‹ Mémoires et correspondance du comte de VillèleChapitre 29 sur 130 · CCXXXU. LE COMTE DE VILLÈLE AU VICOMTE · texte numérisé non relu

CCXXXU. LE COMTE DE VILLÈLE AU VICOMTE

DE MONTMOKENCÏ.

H Paris, le 4 octobre 1822.

« Nous avons reçu, mon cher collègue, votre lettre particulière et vos dépêches du âS septembre. Je vous aurais expédié votre courrier plus tôt, si, calculantles jours de votre route,M.Herman n'avait jugé plus sûr de le retarder jusqu'à aujourd'hui, do crainte qu'il ne laissât traîner vos paquets dans quelque cabaret en vous attendant.

« Nous ne doutons pas que vous ne vous rendiez à Vérone, Wellington n'ayant certainement dû faire

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aucune difficulté d'y suivre les souverains, après les avoir fait attendre si loagtcmps.

« Nous vous expédierons Chateaubriand de manière à ce qu'il soit à Vérone lorsque les souverains y arriveront : i! sera porteur des pleins pouvoirs ponr MM. de Caraman, de La Ferronnays, et lui. Nous sommes bien obligés de lui donner aussi des instructions, puisqu'il n'en esiste point à votre ministère, et qu'on ne peut laisser une mission semblable sans direction officielle, c'est-à-dire approuvée et signée par le Roi. .\u reste, celles que cette absence de tout travail antérieur nous force à faire, vous seront remises et seronlaussi simples que possible. Herman en avait rédigé en in-folio que le conseil a trouvé beaucoup trop longues et trop compliquées : c'est.à refaire avec moins d'étendue et en vous laissant la latitude que comporte la matière et qui) méritent les délégués du Roi.

ce Herman continue à vous adresser directement l'exposé de tout ce qui arrive d'intéressant à votre ministère pendant votre absence : s'il eût donné à cet exposé la forme d'une dépêche que j'eusse dû signer, je n'aurais pas manqué de le faire ; il en a pris une autre qui atteint le même but, je le laisse continuer. Userait bien difficile que nous pussions vous transmettre les documents que vous paraissez désirer, sur la force des royalistes insurgés en Espagne et sui' les engagements journaliers qu'ils ont avec les constitutionnels ; tout est mensonge dans les rapports exagérés des deux partis : ils ne peuvent connaître eux-mêmes le nombre de leurs partisans actifs; il varie suivant le jour, suivant le lieu des

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opéralions. Vous aurez observé seolemenlque Quesada a abandonné la Navarre, et que dans ce mouvement, il a dû perdre une partie des insurgés qui n'ont pas voulu s'éloigner de leurs foyers. Il y a gagné de se rapprocher d'un pays plus prononcé pour la cause qu'il défend, de se réunir k des forces déjà organisées, et sous une meilleure direction que celle d'Eguia, qui était trahi par tout ce qui l'entourait. Les dernières nouvelles de la frontière annoncent des succès réels et assez considérables remportés par les royalistes, mais d'autres documents nous font craindre que Mina n'attende la réunion de tous les corps qu'on lui envoie, pour faire une attaque plus sérieuse sur la Seu d'Urgel elle-même, et que la prise de cette capitale du royalisme ne fusse un elTet déplorable sur l'insurrection. On a fait une faute; ce me semble, en fixant ainsi le siège d'une régence, qui devait être insaisissable, comme le parti qu'elle dirige. Au reste, la mesure qui dispense des précautions sanitaires à la frontière, va faciliter beaucoup ta communication des royalistes français avec les royalistes espagnols et sera sous ce rapport fort utile à ces derniers. Je vous envoie la dernière demande que nous a faite la régence d'Urgel, à laquelle nous n'avons point répondu, et le dernier document que m'a remis M. de Boisset sur la situation de cette régence.

n Nous ne pouvons jouer à deux mains, avoir un ministre à Madrid et fournir de l'argent et des armes à la régence d'Urgel, d'autant que ce n'est pas tant de l'argent et des armes que demandent en réalité ces royalistes, que le concours de nos troupes; c'est

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pourquoi ils cherchent par tous les moyens à nous mettre eu guen-e avec l'Espagne.

(1 Vous verrez que nous venons d'écrire à aotre ministre à Madrid, que si. lors de la réunion des Certes, le gouvernement espagnol se permettait des accusations ou des provocations contre nous, il eût à demander ses passeports. Nous lui avons aussi ordonné de se retirer dans le cas oîi la faction voudrait entraîner le roi et la famille royale à Cadix, comme nous savons que c'est son projet.

i< Vous verrez, par la lettre de notre ministre à Lisbonne, que la situation du Brésil amènerait le gouvernement du Portugal à s'unir avec la France et l'Angleterre pour régler le sort de cette colonie. Vous savez que depuis longtemps mon opinion est que les affaires d'Espagne et du Portugal doivent être traitées d'ensemble avec celles de leurs colonies. La force des choses amené déjà ce quej'avais prévu : il me semblerait utile de donner cette direction aux délibérations du Congrès à l'égard de ces deux pays : ce n'est qu'ainsi qu'il est permis aux grandes puissances d'arriver jusqu'à des questions intérieures, dans lesquelles elles ne peuvent intervenir directement qu'en se donnant la couleur d'abuser de leur force. Le Congrès a le droit de -prévoir une rupture entre l'Espagne et la France, et de dire que dans ce cas il fait avec ce dernier pays une alliance offensive et défensive, dont vous connaissez les conditions admissibles. Le Congrès peut demander à l'Espagne et au Portugal de prendre un parti sur leurs colonies d'outre-mer, dont l'état actuel trouble la paix du monde, ou déclarer que les puissances seront obli-

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gées d'y pourvoir en cessant de reconnaître l'état dépendant de ces colonies. Enfin le Congrès peut faire un acte digne de lui, en cherchant par des résolutions sages, pacifiques, mais fermes, à pourvoir, suivant les événements qui peuvent résulter, soit de l'insurrection des Grecs, soit de l'insurrectiou des Amériques, à ce que les liens qui unissent les grandes puissances ne soient pas rompus, et le meilleur moyen pour cela, c'est de convenir de la conduite qu'on tiendra en commun, c'est de se lier par des traités qui resserrent et utilisent l'union.

