‹ Mémoires et correspondance de Mallet du PanChapitre 33 sur 46 · SS · texte numérisé non relu

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AU MÊME

Zurich, 1 i octobre 1797.

« Il n’y a eu aucune conspiration , mon cher comte, dans le corps législatif contre le Directoire, quoique le plan de quatre-vingts députés eût été de lui résister même par la force. L’histoire de Pichegru est une vieillerie de 1795, sans aucune application au moment présent. Ce général avait conservé ses sentiments et son but, mais sans autre projet que celui de ses collègues. Je vous répète que Montgaillard me donna dans le temps la même relation que le sage d’Antraigues conservait pour enrichir le portefeuille du Directoire. Je soupçonnais alors la vérité de la réponse de Pichegru; mais la partie qu’il lia à cette époque est indubitable, ainsi que les déplorables sottises du prince de Condé et de scs entours.

« La déclaration de Duverne de Presle ne contient que des faits certains et dont j’avais pleine connaissance; c’était le secret de la comédie, comme tout ce qui se prépare dans la même boutique. Le Directoire en était instruit comme le roi et attendait nos faiseurs au défilé; mais toute cette manigance contre-révolutionnaire n’a aucun rapport avec les Cinq-Cents, étrangers en grande pluralité à toute coopération directe à ces projets.

« L’événement du 1 8 fructidor a été le moyen et non le but final de la faction. Voyant que les élections ne portaient aux places que des antirévolutionnaires, et que toute constitution en France tue la révolution, ils ont voulu s’en débarrasser. La culbute des conseils était chose facile; sans moyens, sans ensemble, sans but fixe, ne se connaissant que par l’exercice de la parole, ils

prêtaient le flanc de toutes parts , et on était peu embarrassé de s’en défaire quand on le voudrait. Divers proscrits, Camille Jordan, Imbert, Dumolard , Lomérer, Pastoret, Doulcet, Duplantier, Polissard, etc., sont en Suisse, ils préparent une protestation. C’est le Ventre , c’est Thibaudeau aux Cinq-Cents, c’est Tronçon du Coudray aux Anciens qui les ont perdus. Alexandre Lameth est sorti, ainsi que d’Aiguillon, et a traversé la Suisse, dont les auberges et les routes, durant trois semaines, ont été couvertes de fuyards. Il y a eu quelque mouvement à Marseille et à Aix ; le 22 septembre il existait encore six mille terroristes réunis à Toulon; des troupes se préparaient à aller morigéner les mutins. »

Au dehors , cette catastrophe de Paris déroula entièrement les données des royalistes modérés qui avaient fondé leurs espérances sur le conseil des Anciens et le progrès de l’opinion dans leur sens. Le salon de la princesse d’Hénin, à Londres , commença à s’apercevoir que les prévisions de Mallet n’étaient pas d’un visionnaire, et chacun chercha à s’assurer pour l’avenir les ressources qui pouvaient être à sa portée. Ce fut dans ces circonstances que Malouet, découragé et inquiet , s’adressa à Mallet pour lui demander ses bons offices à la cour devienne, à l’effet d’obtenir l’intendance navale de l’Adriatique, où cette puissance venait d’acquérir Venise par le traité de Campo-Formio. Mallet, alors sans asile et ne pouvant pas même obtenir de réponse de Vienne à la demande d’une permission de séjour à Ffibourg, se trouva hors d’état de rendre ce service à son ami. Toutefois la lettre écrite à cette occasion par Ma-

« Heureusement je me porte très-bien , grâce à la sobriété et au grand exercice. Le coup d’œil du lac et du Rhin m’a ravi, et a passé mon attente. A plusieurs égards je le trouve supérieur à celui du lac de Genève, quoique les rives soient moins décorées. Mais celles du Rhin sont bien autres que celles du Rhône, encaissé, triste et impétueux, au sortir de Genève.

