‹ Mémoires et correspondance de Mallet du PanChapitre 36 sur 46 · IÆTTRE DE M. DE PORTALIS A MALLET DU PAN · texte numérisé non relu

IÆTTRE DE M. DE PORTALIS A MALLET DU PAN

Emekendorff , 9 avril 1798.

« Mon cher Mallet, nous voici arrivés au lieu de notre destination, mais ce n’est pas sans peine. Vous avez su que nous avions versé deux fois dans un jour. Quelques journées après nous avons versé deux fois dans une heure , aux approches de Cassel nous avons versé une cinquième fois, et pour le coup nous nous sommes débarrassés de notre voiture , qui n’avait pu jusque-là se débarrasser de nous. Le reste de notre route a été trèsheureux*. Nous avons été accueillis comme l’annonçaient les procédés qui nous ont appelés. Nous vivons dans une société grave mais douce. Nous avons rencontré de l’instruction et des vertus.

« L’affaire de la Suisse a fait ici la plus grande sensation ; mais tout se réduit à des regrets; on sait plaindre, mais non pas secourir : partout on rencontre cette philosophie corrosive qui dévore jusqu’aux os, il faut nécessairement que tout change puisque rien ne peut plus subsister. Quelqu’un me disait l’autre jour trèsingénieusement, que le 1 8 fructidor de la France pourrait bien être le 1 0 août de l’Europe. La contrée que j’habite actuellement est paisible ; mais si elle cessait de l’être, j’irais certainement vous joindie. Je n’oublierai jamais les sentiments que vous m’avez inspirés, vous

' Portalis le fil», décrivant ces accident» à son ami, M. Louis Mallet, lui disait : « Nous avons tout brisé, et nous avons éprouvé cet accident que l’abbé Delille met au nombre des plue grandes calamités : nous avons brisé notre voiture à égale distance des deux stations. Nous avons vivement regretté dans cet instant son petit cabriolet de carton de Paris, dont il nous vantait si énergiquement la légèreté , et que l’on pouvait appeler un cabriolet de poche. »

êtes un de ces hommes rares que l’on ne peut apprécier sans avoir meilleure opinion de soi. »

DU MÊME

EmckendoriT, 24 juin 1798.

« Vous voilà donc dans la véritable patrie de la liberté; vous avez raison de dire qu’on ne voit ailleurs qu’irrésolution dans ceux qui gouvernent, et tendance à l’anarchie dans ceux qui sont gouvernés. Le nord n’est pourtant pas près d'une révolution; les idées philosophiques sont reléguées dans les universités, elles ne se répandent pas dans le peuple. Je vois ici un singulier phénomène : plusieurs ministres de la religion prêchent l’incrédulité eu chaire, les fidèles désertent alors la paroisse, ou obligent le ministre à retourner chez lui prendre les livres qu’il avait coutume de leur lire dans les jours de solennité; le gouvernement n’ose rien, mais il est suffisamment défendu par l’inertie des esprits et par les anciennes habitudes de la société.

« Vous aurez su la nouvelle révolution de Hollande, c’est celle du 1 8 fructidor faite à l’envers. Quel sera le terme de tous ces mouvement qui agitent l’Europe? Je ne vois qu’un océan sans rivage; les passions ont pris l’empire que les préjugés avaient perdu. Mais les préjugés ont un cercle circonscrit dans lequel on peut suivre leurs effets , tandis que les passions subtilisées par le raisonnement ne connaissent ni limites ni circonférence.

« Ce doit être un beau spectacle que celui de l’Angleterre. Cette nation prouve que l’on peut avoir des lumières sans en abuser, et que l’esprit public qui rallie, vaut mieux que l’esprit philosophique qui isole.

« Personne ne pourra mieux que vous peindre les

causes qui ont amené la révolution helvétique, les violences qui l’ont consommée et les faits qui l’ont suivie : c’est là vraiment que le gouvernement s’est dissous malgré le peuple, et que la force du peuple n’a pu se défendre contre la corruption du gouvernement ; dans moins de deux mois, j’ai vu les institutions de la Suisse dans leur entier, et leur disparition subite.

