LETTRE DE MALLET DU PAN A M. WICKHAM
Berne, 2o juin 1795.
« M. Le Clerc, monsieur, m’a transmis hier la conversation que vous l’aviez chargé de me communiquer. Quoique je ne sois comptable de ma conduite qu’à l’honneur et aux lois , et qu’elle soit de nature à me dispenser de tout autre suffrage que celui de ma conscience , je ne puis m’empêcher de vous témoigner la surprise qu’excite en moi un pareil torrent de fables. Vos informateurs sont ou des imposteurs ou des dupes. Quelles que soient mes correspondances en Europe , il n’en est aucune que j’aie recherchée; il n’en est aucune que je ne publiasse demain tête levée et avec ma signature, il n’en est aucune où je fasse en secret une autre profession que celle que je fais depuis cinq ans en face du public. On vous a ridiculement trompé sur le nom de mes correspondants comme sur l’objet de nies let-
très. Quelque usage qu’ou ait voulu en faire, je l’avoue et je suis prêt à en répondre. C’en est assez, je crois, sur cette histoire de Vienne ; je ne reçois pour juges que mes correspondants eux-mêmes.
« Quant à toutes ces sottises débitées à l’armée de Condé et ailleurs , sur mes intrigues constitutionnelles et sur le mal qu’elles produisent , je n’ai qu’un mot à répondre. Quel est l’accusateur assez hardi pour oser nommer un seul constitutionnel avec lequel j’aie été, soit au dedans, soit au dehors, en rapport épistolaire ou en conférences sur affaires publiques, depuis l’instant où, avant vous-même, monsieur, je rompis, en vous prévenant, la connexiou qui vous avait amené en Suisse? Portez cette question à M. le prince de Condé luimême , et il apprendra à se défier des calomnies dont il est obsédé par des hommes qui ne méritent pas même que je cherche à savoir leurs noms. Je n’ignore point qu’une vile intrigante de cour, offensée de n’avoir pu nous escroquer de l’argent, à M. Mounier et à moi, par des romans criminels, en a raconté à Manheim de semblables à ceux que vous a rendus M. Le Clerc : des émigrés , partagés entre l’oisiveté et la fureur, et qui se consolent de leurs maux en déchirant tour à tour leurs défenseurs et leurs ennemis, avaient devancé cette femme et lui servaient de propagateurs.
« Rien , au reste, ne m’est plus indifférent que ces commérages. Si quelque chose doit affliger, c’est l’accès qu’on leur donne , et le tort qu’ils font à la cause de ceux qui les accueillent avec tant de légèreté; il n’est pas un révolutionnaire qui ne doive rester tel , en apprenant de quelle indigne manière sont traités ceux qui ont défendu avec le plus de constance et de courage les intérêts de la maison de Bourbon.
a\ous êtes le maître, monsieur, de faire part de mes sentiments à M. le prince de Condé et à qui vous semblera bon. Tant pis pour ceux qui blâmeront mes opinions sur les circonstances, je ne m’en inquiète nullement : stultorum magister est eventus . Ces messieurs peuvent être aujourd’hui fort tranquilles sur la qualité de la monarchie qui s’établira en France , car ils n’auront point de monarchie du tout. Vos derniers Stuarls raisonnèrent et se conduisirent comme on raisonne et comme on se conduit au dehors; on finira comme eux.
(f J’ai l’honneur, etc. »
Les influences , les tracasseries , la surveillance malveillante dont Mallet du Pan était alors l’objet, le portèrent à se refuser, peut-être avec un peu d’exagération et de préventions personnelles, à une entrevue sollicitée par Mme de Staël. Une indisposition qui le retenait chez lui, fut son bxeuse apparente; mais Mroe de Staël qui ne se méprit pas sur le motif du refus, lui adressa des reproches dans un billet d’une chaleureuse ironie ; elle n’avait pas eu d’autre but, disait-elle, que d’obtenir quelques renseignements sur M. Malouet ; elle ajoutait cependant fort obligeamment : « M. Mallet du Pan me pardonnera une indiscrétion en faveur du désir extrême que j’avais de le voir : c’était ce sentiment un peu personnel qui se mêlait au désir de causer de M. Malouet. Dans tous les temps assurément, un esprit aussi supérieur que celui de M. Mallet du Pan, aurait excité ma curiosité; mais j’éprouve aujourd’hui un besoin presque insensé d’entendre parler de la France avec raison et justice : les opinions extrêmes , ressources de ceux qui ne peuvent embrasser qu’une idée à la fois,
fatiguent mon esprit par leur monotone absurdité , et mon cœur est flétri par toutes ces haines calomnieuses et meurtrières qui, selon leurs divers pouvoirs , dominent l’univers. Je me détache donc avec un sensible regret d’une heure d’un plaisir réel. Cela fait époque aujourd’hui dans l’habitude de ma vie. M. Mallet ne peut pas même être fâché de l’humeur que ce sentiment m’a donné. »
Les correspondances qui faisaient ombrage à M. Wickham et aux princes , auraient plutôt mérité leur reconnaissance ainsi qu’on le verra dans le chapitre suivant. Au reste , ces communications un peu vives entre l’envoyé britannique et Mallet du Pan , n’altérèrent en rien leurs relations amicales, ni les sentiments qu’ils se portaient réciproquement. M. Wickham donna à Mallet du Pan, par la suite, et dans de nombreuses occasions, des preuves d’estime et de confiance : il le servit à plusieurs reprises auprès de son gouvernement; et après sa mort il contribua essentiellement à l’avancement de son fils et continua à donner à sa famille des marques non équivoques de son respect pour la mémoire de son ami.