« Je me renferme dans deux ou trois connaissances, entre autres, la maison de M. Cayeux, ancien trésorier du prince deCondé et ami dcDuchemin. Il m’a comblé de prévenances et de soins. Pour le reste des émigrés, à un ou deux près, je in’en tiens à distance respectueuse.... Leur délire est ici en toute indépendance; leurs propos et leur ton sont vraiment burlesques. Chez l’empereur, ils en parlent, et de ses ministres et de l’Angleterre, comme on en parle dans les clubs de Paris.

« J’ai vu Portalis à Zurich ; mais je n’ai su , après avoir causé dix fois avec lui, son nom qu’à bout touchant. Il in’a fait visite deux fois; malheureusement jamais nous n’avons été seuls, ce qui nous a gênés l’un et l’autre. Doulcet était aussi arrivé la veille de mon départ. »

Au premier moment, Mallet avait songé à s’établir à Zurich, où on lui avait fait un accueil plein de prévenances et témoigné une vive indignation contre le procédé du gouvernement bernois ; mais la timidité avait bientôt succédé à ces dispositions généreuses. « Les Jacobins et les prudents se sont inquiétés de mon séjour ici; il en fut question en conseil avant-hier, mais sans molestation. J’ai vu le chef de la commission, et lui ai expliqué mon cas et assuré que mon

prise. Ici, mon ami, je ne peux rien faire pour votre service, je vous dirai seulement par supplément ou par répétition de Montlosier, que nous nous flattons d’une paix prochaine avec l’Espagne et d’une nouvelle coalition des puissances du nord et de celles du midi. Dites à votre père qu’il tâche d’en tirer meilleur parti que de la première. Je vous embrasse tous les deux de tout mon cœur. »

Mounier, de son côté, écrivait à Mallet du Pan, de Weimar :

u Dans les détails que vous avez la bonté de me donner, je suis fâché de n’en point rencontrer qui vous soient personnels. Vous ne me dites pas si vous restez en Suisse, si vous avez reçu une réponse de vos amis de Vienne; je veux connaître jusqu’à votre logement, vos ennuis et vos distractions. Je vous ai trop fréquenté en Suisse, pour ne vous avoir pas voué un intérêt trèsdistinct de la politique.

« J’espère que vos relations à V... ne sont point interrompues. Je vous invite, mon cher ami, à surmonter votre répugnance et à vous occuper de votre avenir. Je sais que l’indépendance de votre caractère doit vous rendre toute sollicitation bien pénible : mais c’est un grand sacrifice que vous devez à vos enfants. Quant à moi, qui aimerais tout autant que vous à mépriser la fortune si j’étais assuré d’avoir le nécessaire, je ne néglige rien pour me procurer des ressources à l’avenir. Celle que j’ai actuellement n’a cessé d’être désagréable que pendant quelques jou^. L’inapplication, la léthargie, la mauvaise humeur et l’ennui qu’elles entraînent sont à peu près les mêmes qu’en Suisse! J’ai plusieurs projets pour faire subsister mes enfants. S’ils ne réus-

sissent pas, je serai forcé de recourir à des travaux littéraires, où je voudrais bien que nous pussions être associés; si la fortune vous condamnait à la même ressource, peut-être nos noms réunis obtiendraient-ils quelque faveur. »

Dans une autre lettre, Mounier annonce à Mallet que la bienveillance du duc de Saxe-Gotlia a fixé ses projets :

« Je suis à Weimar depuis hier, j’ai passé plusieurs jours à Gotha, et le reste du temps à Erfurt. J’ai été fort bien accueilli à la cour de Gotha par le duc et par la duchesse, quoique l’un soit accusé dans le public d’une aristocratie excessive et l’autre de démocratie. Ce prince se conduit avec les Français avec l’humanité la plus touchante , il a recueilli ceux que l’électeur de Mayence avait renvoyés d’Erfurt, et les comble de politesse et de bienfaits. S’il a eu , comme on assure, des principes de démocratie, c’était uniquement par illusion du bien public. 11 a maintenant les opinions les plus saines, et tous les émigrés qu'il a reçus ont pris le bon parti de suivre son exemple et m’ont fort bien traité.

