‹ Mémoires et correspondance du comte de VillèleChapitre 27 sur 130 · LETTRE DU DUC DE BAUZAK · texte numérisé non relu

LETTRE DU DUC DE BAUZAK

sible à robligeaace que vous avez bien voulu me téoioigner dans celle occasion-ci. C'eal en elTet un véritable plaisir pour moi que de me trouver rapproché d'un genre d'affaires vers lequel pendant plusieurs unnées s'étaient dirigées mes études et mes réflexions, quoique à la vérité je ne puisse pas avoir l'espoir d'être utile. Mais cependant il y a toujours quelque avantage à ce que les mêmes choses soient vues par plusieurs personnes, et par conséquent sous des jours différents, surtout dans un temps où notre position mérite certainement la plus sérieuse attention. On ne peut se dissimuler qu'elle a beaucoup perdu de ses avantages depuis le congrès d'Aix-Ja-Chapelle. Sortie plus heureusement qu'on ne pouvait l'espérer de la situation pénible dana laquelle les événements l'avaient plongée, la France avait alors le droit d'espérer qu'elle pourrait prendre au milieu des puissances de l'Europe une attitude convenable ; mais lo funeste système adopté en 1819 vint déranger ces espérances; il a fourni des armes à ceux dont les intérêts étaient contraires aux nôtres, et a inspiré aux autres des craintes qui sont au moins bien spécieuses. Le mal est fait ; espérons que l'adoption d'un nouveau système dans nos affaires intérieures, système qui a eu déjà de si heureux résultats, pourra le réparer. Parties importantes de ce nouveau système, nos affaires extérieures ont peut-être besoin d'ètro vues sous un nouveau jour, de recevoir une empreinte nouvelle. Quoi qu'il en soit, toujours est-il hors de doute que notre position politique n'est pas fort brillante en ce moment. Nous ne pouvons pas nous en étonner. En

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effet, en 1819, nous avons paru nous abandonner aux libéraux; on a dit, à tort ou à raison, que nous soutenions le parti des novateurs en Europe. Notre attitude a été constamment incertaine. Des conspirations nombreuses ont éclaté; on a exagéré les menaces de révolte, hea ministères ont été chancelants et changeants. Notre prospérité a excité la jalousie des uns, a alarmé les autres par l'idée de la grandeur des moyens dont la France, révolutionnée de nouveau, pourrait disposer.

a De là est résulté que TAutriche et la Prusse ont envié notre force, craint notre intervention dans les affaires qui les touchaient de près, redouté Teffet de nos principes dans leurs pays, jeté des cris d'alarme à la vue d'une révolution qu'ils ont cru, ou voulu croire, imminente, L'Angleterre; qu'elle partageât ou non leurs sentiments, a trouvé son compte à partager leur politique. Enfin l'empereur de Russie a éLé amené à penser qu'il avait à se reprocher de nous avoir poussé au Ubéralisme, que nous étions en danger d'en être la proie et d'en infecter l'Europe, que son ouvrage de pacification générale était menacé, et d'un autre côté que notre faiblesse et notre muLabilité étaient telles que nous ne pouvions entrer dans aucun système suivi de politique, qu'un ne pouvait faire aucun fond sur nous, rien entreprendre de concert avec nous. Il y a même probabilité (peut-être en avez-vous la certitude) qu'il a pris à Laybach des engagements fondés sur cette idée comme principe. Aussi, sans parler de l'attitude que nous avons eue à Laybach, peut-on remarquer avec étonnement que l'empereur de Russie, dans les

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affaires de Grèce, ne aoua ait fait au milieu de ses embarras aucune ouverture sérieuse, ce qui cependant était assez indiqué. En résumé, les puissances qui n'ont aucun besoin de nous, ont la volonté prononcée que notre avis soit de peu de poids dans les affaires, et celles qui pourraient être dans le cas d'agir de concert avec nous, ont un défaut absolu de confiance. Il faut convenir cependant que l'administration actuelle, à ce que j'entends dire, a l'assentiment général en Europe, et cela pour deux raisons: les talents que vous avez montrés dans la conduite des affaires, l'empire qu'on vous suppose sur les esprits; et la persuasion dans laquelle on est, que de tous les ministères qui ont administré la France, aucun n'a été plus disposé à adopter les vues communes d'opposition aux révolutionnaires et aux novateurs. Car à présent, monsieur le comte, le carbonarisme, arme puissante pour les uns, cauchemar pour les autres, est le grand mot de ralliement en Europe.

i< A eu juger par la manière dont vous avez conduit nos affaires, j'oserais croire que V. Exe. n'est pas disposée à se laisser effrayer outre mesure de ces épouvantails. Il m'a semblé, qu'au titnun des affaires, vous avez jugé que ce qui faisait la principale force des ennemis de l'État, était une marche incertaine, des lois d'exception, qui, en suspendant la marche des institutions, privent TEtal des forces qu'il pourrait en tirer, l'hésitation à prendre franchement l'allure que comporte la forme de gouvernement que nous avons; vous avez placé le gouvernement dans une position juste, rallié autour de lui