« Tout ce qu'on fera, soit relativement aux sociétés secrètes, soit relativement aux institutions de l'Espagne et du Portugal, ne me parait pas aussi efficace, et aurait le danger de paraître faire intervenir les souverains dans des questions intérieures, que les ennemis de la civilisation représentent avec quelque avantage ne pouvoir être soumises aux décisions des étrangers sans compromettre les droits et l'indépendance des Étals.

u Qu'on nous laisse mener notre ntîaire d'Espagne comme nous le jugerons convenable selon les événements; notre intérêt est le même que celui de l'Europe ; elle n'arien à compromettre en s'unissant à ce que la nécessité nous imposera. Vouloir que nous agissions selon les décrets du Congrès, serait nous avilir et par conséquent nous affaiblir: vouloir nous laisser arbitres de la conduite <l laquelle ou s'associerait, c'est nous témoigner une confiance que nous méritons, nous relever, nous renforcer et servir ainsi la cause commune. Ce serait une faute que de s'associer, soit à la régence d'Urgel, soit à toute

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autre agrégalion insurgée; la guerre s'ensuivrait sans aucun doute et on aurait ajouté à ses dangers et ses embarras ceux de la direction passionnée et souvent peu éclairée des organes d'un parti, tandis que, si on est réduit à faire la guerre, il faut rester maîtres d'agir comme on le jugera utile, sûr que ceux dont on protégera les opinions ne peuvent manquer de nous seconder.

« Relativement à la Grèce, je crois que l'empereur Alexandre ne peut faire plus que ce qu'il propose, qui est de ne pas attaquer les Turcs, mais de ne leur renvoyer d'ambassadeur qu'après qu'il aura vu comment ils finiront leurs démêlés avec les Grecs; il pourrait, ce me semble, exiger des autres puissances dans cette situation ie même traité éventuel que nous consentirions à notre égard vis-à-vis de l'Espagne. La crainte de voir toutes les puissances coopérer avec la Russie, si les Grecs n'étaient traités avec humanité, contiendrait sans doute la Porte et ferait un bon effet pour le Congrès en utilisant cette auguste réunion.

« Enfin le soulagement des Napolitains et l'évacuation du Piémont, en donnant la preuve du désintéressement des grandes puissances, mettraient le comble à la confiance que leur union doit inspirer si on veut qu'elle soit durable.

« Nous sommes dans une assez bonne situation intérieure, et les collèges électoraux, qui vont être convoqués pour les premiers jours du mois prochain se réuniront sous une influence d'opinion assez favorable pour que nous espérions éliminer douze ou quinze députés de l'opposition et accroître

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de vingt à vingt-cinq voix la majorité du gouvernement.

« Clermont-Toimerre est en tournée pour dix jours encore ; Corbière nous revient bien rétabli dans deux ou trois jours. A vous ensuite à nous rejoindre, mon cher collègue ; je ne pense pas que vous le puissiez avant les premiers jours de novembre; vous en jugerez par l'utilité dont vous serez à Vérone et l'importance des résultats que vousespérerez : le Roi vous laisse toute latitude sur ce point.

« Adieu, recevez de ma part et de celle de nos collègues présents l'assurance du plus sincère atta* chement.

« Tout à vous de cœur.

•> i' DE ViLLÈLE. <>

CCXXXni. — LE COMTE DE VILLÈLE AU VICOMTE DE MONTMOBENCÏ.

•• Paris, le 5 octobre 1822.

» Mon cher collègue, Chateaubriand part cette nuit pour Vérone ; il est on ne peut mieux disposé et je suis persuadé que vous et ses collègues en serez contents. Nous avons reçu la note de M. de Nesselrode : les conditions imposées sont difficiles à accomplir; je crains que toute cette alTaîre ne Ëiiisse comme toutes celles dans lesquelles on ajourne les difficultés sans s'appliquer à les résoudre. Dans celle-ci on a bien empêché l'éclat, mais on a peu fait pour satisfaire la Russie et garantir les Grecs. La crise a été trop violente pour que la Turquie puisse en sortir sans Cire obligée à

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des concessions sous ce rapport. Wellington me parait sur ce point assez pénétré de la nécessité de ne pas laisser pousser la longanimité de l'empereur Alexandre à bout.

« Par quelques données que je tire du mouvement de nos fonds publics, je crains que l'Angleterre n'ait laissé transpirer parmi les banquiers qu'elle était décidée à soutenir l'Espagne en cas de rupture. Il n'y a que cette indication, venue d'assez haut, qui puisse m'expliquer les offres de crédit que je sais qu'a reçues l'Espagne, le cours de ses elTets publics, et l'incertitude que je sens depuis quelques jours sur le cours des nôtres.

(( Vous trouverez cî-joints les pouvoirs dos trois plénipotentiaires et les instructions que te Roi a jugé convenable de leur donner, elles sont, comme vous le verrez, ce dont le Conseil était convenu avant votre départ.

n Adieu, mon cher collègue, de cœur tout à vous.

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