« Je ne vois donc que dans un grand éloignement la possibilité de notre retour en France. Vous avez encore quelques moyens d’attendre, avant de vous faire un établissement ; mais pour moi , mon cher ami , j’ai dû saisir le premier projet supportable qui s’offrait dans de si tristes circonstances. Le jeune homme dont je suis chargé ne pouvait me procurer une pension qu’autant que je consentirais à le suivre plusieurs années encore. J’ai donc accepté avec empressement la proposition que m’a faite le duc de Weimar, de me

charger d’un institut d’éducation dans uuede ses maisons de campagne. J’y gagnerai de pouvoir rester avec mes enfants.

h Je ne pense pas que je puisse avoir des jeunes gens de Berne. Faites cependant lire le prospectus aux personnes de notre connaissance et dites-moi ce que vous en pensez.

« Écrivez-moi le plus tôt qu’il vous sera possible et croyez à mon sincère attachement.

« Mounier. »

Mallet du Pan est obligé de quitter la Suisse. — Fribourg-cn- Brisgau. — L’abbé Dclille, MM. Portalis. — Le Directoire fait envahir la Suisse. — Lettres de Mallet sur ces événements. — Réunion de Genève à la république française.

Le triomphe du Directoire, et la paix de Campo- Forrnio qui bientôt après laissa l'Italie et les États neutres à la merci de Bonaparte, changèrent la face des choses et de nouveau la position de Mallet en Suisse. Mallet était retourné à Berne pour scs affaires; il fut de rechef obligé de quitter cette ville, vers l’automne, peu après le retour de son fils à qui il confia la lâche de continuer ses correspondances avec M. de Hardenberg et M. de Souza. Lui-même se mit en devoir de chercher un asile, et il erra ainsi plusieurs semaines de Zurich à SchafThouse , à Bâle, à Constance : de cette dernière ville il écrivait à sa famille.

« Je suis occupé jour et nuit de nos embarras, de votre inquiétude, des désagréments, des pertes de temps, des frais de ce déplacement que la résistance rend si cruel , et qui n’eût été que gai si l’on eût pu pointer sur Fribourg tout de suite. Cette vie errante, ce désœuvrement , ces nouveaux visages, cette vie agitée si discordante avec la mienne, me donnent des moments de noir.

en a une de Lally, à Fribourg, et ces dernières lettres sont intéressantes pour moi , peut-être pour vousmême, en ce que j’y fais part à votre père d'une idée qui me travaille et qui n’est point une idée creuse. Je me suis mis dans la tète de devenir administrateur de la marine de l’empereur dans les nouvelles possessions de l’Adriatique. Dans le fait, de l’intendance de Toulon à celle de Venise il n’y a qu’un pas , et comme les Etats héréditaires de la maison d’Autriche n’ont encore produit aucun intendant de marine, je ne vois pas pourquoi je ne me mettrais pas sur les rangs. Il y a au contraire deux raisons pour que j’y songe : la première, c’est que l’empereur, soit qu’il veuille faire peu ou beaucoup avec les nouveaux arsenaux, les ports, les matelots qu’il vient d’acquérir, dans tous les cas a besoin de quelqu'un qui entende cette administration quant à la police et à la partie économique. La seconde raison , que je pourrais dire la première , sauf le respect que l’on doit aux souverains, c’est que je ne sais que faire ni que devenir. La colonie de Saint-Domingue est finie ou expirante , ainsi que ma députation. Je ne prévois ici de ressources dans aucun genre. Vous savez ce que c’est que l’Angleterre pour un étranger, on lui fait la charité, mais voilà tout. Je n’ai point de dettes, mais je n’ai pas d’argent ; il est donc naturel que je cherche à vivre de mon travail là où il peut être utile, et vous croyez bien , mon cher ami, que si j’étais employé dans le genre que j’indique , je vous y trouverais aussi une place. 11 s agit de savoir si votre père, par ses amis, ses relations à Vienne, peut me servir ou indiquer à la princesse de Bouillon , à Francfort , à qui j’en ai écrit, ce qu’elle doit faire pour réussir. Je suppose que votre père a conservé une correspondance avec