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les forces réelles qui se trouvaient jusque-là dispersées, et déjà par cela seul les dangers se sont simplifiés ; on a pu les mesurer, et on les a vus s'abaisser devant le gouvernement. Eh bien, il me semble que ce qui s'est fait en France, ce qui y réussit, puisse avoir le même succès en Europe; que les dangers résultent surtout de la position fausse des gouvernements. La question est très grave ; parce que, de l'idée que le gouvernement français se fera du danger, de la force des Carbonarl, dépend évidemment la marche qu'il a à suivre; il faut choisir entre s'enrôler sous les drapeaux de l'Autriche, ou avoir une attitude indépendante et à soi. Mais le danger est-il aussi grand qu'on s'amuse à le poindre, les Carbonari sont-ils les maîtres de l'Europe? Il est fort pei'mis d'en douter. L'état de la société est changé partout ; il en résulte une tendance à favoriser les changements de l'état politique. De là les gouvernements pourront, ou adapter l'un à l'autre, ou comprimer l'effet du nouvel état de société. Selon la position dans laquelle chaque gouvernement se trouve, il peut prendre avec succès l'un ou l'autre de ces partis; mais tous les partis intermédiaires sont faux, ettoutgouvernementquiles prendra, se mettra en position, ou de culbuter en vingt-quatre heures comme Naples, en un mois comme l'Espagne, ou de perdre son temps en fmesses et en tromperies comnte quelques autres. L'Autriche a trouvé son compte à sonner l'alarme; l'effroi des autres qui avaient la conscience de leur position fausse, leur a fait faire chorus, et l'on a fini par se persuader que les Carbonari étaient maîtres de l'Europe. L'Autriche en a

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recaeiUi de grands avantages; on l'a laissée souveraine maîtresse en Italie, et elle a trouvé le moyen d'arrêter l'empereur de Russie dans les aiïaires d'Orient. Ceci est le chef-d'œuvre de la vie politique de U. deMetternich. En effet, monsieur le comte, l'on voit l'empereur amené, à l'époque de la révolte intempestive des Grecs, à prendre à liaybach des engagements, même par écrit, dans le sens voulu par le cabinet de Vienne ; de retour en Russie, exposé ans insinuations de son ministre, irrité de la manière dont les Turcs ont reçu ses premières communications amicales, se rappelant l'ancienne politique du cabinet de Pétersbourg, il paraît décidé à prendre les armes; des troupes se rassemblent; mais par modération, il hésite encore et consulte ses alliés. Alors, sans le contredire, M. de Meltemich, tantôt lui peint les suites inévitables de la guerre en Europe, le triomphe des libéraux, l'ouvrage de ses mains renversé; tantôt, quand ces moyens s'usent, il fait écrire l'empereur d'Autriche lui-même, qui lui rappelle les engagements pris; le temps se passe; l'Autriche se charge de renouer le Ql des négociations à Coustantinople. La Turquie se refuse à tout, parce qu'elle sait que la guerre n'aura plus lieu. Bref l'alTaire des Grecs est à peu près finie, et le résultat est que la Russie n'a pas été satisfaite, qu'elle a laissé égorger les Grecs qu'elle élevait pour la révolte, qu'elle a perdu son influence à Constantinople, iniluence basée et sur la crainte qu'elle inspiraitaux Turcs, et sur l'espoir qu'elle donnait aux Grecs; enfin que c'est l'Autriche et l'Angleterre qui vont dominer en Turquie. Jusqu'à présent ce singulier

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résultat affecte moins l'empereur que l'idée d'sLVoir fout sacrifié au bien et à la tranquillité de l'Europe ; il doit donc pour sa propre satisfaction entrer dans toutes les vues de M. de Metternich, et partager tout l'effroi que celui-ci affecte des révolutionnaires. C'est probablement sous cette couleur-là qu'il va se montrer au Congrès. Nous n'avons à attendre de lui que de l'intérêt, mais un intérêt subordonné à l'affaire importante de l'Europe,

<i La Prusse est entièrement subordonnée au système autrichien. Elle a complètement rejeté l'influence russe, sous laquelle sa vanité gémissait ; elle a préféré, et avec raison, dans des temps où il n'est plus question de conquête, l'alliance tranquille de l'Autriche. Mais elle est plus qu'aucun autre effrayée des Carbonari, et exagérée dans ses craintes. Elle, le doit à une position très fausse.

'c Telle est, monsieur le comte, à ce qu'il me semble, la situation des différentes puissances qui s'assemblent ici. L'Autriche, l'Angleterre et la Prusse s'entendront parfaitement; laRussie ne peut pas se séparer et marchera avec elles. Notre situation n'est donc pas brillante ; elle attend de l'avenir, mais surtout elle pourrait recevoir d'un nouveau système, quelque amélioration. Elle en recevra aussi du temps, car l'empereur regrettera bientôt la tournure qu'ont prise les affaires d'Orient. Les affaires d'Espagne nous feront, ou beaucoup de bien, ou beaucoup de mal.

Il Mille pardons de la longueur de cette lettre. Je ne voulais d'abord que vous remercier de vos bontés, et je crois que j'ai fort abusé de votre patience ;

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c'est uae suite de la bienveillance que vous avez bien voulu me témoigner, et dont je prends la liberté de vous demander la continuation.

