. Et il me laisse là-dessus, en ajoutant seulement qu’il croit que le roi a les meilleures intentions du monde. Je lui envoie copie littérale de mes dépêches à Vérone, de la déclaration que j’ai proposée, de vingt pages de raisonnements et de faits positifs dont j’ai fait suivre le projet de manifeste. Je lui rends compte de la première réponse que j’ai reçue du maréchal. Je lui dis que je suis mieux instruit que lui des intentions du roi et qu’il y a trop de duperie, même trop de niaiserie à parler des bonnes intentions d’un règne (puisque règne il y a) qui débute ainsi. Je lui demande s’il a reçu deux exemplaires d’un livre de moi en deux volumes, que je lui ai envoyés depuis un an, dont un pour lui et un pour vous. Il ne me répond pas.
« Si vous saviez, monsieur, où est actuellement cet incorrigible Mounier, que je n’en aime pas moins de tout mon cœur, quoique je le boude de même, dites-lui,
je vous prie, que je lui demande de vous communiquer les deux pièces dont je viens de vous parler.
a M. de Castries , pour éviter de discuter avec moi la proclamation adoptée, m’a écrit le premier jour de son arrivée à Vérone : «Je n’ai pas encore vu la procla- « mation que Sa Majesté a publiée. »
« Je ne sais pas ce que le duc de Bourbon est à l’armée de son père; mais ici il est impossible d’être plus modeste, plus modéré, plus intéressant, plus attachant, que ne l’est le duc de Bourbon. Quand il arriva dans cette ville pour la première fois, avant la sotte expédition de l’île Dieu, il vint loger dans une auberge tenue par un Français, nommé La Sablonnière. Le second jour, La Sablonnière lui offrit de renvoyer de chez lui quelques officiers et soldats républicains qui allaient partir d’Angleterre pour être échangé® « Pourquoi « donc? répondit le duc de Bourbon avec simplicité. « J’en ai rencontré quelques-uns, et ils ne m’ont point « offensé; ils sont d’un parti, je suis d’un autre, je fais « mon devoir. Ils sont peut-être de fort honnêtes gens, « laissez-les tranquilles. » Ces farouches républicains se sont sentis émus ; ils ne l’ont jamais rencontré sans lui témoigner des respects. « S’ils étaient tous comme « celui-là ! >> ont-ils dit.
« On a été fort en peine du comte d’Artois, qu’on a cru jeté sur la côte de Norvège. Enfin on a su hier au soir qu’il était arrivé à Édimbourg dans le château que le roi lui donne pour résidence, d’où il ne pourra sortir que le dimanche, sous peine d’être arrêté pour ses dettes, et où le roi le défrayera de tout pendant l’hiver. La partie passionnée de notre ministère songe toujours à une nouvelle campagne et à de nouvelles descentes. Le premier vœu de M. Pitt est très-certainement la
paix, et Fox lui-même dit tout bas à ses amis qu’il croit aujourd’hui son rivai sincère dans le projet de terminer la guerre. Voilà ce que je puis vous donner de certain.
« La cause des sections m’a paru aussi sainte que celle de Louis XVI. J’ai adressé de loin tous mes vœux, tous mes respects, et j’ai gémi de ne pouvoir consacrer tous mes efforts à ceux qui dirigeaient ce mouvement si pur, si moral, si juste, si noble, qui ne s’est égaré qu’un jour, et qui malheureusement s’est perdu eu s’égarant. Puisque vous avez eu la consolation et la gloire d’être un de ses premiers inspirateurs, prenez, je vous en prie, dans cet hommage profondément sincère, toute la part qui vous appartient. Pendant que cette grande querelle s’agitait , vous n’aurez pas entendu plus de vœux que moi pour le triomphe de la Convention, et vous ne les avez pas entendus avec plus d’horreur.