le chemin île l’Allemagne et s'arrêta à Fribourg-en- Brisgau. De là il écrivit à M. de Thugut pour le solliciter d’obtenir en sa faveur, la permission de passer l’hiver dans les États de l’empereur, et à Fribourg plutôt que dans la basse Souabe dont ce ministre avait parlé précédemment. 11 terminait ainsi sa requête : « Votre Excellence pardonnera mon insistance à la rigueur de ma situation; j’ose attendre d’elle et du gouvernement de Sa Majesté cette compassion qu’on accorde à des innocents dans le malheur, et que je réclame avec des titres qui, quel que soit le degré de misère qui nous est encore destiné, feront passer mon nom sans tache à mes descendants. » On retrouve ici, comme dans toutes les lettres de Mallet, ce cachet d’élévation naturelle , ce respect pour lui-même, qu’il ne permit jamais à aucun de ses correspondants d’oublier. Mais cette lettre d’un homme qui avait été pendant près de trois ans en relation avec le cabinet de Vienne, resta sans réponse. Heureusement le baron de Sumeraw, gouverneur du Brisgau,prit sur lui de donner asile à Mallet du Pan, et le fit dans les termes les plus flatteurs et les plus généreux.

La famille de Mallet, disant adieu à la Suisse, vint le rejoindre à Fribourg, première étape, pensaientils, de l’existence errante à laquelle ils se voyaient condamnés ; car depuis que la patrie ne leur accordait plus protection ni sécurité, il n’v avait plus pour eux, ni résidence assurée, ni tranquille retraite. Cependant leur exil fut adouci par les hommes distingués qui le partagèrent. En effet, à peine Mallet étaitil à Fribourg, qu’il reçut des lettres de plusieurs

émigrés et des victimes du 18 fructidor, entre autres de MM. Portalis, de l’abbé Delille, de l’abbé Georgel, qui tous le priaient d’obtenir pour eux du baron de Sumeraw, la permission de venir à Fribourg. La permission fut accordée; toutefois Portalis et son fils furent obligés de se retirer dans un mauvais village de la forêt Noire, d’où ils venaient souvent voir leurs amis. Pour des émigrés de fraîche date, c’était encore une grande faveur. C’est dans la société de ces compagnons d’infortune que Mallet du Pan et sa famille passèrent ce triste hiver. La gaieté d’esprit et l'inexprimable charme de la société de Delille, la conversation nourrie et pleine d’intérêt *de Portalis et de son fils, contribuèrent à adoucir la cruelle impression des événements qui se passaient presque sous les yeux de ces exilés. En effet, rien n’avait pu faire reculer le Directoire, déterminé dès longtemps à envelopper la Suisse dans son système d’invasion révolutionnaire ; ses intrigues et ses menaces commencèrent activement l’opération dès les derniers mois de 1797, et ses armées l’accomplirent parla prise de Berne, dans les premiers jours de 1798.

On devine avec quel intérêt Mallet suivait la marche de l’invasion, les efforts d’une résistance trop tardive, impuissante ou pleine de périls, mais à la fin glorieuse et plus digne de la Suisse. Plusieurs îles pièces de sa correspondance familière roulent sur ces événements. 11 était informé de première main, et souvent par exprès, en sorte que ces récits abrégés mais pleins d’émotion, sont d’une exactitude tout historique.

LETTRE DE MALLET DL PAN AU COMTE DE SA1NTF.-ALDEGONDE

Friboiirg-en-Brisgau, 13 novembre 1797.