«Veuillez, monsieur le comte, agréer l'expression de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être votre très humble et 1res obéissant serviteur,

« Le duc de Rauzan. »

ccxxx. le comte le serre au comte de villèle.

« Naples, 27 septembre 1832.

» J'ai reçu avant-hier, mon cher monsieur, votre lettre du IS. J'ai aussitôt donné à S. A. R. le duc de Calabre des nouvelles de M"° la duchesse de Berry et de ses enfants. Le duc de Calabre souffre toujours beaucoup d'une . fluxion sur tes yeux, dans laquelle sa goutte doit jouer un rôle. Le Roi est parfaitement rétabli; il a reçu ces jours derniers, et était hier au spectacle.

Il J'attendrai que vous ayez lu mon travail et que vous me fassiez connaître votre sentiment sur les questions que j'y traite. Comme je l'ai écrit à M. de Montmorency, j'en prépare un autre sur l'état politique actuel du royaume de Naples. Les causes des dernières révolutions d'Italie et l'inQuence du système suivi depuis sept ans envers cette contrée, y seront expliquées.

<i Ce que vous me dites sur l'amélioration soutenue de notre situation intérieure et sur le bon esprit de l'armée, donne au gouvernement du Roi les moyens d'exercer au 'dehors une action aussi hono-

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rablo à la France qu'utile à l'Europe. La fièvre jaune nous a rendu service en nous forçant à faire une épreuve qui était aussi importante que nécessaire. Je ne pense pas que les Espagnols soient assez fous pour nous attaquer; nous le serions plus qu'eux si nous les attaquions, ou si nous donnions un motif légitime ou même unprélexte spécieux à leur agression. Nous sommes des gens de sang-froid qui avons à comprojuettre une prospérité naissante ; ce sont des désespérés qui n'ont plus rien à perdre, et peuvent chercher à se sauver eu entraînant leurs voisins dans leur ruine. -La situation de ce paya n'est point un danger pour nous, au contraire ; c'est une leçon toujours vivante, c'est une démonstration par le fait des résultats inévitables de la démagogie, leçon que bien des Français ont besoin d'ajouter encore aux exemples indigènes. Le motif de cette guerre ne serait dès lors point compris en France ; elle ne serait pas nationale. Je ne doute pas que l'armée française ne gagnflt toutes les batailles rangées qu'on consentirait à lui livrer; mais nous avons l'expérience que cela ne finit pas une guerre en Espagne ; et comme le parti royaliste, tout en prenant un point d'appui moral sur notre frontière et notre cordon, n'a pu encore produire une armée réguHëre ni occiiper une place importante, la guerre traînerait infailliblement en longueur, nos finances souffriraient, l'opposition prendrait des forces, et peut-être notre armée devrait craindre à la longue, autant que l'épidémie physique, la contagion politique qu'elle-même a jadis importée en Espagne . Une fois que nous serions engagés dans cette guerre,

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nous perdrions par ce seul fait toute influence en Europe; l'on ferait, sans nous et malgré nous, tout ce que l'on voudrait en Turquie, en Italie et ailleurs. Il est fort douteux qu'en nous hasardant ainsi, nous fissions le bien de l'Espagne et de son roi. Notre invasion pourrait bien ne faire qu'accélérer le fatal destin de ce malheureux prince; et peutêtre une révolution pareille ne laisse-t-elle d'autre remède à une nation qui s'y est précipitée , que d'en boire le calice jusqu'à la lie, d'en savourer tes fruits les plus amers, pour en recueillir autant d'horreur pour les principes révolutionnaires que d'abord elle avait éprouvé de séduction et d'engouement. Heureusement je ne pense pas que les congrès nous poussent à cette guerre; si les ministres ici sont l'écho de leurs cabinets, ils la redoutent; et les généraux autrichiens parlent comme les ministres.

(i Eu voilà bien long sur ce chapitre, mais toutes ces affaires se tiennent.

« Le ministère ici n'a encore pu tomber d'accord des conditions de l'amnistie à publier. Ce qu'exige la raisou politique Serait extrêmement simple; mais on voudrait le concilier avec ce que réclament les passions, les animosités, et surtout les peurs. C'est impossible. J'y ai fait ce que j'ai pu, mais barguigner si longtemps n'est pas d'un bon augure. Si, par notre influence, le Congrès agréait un bon plan de conduite relativement à ce pays, j'aurais bien autrement de force qu'avec ma simple opinion individuelle.

n Adieu, mon cher monsieur, portez-vous bien et

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88 OCTOBRE 1BS3.

prospérez, et croyez à. la haute considération et au sincère attachement de votre dévoué

<c H. DE Serre.

" P.-S. — Wendel veut que je vous rappelle la promesse que vous m'avez faite de promouvoir notre commun cousin, Balthasar, receveur particulier à Forcalquier, à une recelte un peu meilleure dans la zone du Centre ou du Nord, dès que vous le pourrez. Wendel croit plus à mon crédit qu'au sien ; je pense qu'il se trompe, mais je cède à son vœu. »

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