« Vous croyez le frère du roi plus raisonnable; oui, dans ce moment, c’est-à-dire depuis qu’on a échoué sur les côtes. On désapprouve actuellement la proclamation de Vérone. On proteste de sa modération, on en fait parler par tout son monde. Mais dans l’instant de l’espoir, on a repoussé comme absurdes et comme insolentes quelques idées d’un manifeste plus modéré adressées par M. de Calonne lui-même. On a refusé de voir M. de Calonne qui a sacrifié à leur cause cent mille écus de rente, qui maintenant n’a pas de quoi dîner, et change de logement, c’est-à-dire de chambre tous les huit jours, pour échapper à la poursuite des créanciers qui , après avoir fait vendre tout ce qu’il avait, ne sont pas encore payés.
« Il y a quinze jours que c’était une joie parmi tous
ces messieurs, parce qu’on avait appris que ce malheureux prétendant avait une grosseur au cou, et je ne sais quoi aux jambes. On faisait mourir le pauvre homme en moins de trois mois d’hydropisie, d’apoplexie, de toutes les maladies dont une misérable créature peut être affublée : et puis l’on verrait quelle différence de son frère à lui ! C’était celui-là qui serait Henri IV ! Il enfoncerait son chapeau ! et toutes les bêtises de ce genre. Si vous saviez comme toutes les velléités de modération disparaissaient.
« Je me suis laissé allé à vous écrire comme si nous causions. Faut-il que je vous demande pardon d’être arrivé à la huitième page ? Soyez assez juste pour y voir du moins un gage d’estime, de couhance, et de l'amitié dont je désirerais que les nœuds se resserrassent entre nous. »
Correspondance de Mallet du Pan avec M. de Sainte-Aldegonde.
— Lettre du comte Souza-Cotinho sur les nouvelles’ dispositions de la cour de Vérone. — Questions du comte d’Artois sur le duc d'Orléans (Louis-Philippe). — Réponse de Mallet.
— Fragments de la correspondance pour l’empereur. — Lettres de Mallet du Pan , de Louis de Narbonne , de Sainte- Aldegonde, de Malouet.
L’année 1796, quatrième de la république française, offre à l’intérieur le spectacle curieux de la révolution continuant, fatiguée d’elle-même, à marcher vers le précipice d’une monarchie despotique, et de la nouvelle société avide de reprendre les plaisirs et les mœurs de l’ancienne, tandis qu’au dehors le général Bonaparte enlève les victoires à la course, révolutionne l’Italie et épouvante le Directoire , en lui parlant de son armée comme les chefs de la révolution parlaient naguère du peuple , quand ils s’apprêtaient à renverser le trône. Jamais aussi, malgré la retraite des armées françaises sur le Rhin et les talents de l’archiduc Charles qui commence à prendre place parmi les grands noms de l’histoire , les autres puissances de l’Europe n’avaient encore éprouvé de plus vives alarmes. Le caractère de la lutte avait totalement changé, et une phase nouvelle, redoutable, s’ouvrait
pour elles dans le développement de la révolution , à l’instant même où celle-ci épuisée et transformée allait se voir enlever le but dernier de ses efforts, la république sa conquête. La correspondance de Mallet du Pan, les informations qu’il reçoit, les réflexions qu’elles lui inspirent, ses lettres et celles de ses amis, reflètent très-vivement la physionomie mobile de cette époque singulière. Nous continuerons donc à offrir des extraits de cette correspondance. Entre ces faits viendra cependant prendre place le seul incident personnel que nous offre, durant cette année 1796, la biographie de notre publiciste , c’est-à-dire la publication de son écrit sur le républicanisme
français.
LETTRE DE MALLET DU PAN AU COMTE DE SAINTE-ALDEGONDE
10 janrier 1790.
« .... Je réponds maintenant aux importantes questions de votre lettre. Aussitôt que j’eus été informé du projet sur M. le duc d’Angoulême et sur son mariage avec Madame royale, j’ai travaillé à le combattre, j’ai envoyé à Paris un mémoire très-fort à ce sujet, et je ne cesse point de le discuter contradictoirement par lettres. Rompre arbitrairement la ligne de succession, disposer révolutionnairement de la couronne, regarder la monarchie comme au jour de sa création, sont des idées pernicieuses sous tous les rapports et dont les conséquences sont incalculables. Jamais Monsieur ni son fils ne se prêteraient à une pareille violation des lois fondamentales. J’ai cru de mon devoir, et remplir les intentions de Monsieur, en représentant