« Mon cher comte, me voilà caserne dans cette ville où j’ai reçu vos deux dernières lettres. Nul moment, depuis l’émigration, n’a été plus cruel pour moi que les deux mois qui viennent de s’écouler. Obligé de quitter Berne, errant en Suisse, glaçant de crainte tous ces lâches Helvétiens partout où je me présentais, ballotté chaque jour de la paix à la guerre, ne pouvant prendre aucun parti avant le dénoûment, dissipant mon temps et mon argent sur les grandes routes, loin de ma famille restée à Berne en attendant que j’eusse choisi un asile , et le cœur brisé par les derniers événements de France, j’ai eu tout le loisir de faire un cours de stoïcisme; il a eu du moins cet avantage, c’est de me convaincre qu’il faut en finir, ne plus se ruiner pour défendre des gens qui vous égorgent en s’égorgeant, et prendre pied quelque part définitivement. Je tiens invinciblement à me transplanter au printemps en Angleterre : les dangers de cette île ne sont pas une objection. Nous sommes sur le continent de l’Europe ce qu’étaient les anciens, les victimes dévouées aux dieux infernaux; on regardait comme un sacrilège de leur donner asile. Je tâcherai de conserver celui-ci pour l’hiver entier. Vous aurez peine à croire qu’on m’y a presque disputé l'hospitalité, qu’on s’inquiétait à Vienne de mon séjour près du Rhin, et que sans l’intérêt généreux du chef de la régence, je serais peut-être encore sur les chemins.

« J .a Suisse touche à sa ruine : le Directoire la pousse de retranchements en retranchements. M. Wickham

parti', aussitôt on a exigé que toutes les croix de Saint- Louis et du Mérite en Suisse fussent supprimées; amnistie pour tous les conspirateurs bannis de la Suisse, droit de domicile fixe à tout républicain français, sans permission; enfin Bâle a livré Richer -Serisy pieds et poings liés au Directoire. Ce malheureux Serisy a provoqué sa perte. Je soupai avec lui à Bâle la surveille de son arrestation; je le conjurai de partir et de me suivre; mais exalté, présomptueux, il méprisa mes avis. Adieu. »

1 M. Wickham :t\ ail prévenu, en s’éloignant lui-même, le Directoire qui se disposait à demander au gouvernement bernois le renvoi de l’agent anglais. C’est ici le lieu de donner place à une note aussi sûre qu'intéressante qui nous a été eommuniquée sur ce personnage diplomatique, dont le nom s’est présenté déjà plus d’une fois et reviendra encore dans ces Mémoires.

« Ce serait singulièrement se méprendre sur la portée de la mission de M. Wickham en Suisse, et commettre une bien vulgaire erreur, de considérer cette mission comme n’avant eu d'autre objet cl d’autres résultats que des complots subalternes et des conspirations antirévolutionnaires. Sans doute M. Wickham a organisé, payé et tenu le 61 de nombre d’eutreprises et de mouvements bien ou mal combinés, qui avaient pour but le renversement du Directoire et de la faction révolutionnaire , alors maîtresse des destinées de la France , et le rétablissement de l’ordre et delà monarchie; mais si sa correspondance officielle est jamais publiée , elle témoignera de la sûreté et de l’étendue des intelligences qu’il avait établies à Paris et dansd’autres parties de la France, et des services éminents que ces moyens d’information le mirent à même de rendre à son pays. Pour en donner quelques exemples , nous citerons les faits suivants :

« M. Wickliam fut si promptement informé de la conclusion du traité de Bàle en 1793 , entre La France et l’Espagne , qu’il dépêcha un courrier à lord Saint-Vincent , qui commandait la flotte combinée anglaise et espagnole dans la Méditerranée pour l’en prévenir. Nombre de vaisseaux anglais se croyaient alors en parfaite sûreté dans les ports d'Espagne; et cette communication mit l'amiral anglais à même de prendre les mesures nécessaires pour Ici prévenir de leur danger et leur donner le temps d’y parer. Lord Saint-Vincent eu témoigna sa vive reconnaissance à M. Wickham.

a Dans une autre occasion il dépécha un courrier à l’ambassadeur d’Angleterre à Constantinople, à l’effet qn’un messager fut immédiate-

AU MÊME

Fribourg en Brisgau, 1 -i décembre 1797. h Vous êtes, je crois, dans l’erreur, mon cher comte, d’attendre une nouvelle guerre ou des difficultés sérieuses du congrès de Rastadt. Deux causes feront disparaître les obstacles, la verge menaçante et toutepuissante du Directoire, et l’accord qu’on lui suppose généralement avec la cour de Vienne. Pensez-vous qu’aucune des parties lésées soit en état et d’humeur de faire autre chose que de se plaindre?