« Il n’y a rien de nouveau en France. On y danse, on y souffre, on y vit du jour au jour, et la lecture des journaux y est la seule occupation essentielle. Pour moi, mon cher Mallet, je vis tranquille dans ma retraite avec les hôtes respectables qui m'ont donné l’hospitalité: la contrée est agréable ; à côté de la maison que nous habitons, nous avons un beau lac et une belle forêt, l’art y procure tous les fruits que la nature refuse, les mœurs du pays sont douces, il y a beaucoup d’instruction dans les hautes classes de la société, et l’on trouve encore chez elles des principes religieux que l’on n’y soupçonnerait pas; chaque seigneur rend, avec une sage mesure, la liberté à ses vassaux ; il les rend propriétaires, il leur fait du bien sans commotion et il cherche à leur inspirer, non l’amour du changement, mais celui du travail et de l’industrie. C’est une chose assez piquante que de voir proprement la nature humaine renaître et sortir du chaos de la servitude féodale.

k Je suis bien content que la santé de M"1' Mallet soit rétablie, je vous prie de lui offrir mes hommages, et de ne pas m’oublier auprès de votre aimable fils. Je vous prie de m’envoyer un exemplaire de votre Révolution helvétique dès que cet intéressant ouvrage paraîtra. Mes hôtes, qui savent tout ce que vous valez, l’attendent avec impatience. Mon jeune compagnon partage tous mes sentiments pour vous, etc., etc. »

DU MÊME

2î mai 1799.

« Mon cher ami, il serait injuste de vous reprocher votre silence, je connais trop les occupations qui les justifient. Les succès des Autrichiens paraissent rendre un peu d’énergie aux Allemands. Votre Mercure a une grande influence sur l’opinion , et quelques hommes comme vous déracineraient les fausses idées qui désolent le monde. Les professeurs allemands ont quelques échecs : un d’entre eux, qui enseigne hautement l’athéisme, vient de recevoir sa démission : c’est le célèbre Fichte, professeur à l’université d’Iéna. Ce sophiste disait que si la philosophie de Kant était la philosophie moderne, la sienne était la plus moderne de toutes les philosophies. Vous voyez que les générations de ces prétendus philosophes se succèdent assez rapidement. L’histoire de Fichte occupe tous les écrivains d’Allemagne. C’est une chose plaisante de voir des écrivains, d’ailleurs distingués, se battre pour des abstractions ou pour des logogriphes ; ce qu’il y a de plus étonnant, c’est de voir le public prendre part à des disputes qu’il n’entend pas. On parlait jadis de la foi du charbonnier, je crains bien qu’on ne puisse parler aujourd’hui de la philosophie du charbonnier.

« Fichte dit à Kant : Vous avez pu briller quelques instants, mais vous n’y comprenez rien : c’est moi qui ai trouvé le fin mot. II me semble entendre ces deux fous, dont l’un disait à l’autre : « Tu te prétends Dieu le fils; mais si cela était, moi, qui suis Dieu le père, n’en saurais-je pas quelque chose? » Mais c’est trop vous amuser de ces bagatelles philosophiques. Je ne vous en aurais pas parlé, si dans ce moment elles n’oc-

cupaient tous les gouvernements et tous les écrivains d’Allemagne.

« Les Autrichiens ne bougent plus sur le Rhin, ils paraissent ne s’occuper que de l'Italie; cependant le mal n’est pas là. On assure que la Prusse demande l’indépeudance de la Hollande; si cela était, j’entreverrais dans une pareille conduite le rayon précurseur d’un plan politique. Je voudrais que les Autrichiens s’occupassent de la Suisse, sans laquelle l’Italie même ne peut jamais leur appartenir avec sûreté.

« Les journaux annoncent que Rewbell est sorti du Directoire; je serais bien étonné cette fois-ci que les pentarques n’eussent pas fait leur triage sérieusement.

« L’horrible assassinat des ministres français à Rastadt est encore un problème, d’après les diverses circonstances qu’on en raconte ; je ne crois pas aisément à un crime, et surtout à un crime gratuit, et qui ne pourrait être utile qu’au gouvernement même contre lequel on l’aurait commis; mais je voudrais que la vérité fût éclaircie.

« Je n’ai pas vu Quatremère , il est à quinze lieues loin de moi, et la saison rigoureuse qui continue a la suite d’un éternel hiver n’invite guère à des voyages. D’après ce que j’entends, Quatremère pourra bien se fixer dans ce pays-ci. Le gouvernement y est doux, et l’on paraît plutôt y être gouverné par les choses que par les hommes. On attribue ce bonheur au caractère du prince royal, et au bon choix qu’il a fait de ses ministres.

k A propos de l’affaire de Rastadt, on avait résolu de faire prendre le deuil à l’armée. On mande que cette mesure y a produit du mécontentement et que tous les soldats disaient hautement : « On nous fait périr par

milliers et personne ne parle de nous, et on veut faire tant de bruit pour deux misérables avocats. Adieu, etc.»

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