‹ Mémoires et correspondance du comte de VillèleChapitre 73 sur 130 · CCLSXIX. LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND AU COMTE · texte numérisé non relu

CCLSXIX. LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND AU COMTE

" Paris, ce 26 novembre 1822.

<< Mon cher ami, la nuit porte conseil. Il ne serait bon, ni pour vous ni pour moi, que j'acceptasse dans ce moment le portefeuille des Affaires Etrangères. Yous avez été excellent pour moi et je n'ai pas toujours eu à me louer de M. de Montmorency; mais enfin il passe pour être mon ami ; il y aurait quelque chose de déloyal à moi à prendre sa place, surtout après tous les bruits qui ont couru : on n'a cessé de dire que je voulais le renverser, que je cabalais contre lui, etc. S'il était resté dans un coin du ministère ou que le Roi lui donnât une grande retraite, comme la place de grand veneur, les choses changeraient de face et je pourrais accepter; mais alors il resterait encore des difficultés.

« Vous savez, mon cher ami, combien je vous

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SSi DÉCEMBRE 1S23.

suis dévoué. J'ai le bonheur de vous servir assez puissamment auprès de cette partie des royalistes qoi sont opposés à votre système. Je les tempère ; je les arrête, et je les retiens par la confiance qu'ils ont en moi, dans les bornes d'une juste modération. Mais, mon cher ami, je perdrais à l'instant toute mon influence sur eux, si j'entrais au ministère sans amener avecmoi deux ou trois hommes de la droite, de ces hommes qu'il est si facile de désarmer, mais qui seront extrêmement dangereux àla session prochaine, si vous ne voulez pas vous arranger avec eux. Croyez bien, mon cher ami, que le moment est critique. Vous pouvez rester vingt ans où vous êtes, et porter la France au plus haut point de prospérité, ou vous pouvez tomher avant deux mois et nous replonger tous dans le chaos. Gela dépend absolument de vous et du parti que vous allez prendre. Je vous en conjure, au nom de l'amitié et de ma fidélité politique, profitez de l'occasion qui se présente pour consolider votre ouvrage. Aureste j'approuve fortque vous preniez le portefeuille des Affaires Étrangères, comme vous l'aviez, par intérim. Cela vous donne le temps de voir venir et d'arranger les affaires. Je dois vous dire aussi avec franchise qu'il y a tel ministre des Affaires Etrangères, que vous pourriez choisir, sous lequelje ne pourraisservir, et ma démission serait un grand mal en ce moment.Voilà, mon ami, une partie des mille choses que j'ai àvous dire. Nous nous reverrons; nous causerons. Soyezpersuadé aureste de cette vérité : c'est que mon sort pohtique est lié au vôtre et que je reste ou tombe avec vous. Avous pour la vie.

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