« La solennité de Rastadt n’est donc qu’une comédie. Les intéressés brocheront force mémoires, les pâ-

ment expédié aux Indes pour informer le gouvernement de Bombay qu’une flotte allait faire voile du Texel , ayant pour but ostensible de te rendre sur la côte d’Irlande , mais destinée à reprendre le cap de Bonne-Espérance. En conséquence de cet avis, aussi prompt qu’opportun , la flotte hollandaise , qui avait pris route au nord pour éviter la force anglaise de la Manche , trouva une forte escadre anglaise qui l’attendait au Cap, et à laquelle elle n’eut d’autre alternative que de se rendre.

a A une autre époque, M. Wiclham ayant appris l’intention du Directoire d'envoyer des agents politiques, ostensiblement chargés de missions scientifiques, il l’iman de Mascate et à plusieurs princes de l’Inde, lés fit tous intercepter par le consul d’Angleterre à Bassorah, lequel leur fit défendre de passer outre , et leur donna des sauf-conduits pour revenir en France.

« Enfin en 1797, M. YVickham communiqua à lord Grenville, par une lettre confidentielle, un fait de la plus haute importance : savoir que les deux principaux chefs de la rébellion qui s’ourdissait alors en Irlande, lord Edw. Fitzgerald et Arthur O’Connor étaient en conférence avec le général Hoche , i Bâle ; fait qui était ignoré même de Wolfe Jone, l’agent avoué du directoire irlandais â Paris. En conséquence de cette communication, M. Pitt, en 1798, au moment où la rébellion allait éclater en Irlande , fit de nouveau arrêter O’Connor qui avait été précédemment acquitté sur une mise en accusation pour acte présumé de haute trahison ; et le résultat de cette nouvelle arrestation fut un aveu d’O’Connor, qui contribua essentiellement à la découverte du plan de la rébellion et des individus qui y étaient impliqués. »

blicistes bavarderont, on se moquera de tout ce fatras, et la négociation qui doit s’ouvrir le 25, sera, je crois, promptement bâclée. Une nouvelle guerre ne pourrait survenir que par l’alliance des cours de Pétersbourg et de Berlin avec celle de Londres ; mais il sera bien préférable d’abandonner celle-ci à son mauvais sort, et d’attendre la révolution les bras croisés, en affectant de dire et de redire qu’on n’en a rien à craindre du tout, et qu’au fond le Directoire est composé des meilleures gens du monde.

« Bonaparte s’est rendu de Rastadt à Paris le 1er, à la suite de trois courriers consécutifs expédiés par le Directoire. Il a traité les députés de l’Empire comme des valets de carreau, les recevant le chapeau sur la tête, et se faisant décliner leurs noms sans les regarder à mesure qu’on les lui présentait. Ce héros sera de retour pour l’ouverture du congrès.

« Il fallait toutes les horreurs dont les Vénitiens ont été accablés et celles qu’on leur préparait, pour concevoir l’allégresse sans bornes avec laquelle ils passent sous la domination impériale , jadis si détestée parmi eux. Les chefs de l’Etat, les patriciens, les grands propriétaires ont eux-mêmes invoqué la perte de leur indépendance.

« Les papiers vous auront instruit de l’effroyable note par laquelle le Directoire vient d’exiger des Suisses l’expulsion de tous les émigrés, l’arrestation et l’extradition de tous les déportés. La Suisse étant à la veille d’un bouleversement absolu, on rendra service aux émigrés de les en faire sortir. Où iront-ils, que deviendront-ils?

v Je tiens invariablement à déménager d’ici au mois d’avril : je passerai peut-être quelques semaines à

Brunswick avant de m’embarquer pour l’Angleterre. Il n’y a plus à reculer : il faut se créer quelques ressources et se fixer quelque part. Le continent ne m’offre que des persécutions , des dégoûts, l’impossibilité d’écrire nulle part, et la certitude de mourir de faim. Adieu. »

AU MÊME

13 janvier 1798.

