TALLEYRAND
» J'ai copié l'adresse de Mme Garât sur la signature de sa lettre, et j'en ai conclu que son mari étoit plus propre qu'elle à faire ici ses affaires. Je lui envoyé néanmoins une lettre pour le duc de Wellington. »
Celle letlre esl un témoignage de l'intérêt qu'inspirait Garai. A vrai dire, il n'eut jamais d'ennemis. J'en excepte pourtant Morellet, à cause que Garât voulait trop de métaphysique dans le Dictionnaire de l'Académie, et que Morellet n'en voulait pas assez. Sa faiblesse seule lui attira souvent des railleries sanglantes, des sobriquets injurieux, mais pas d'inimitiés. A l'époque où Talleyrand écrivait cette lettre, Garât, qui craignait d'être victime de la réaction royaliste, n'osait venir à Paris et correspondait avec ses protecteurs par l'intermédiaire de sa femme. Mais il se rendit à l'invitation du prince Talleyrand, sauf qu'au lieu d'écrire l'histoire des événements qui se passaient alors sous ses yeux, il écrivit ses Mémoires sur Suard et sur le xvme siècle. Dans toutes les biographies de Garât, on loue fort ces Mémoires, mais on les loue de manière à persuader ou qu'on ne les a pas lus, ou qu'on n'a pas le goût difficile. Je ne sache rien de plus étiré, de plus prolixe et de plus pesant. Cen'est, d'un bout ài'autre, qu'une phraséologie recherchée, senlentieuse et jetée, pour ainsi dire, dans un même moule; des digressions fréquentes et
HISTORIQUES Kï LITTERAIRES. 'M'û
dont on ne voit pas la lin ; une philosophie tantôt superficielle et tantôt nébuleuse; enfin dos jugements sur les hommes et sur les choses fort sujets à caution. Ce qu'il y a de plus remarquable dans cet écrit, c'est, à l'égard des personnes, à quelque parti qu'elles appartiennent, un esprit de bienveillance inaltérable, et, dans l'appréciation des événements contemporains, une sérénité qui, pour n'être pas la marque essentielle d'un bon jugement, n'en est pas moins celle d'une conscience calme et pure. Mais peutêtre que cet heureux état n'était chez lui qu'un effet de la métaphysique. La faculté d'abstraire ou de ne considérer un sujet que dépouillé de certains attributs, lui permettait de voir la révolution séparée des crimes qui la déshonorent, dérobait presque à sa propre vue la figure qu'il y avait, faite, et le rendait indulgent pour soi et pour tout le monde.
J'ai vidé le portefeuille de Suard. On trouvera sans doute que le contenu en était peu considérable, eu égard aux nombreuses relations de Suard, aux positions qu'il a occupées et à sa vie qui a duré près d'un siècle. A cela je répondrai ingénument que je n'ai eu que le fond du portefeuille, lequel avait été écrémé bien longtemps avant moi. En effet, un grand nombre de pièces provenant de cette source a été publié en 1827, par le légataire, sous le litre de Mémoires de Condorcet, parce que la correspondance de ce personnage avec Suard et beaucoup d'autres est le fondement de ces mémoires. J'ai lieu de croire en outre qu'une certaine quantité de ces pièces a été insérée dans la troisième partie de la Correspondance de Grimm, éditée en 1813. Je n'ai donc eu que le reste. Cependant, à Dieu ne plaise que je me plaigne de mon lot! Il est bien
évident que les pièces qui le composent ne le cèdent point en intérêt à celles qui ont été déjà publiées, et que plusieurs l'emportent de beaucoup à cet égard. Mais cet avantage même avait été un obstacle à leur publication, les plus piquantes n'étant pas de nature à voir le jour du vi- \ant de Suarcl et du vivant de sa femme. Et comme il s'est écoulé près de deux générations depuis cette époque, que tous ceux qui sont ici nommés ont payé le tribut à la loi commune, et que d'ailleurs aucun d'eux n'est diffamé par la révélation posthume de ces confidences, j'ose espérer qu'on n'incriminera pas l'usage que je me suis permis d'en faire, et qu'on ne voudra pas inquiéter ma conscience à ce sujet. Au reste, s'il était besoin que je me justifiasse, je le pourrais peut-être, en alléguant le motif que les publications de ce genre sont à l'ordre du jour, et que la recherche n'en est pas poursuivie avec moins d'ardeur que ne l'était celle des manuscrits, aux temps des Pétrarque, des Poggio et des Philelphe. Puissé-je donc avoir procuré quelque plaisir à ceux que de" pareils documents affriandent! Je n'ai pas cherché autre chose pour moi-même, en les recueillant, et je n'ai jamais eu la pensée ni la prétenlion de faire un livre.