Correspondance de Mallet du Pan pour M. de Hardenberg et pour l’empereur d’Autriche. — Situation des partis en France depuis la chute de Robespierre.
Vers la (in de 1794 , un officier suisse , attaché à l’état-major de l’armée autrichienne, fut chargé de demander à Mallet du Pan s’il lui conviendrait de fournir directement à l’empereur une correspondance politique, sous le couvert de M. de Colloredo; une demande toute semblable lui fut adressée au commencement de 1 795 , par le baron de Hardenberg, pour le roi de Prusse. Une même pensée avait suggéré l’une et l’autre demande. M. de Colloredo, qui voulait une lutte vigoureuse contre la révolution, avait besoin des renseignements éprouvés d’un homme tel que Mallet du Pan , pour combattre auprès de l’empereur l’influence du ministre Thugut, lequel poussait à la paix par des peintures chimériques des dispositions de la France. M. de Hardenberg, de son côté, avant de se rendre au parti d’une paix particulière, vers lequel on poussait son roi , voulait tout tenter pour le retenir sur cette pente dangereuse. La proposition des deux ministres fut acceptée par Mallet du Pan, comme le fut un peu après une proposition analogue qui lui arriva de la cour de Lisbonne par son ambassadeur à Turin, don
Rodrigue de Souza-Cotinho , plus lard comte de Linarès. Par le fait, ce travail devenait une ressource opportune pour notre publiciste, car la révolution ne lui avait pas seulement enlevé son repos; depuis deux ans, les produits du Mercure étaient taris; pour surcroît de malheur il venait d’apprendre qu’à la suite du décret qui l’enveloppait, quoique Suisse , dans la liste des émigrés, sa bibliothèque, ses manuscrits, travail de la moitié de sa vie, enlevés avec son argenterie et ses meubles, étaient perdus sans espoir.
Il accepta donc les propositions honorables qui lui étaient faites et ne songea plus qu’à s’acquitter en conscience du travail délicattdont on le chargeait. Il y procéda avec son indépendance ordinaire, avec ce ton mâle et véhément dont il parlait au public dans ses écrits. Suivant ce qu’il savait des tendances politiques où inclinaient ses augustes correspondants, et selon qu’il jugeait utile de développer ou de combattre ces dispositions , il insistait sur les renseignements et les considérations qui répondaient à son objet principal ; en sorte qu’au premier coup d’œil et dans de certains temps, on pourrait l’accuser de donner une importance contradictoire aux mêmes circonstances. La contradiction n’est qu’apparente. S’adressant à M. de Hardenberg ou plutôt au roi de Prusse, trop disposé à conclure à tout prix une paix séparée, il met en saillie les chances d’affaiblissement et de dangers auxquelles la révolution s’expose par l’excès denses efforts militaires; à l’empereur que M. de Thugut pousse à réduire ses démonstrations, au lieu de les rendre aussi imposantes qu’il le faudrait , il montre de quel péril sérieux il
est menacé par l'ambition et les immenses armements de la France.