« Le vrai but de la négociation, ou plutôt du rassemblement de Rastadt, n’a pas encore été entamé. Tout s’est passé en lamentations, plaintes, mémoires contre les invasions, les inactions, les brigandages, le mépris de l’armistice, auxquels se livrent les Français. Tout ce fatras a été à pure perte. La légation française a refusé de rien entendre, et le procès a fini par l’invasion de Mayence. Le congrès a l’air d’un enterrement, et l’est en effet du saint-empire romain.

« Vous aurez peine à le croire, mais le fait est constant : les députés bernois au congrès sont les seuls qui osent parler et montrer de l’énergie. Ils font honte à tout ce troupeau de formalistes, de cancellistes, d’Excellences et de Monseigneurs ; ils n’ont pas mis les pieds chez la légation française, et se tiennent collés à celle de Prusse qui gémit comme les autres.

« Ceci vous indique l’esprit qui règne à Berne : le gant est jeté, la crise de la Suisse a mûri avec une rapidité proportionnelle à la violence du Directoire et à son colérique orgueil. Vous aurez lu son arrêté du 8 nivôse, patente d’insurrection adressée aux sujets de Berne et de Fribourg. Cet arrêté a été notifié à Berne il y a huit jours. Le gouvernement a fait en vingt-quatre heures une réponse qu’on serait tenté de reporter à la veille de

et riche du canton de Berne, où Mengaud avait semé ses torches et produit une insurrection, les paysans sont survenus, ont enfoncé les portes, scié l’arbre de la liberté, arrêté les chefs, rétabli le gouvernement. Même scène à Olten. A Soleure, les paysans ont exigé la détention de tous les partisans de la France et de la révolution ; le magistrat tremblant a cru beaucoup faire de permettre à ces coquins de gagner Bâle, refuge de tous les honnêtes gens. Dans le pays de Vaud même, les intrépides vallées du Jura n’ont jamais voulu se soumettre, ni aux insurgents, ni à leurs alliés, elles ont envoyé trois mille volontaires à Berne pour y aider le gouvernement. Troupes, généraux, peuples, femmes, enfants, sollicitaient la guerre : tous les soins du gouvernement, ou plutôt du parti qui prévaut depuis quatre ans, se sont bornés à vouloir refroidir l’enthousiasme, à temporiser, à laisser arriver quarante mille Français, sous les ordres de Brune et de Schauenboyrg , sur la frontière.

« Ces dispositions du peuple ayant cependant inquiété le Directoire, il a fait offrir une négociation, on a tout de suite donné dans le piège. Quatre députés de Berne sont à Bâle pour traiter avec Mengaud. On me mande d’avant-hier, que Y ultimatum de celui-ci était parti la veille pour Berne, et que le retour du courrier déciderait de la paix ou de la guerre. Voilà où l’on en est, le Directoire veut en Suisse doubler la Cisalpine et lui imposer le même mode, une subversion complète. Les cantons voudraient rester sur leur demirévolution ; les peuples n’en veulent absolument aucune qui dérange leur économie civile et politique, et qui les dénature ; mais ils sont trahis là, comme partout : et les bergers , je le crains , ouvriront le parc aux ogres.

« Les Français répandent qu’ils veulent s’emparer du pays de Yaud et du Valais, parce que l’empereur doit prendre les Grisons. Une armée de quinze mille Autrichiens, qui marche sur Bregentz dans ce moment, semblerait donner du poids à cette apparente absurdité. Ces partages ne finiront que quand la France ne voudra plus d’associés. En attendant, elle fait toujours sa part bonne et elle prend, comme le lion, à plusieurs titres, ici c’est pour la Cisalpine, là c’est pour la Hollande, ailleurs ce sont les droits de la nature; les prétextes ne manquent pas plus pour prendre que pour céder. »

AU MÊME

1" février 1798.

« Mon cher comte, la Suisse est finie. Nous en dirons bientôt autant du reste de l’Europe. Il n’y avait d’autre moyen de salut que celui dont je vous avais entretenu, et que j'avais recommandé de toute ma puissance aux intéressés. Berne s’y serait décidé; mais les autres cantons, mais la diète, mais les trigauderies de Zurich, ont perdu Berne et la Suisse.

« Au lieu de seconder la mâle vigueur de Berne, ses réponses fermes au Directoire, et ses premières mesures, Zurich et la diète ont déclaré ne vouloir pas prêter leur appui aux moyens de force et de sévérité. Ils ont offert d’envoyer des députés négocier avec les factieux du pays de Vaud, recevoir leurs pétitions, employer les voies conciliatoires. Berne, pour ne pas rompre l’union, a cédé, a arrêté ses troupes en marche et ses prévôts : les députés ont tout gâté; leur présence et leur pathos ont enhardi les coquins, découragé les bons, démonté la machine. Sur ces entrefaites, douze

mille Français de l’armée d’Italie, conduits par Ménard et Rampon, ont traversé Genève, pris poste à Versoix et frontière. Ces misérables, la plupart bambins, sans barbes, déguenillés, sans souliers, conduits par des officiers qui ont l’air de demander l’aumône, et plus semblables à des voleurs de grands chemins qu’à des soldats, ont bien vite fait mousser la fermentation. Ménard a proclamé une déclaration au pays, eu l’invitant à se soulever contre ses tyrans et en l’assurant qu’il lui prêterait main-forte. Alors , et quoique la grande majorité du pays fût bonne, la révolte a éclaté partout : les baillis ont été arrêtés ou forcés de fuir, leurs châteaux envahis, les caisses et recettes publiques saisies, les propriétés bernoises séquestrées, nombre de gentilshommes propriétaires, officiers du gouvernement, obligés de fuir: on a armé des corps de volontaires ; enfin une révolution totale .

« Berne, soit qu’il fût décidé à abandonner le pays de Vaud qui n’est pas à défendre si l’on n’est maître du fort de l’Écluse et de Genève, Berne qui a fait l’impardonnable faute de ne pas commencer l’offensive depuis six semaines, a concentré ses forces, c’est-à-dire toutes celles du canton allemand , sur la position de Morat. Il a cinquante-deux bataillons, une vingtaine d’escadrons, une nombreuse artillerie. On en était là le 28. C’est le comte d’Erlach, ancien colonel de Schomberg et maréchal de camp, qui commande les troupes ; c’est un excellent officier, homme de tête et de courage, mais subordonné à des conseils républicains délibérant toujours lorsqu’il faut agir, que peut-il faire ? Officiers et soldats montrent une volonté déterminée : ces derniers ont demandé qu’on les portât sur l’ennemi la baïonnette à la main, sans s’amuser à tirailler. Je n’en regarde pas moins la partie comme perdue. En cas que

la première position soit forcée, ce dernier parti sera de nécessité, ou il faudra abandonner le terrain. Les Français les prennent en flanc par le pays de Vaud, et par le canton de Bâle où Augereau a dû marcher hier avec quinze mille hommes en front et le corps de Saint- Cyr à l’occident, aux frontières del’Erguel. Lucerne et les petits cantons appuient Berne et sont excellents; les cantons démocratiques sont les meilleurs, les plus fanatisés contre les Français. Bâle a fait sa première révolution , Zurich branle au manche, Soleure chancelle : toute cette contrée va retomber dans la barbarie ; la révolution sera épouvantable par ses suites. Je les ai bien prévues et bien inutilement. Berne s’est amèrement repenti de m’avoir maltraité ; on me pria, il y a un mois, de revenir et de travailler, je répondis que je le ferais si l’on adoptait le plan dont je vous ai parlé ; mais que ce serait un sacrifice sans finit que de me rendre l’auxiliaire de toute autre mesure.

«J’accélérerai mon départ pour la fin de mars, et peutêtre plus tôt. Mon cher comte , l’abbé n’a rien dit de trop, il n’en a pas même dit assez. Quel siècle ! quels hommes ! quels maîtres ! Adieu, etc. »

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