Comme Mallet du Pan comptait moins sur les représentations d’un particulier obscur que sur l’éloquence des choses, il ne négligea rien pour être en mesure d’envoyer à Vienne et à Berlin , un tableau toujours exact de la situation intérieure de la France et des partis de la révolution. Non-seulement il avait à écouter les opinions des émigrés de toutes n uances qui affluaient à Berne, et il recevait en effet souvent par eux des informations utiles , il entretenait encore des relations habituelles avec des hommes marquants et instruits. Mais cela 11e suffisait pas, il fallait se procurer des correspondants directs placés sur le théâtre des événements , et le plus près possible des acteurs , des observateurs clairvoyants et capables d’apprécier eux-mêmes l’importance des faits et la portée des hommes. Mallet eut le bonheur d’être bien servi : sou principal informateur fut pendant quelque temps, un de ces hommes intelligents et précieux en administration, à qui les partis les plus jaloux pardonnent beaucoup parce qu’ils leur sont nécessaires, et qu’eux-mêmes savent avec adresse se renfermer dans la sphère de leurs laborieux services. Quoiqu’il partageât au fond , dès longtemps , les principes de Mallet, et bien qu’il eût en profonde horreur la république et* ses chefs, il servait ceux-., en se persuadant qu’il empêchait beaucoup de mai
La correspondance de Bertin n’eut qu’une di n courte et intermittente, on verra bientôt pourquoi; celle de Vienne se soutint avec régularité jusqu’au mois de septembre 1797; l’ensemble de ces lettres
eût formé comme une histoire épistolaire qui aurait eu autant d’intérêt que de prix. Malheureusement Mallet n’avait conservé copie que d’une petite partie des premières. Nous sommes réduits à choisir dans ces fragments quelques pages propres à donner une idée de l’intérêt historique de cette correspondance. La Convention et l’esprit public, depuis la chute de Robespierre, tel est le sujet du morceau qu’on va lire. Mallet l’écrivait dans les premiers jours de 1795.
SITUATION DES PARTIS ET DE l’eSPRIT PUBLIC EN FRANCE DEPUIS LA CUUTE DE ROBESPIERRE.
« Il n’existe en France d’autorité que dans la Convention ; elle réunit les pouvoirs qui sont plus ou moins divisés dans les gouvernements connus. Outre son administration immédiate confiée à ses comités et à des commissions exécutives, elle gouverne les provinces et les armées par des pachas tirés de son sein. Ces ministres de ses volontés , absolus sous le règne de Robespierre, n’exercent maintenant qu’une autorité subordonnée, passagère, et d’une action nécessairement plus faible.
« Les comités de l’Assemblée ont aussi participé au changement de régime. On en renouvelle les membres par quart, tous les mois; on a restreint leur autorité législative ; l’abus horrible que celui de salut public fit , e sa puissance , dévouée tout entière à celle de Ro- >espierre et sa complice, a rendu ces directoires sus- -cts à la Convention, qui les observe par jalousie, et qui, par la crainte de les rendre dangereux, les a privés d’une partie de leur ressort.
« Les commissions exécutives ont remplacé le minis-
tère, elles en forment les départements. Chacune d’elles, nommée par la Convention, est subordonnée à ses comités respectifs, et en forme en quelque sorte le secrétariat ; leurs fonctions se réduisent à recevoir des ordres et à en expédier. Jusqu’ici elles furent composées d’hommes grossiers , ignorants , sans expérience , et dont le seul mérite était de servir d’instruments aux chefs des factions successivement dominantes. Pour les épurer il a fallu substituer à la lie du jacobinisme qui les remplissait, des sujets moins zélés pour la révolution, et par conséquent moins incapables. La Convention sent tellement le besoin de serviteurs propres à soutenir le fardeau de ses embarras, qu’elle en cherche aujourd’hui même parmi les royalistes prononcés. Par exemple, elle vient d’offrir la direction du trésor royal à M. Dufresne, ancien premier chef de département sous le règne du feu roi, et retiré depuis 1790. C’est dans le même esprit et par un choix encore plus extraordinaire qu’elle pense à confier le commissariat des affaires étrangères à M. Gérard de Rayneval , premier chef de correspondance depuis le ministère de M. le duc de Choiseul jusqu’à celui de M. le comte de Montmorin inclusivement. C’est un homme d’opinions et de caractère également roides, et que j’ai vu, en 1790, abandonner le département , par aversion pour les maximes que la révolution y avait forcément introduites.
« Cette Convention monstrueuse de députés du peuple , qui ont concentré entre leurs mains tous les pouvoirs du gouvernement , n’offre elle-même qu’un assemblage de parties sans liaisons. En ce moment o n n’y compterait peut-être pas dix individus animés des mêmes opinions , liés par quelque sentiment commun et poursuivant un plan uniforme. Cet isolement résulte