TOME III
162 OCTOBHE 1S22.
réclamer noblement l'appui d'un allié, dont nous reconnaissions les généreuses intentions.
« Vous concevez que c'est dans ce même sens que je parlerai à l'empereur dans ma première conversation. M. de AJetternich croit qu'il me la fera demander incessamment, parce qu'il sent l'explication nécessaire, mais qu'en même temps il craint qu'elle ne lui enlève des illusions favorites.
« Aujourd'hui 29,1e général Pozzo vient de venir chez moi de la part de l'empereur pour commencer l'explication qui m'était annoncée, et que je dois toujours continuer ou achever avec S. M. I. ellemême; mais je me suis fait un devoir de ne pas paraître vouloir la retarder. J'ai dit à l'ambassadeur et l'ai chargé de rapporter à son maître ce que je viens de vous énoncer plus haut, sur l'impossibilité de nous placer dans une position de timidité et d'attente ; accusés d'avoir sollicité un secours puissant, dont on interpréterait mal l'emploi, et n'osant pas, avant son arrivée, vider nos propres querelles.
« L'ambassadeur insista assez vivement d'abord sur les inconvénients contraires d'un système dilatoire, disant que l'Espagne modérerait peut-être, au moins momentanément, ses procédés hostiles à notre égard, mais que les dangers de ses exemples et de sa contagion révolutionnaire continueraient pour l'Europe comme pour nous ; qu'en attendant, le Congrès se séparerait sans y avoir apporté aucun remède véritable; que l'empereur s'en irait, n'ayant point donné de suite à son intention positive d'arrêter le mal; qu'il serait comme aux ordres d'un appel de la France, lequel appel ne lui serait pas fait une fois
qu'on serait séparé ; qu'il ne pouvait pas consentir à cela, etc. L'ambassadeur ne négligea pas de me faire entendre que j'entrais troj) dans les vues de l'Aulriche et de l'Angleterre, qui voulaient tout ajourner, tout empêcher, etc. Il ne me fut pas difficile de répondre que je persistais dans les mêmes idées, exposées dès le commencement et qui avaient motivé nos questions ; que les réponses que j'avais le droit d'attendre, seraient une chose 1res positive et très utile. Il me donna en passant la certitude, que j'avais aussi recueillie d'un autre côté, que la réponse de la Russie était déjà adoptée par l'empereur et conçue dans des termes aussi explicites, aussi satisfaisants que je pouvais le désirer, mais qu'il ne fallait pas s'arrêter là, etc. Le seul terrain sur lequel nous nous sommes rapprochés et quittés un peu plus d'accord, c'est l'espérance que les événements eux-mêmes et les circonstances d'époque et de saison où nous nous trouvons, pourraient lever bien des difficultés; que l'empereur naturellement ne songerait pas à pi-endre un parti pour ses troupes avant le mois de mars, et que d'ici là il était impossible que la question vis-àvis de l'Espagne ne fût pas réduite à ses termes les plus simples et comme soldée.
« Pendant que l'empereur de Russie est si agité, si pressé dans ses projets, vous vous représentez le duc de Wellington, qui d'abord n'en avait pas d'autres que d'empêcher ceux des autres; qui soutenait, comme il l'a fait à Paris, qu'il n'y avait point de danger pressant, et que même le seul danger était d'entreprendre ou de proclamer quelque chose. La longue conversation avec lui, que je vous ai déjà
annoncée, n'était dans le fait qu'une paraphrase très développée de ce système. 11 faut cependant convenir qu'il l'a déjà modifié en quelques points; qu'il s'est un peu rapproché, ou du moins a senti la nécessité de ne plus combattre la résolution, formellement déclarée par l'empereur Alexandre et partagée par l'Autriche, de faire quelque chose avant de se séparer. Le lendemain même de ma conversation, je fus assez surpris de voir le duc revenir chez moi, comme pressé de me communiquer une idée qui avait germé dans sa tète, qui était peu applicable, comme vous allez voir, mais qui prouvait au moins l'intention de trouver quelque expédient. Il me parla d'une médiation, ou plutôt de bons offices, qu'il pourrait nous 'proposer d'interposer entre nous et l'Espagne pour nous rapprocher. Je lui répondis tout de suite que je le remerciais de cette intention bienveillante; qu'en y comptant même de la part de tous nos alliés, nous serions charmés d'y avoir recours, si nous avions avec l'Espagne un différend particulier, une difficulté à aplanir; mais que telle n'était pas notre position, que nous avions à redouter des inconvénients plus généraux et qui s'étendaient au delà de nous-mêmes et sur toute l'Europe. Le duc s'en alla avec cette réponse, qui ne parut pas l'étonner beaucoup ; mais M. de Metternich persiste à espérer qu'on pourra l'amener, sinon à entrer dans les vues communes, du moins à marcher à côté et jamais contre.
« Le grand travail qui se passe actuellement dans la tête du ministre autrichien, est donc la recherche de quelque moyen d'action du Congrès, comme con-
séquence immédiate des réponses satisfaisantes à nos questions, qui sont déjà généralement convenues, ou comme manière de faire connaître à T Espagne ces réponses et les intentions des alliés : connaissance qui pourrait intimider les révolutionnaires de la Péninsule, et y fortifier le bon parti. On sent bien que la difficulté est dans le choix de ce mode d'action, conçu de telle manière que tout à la fois il respectât notre droit d'initiative, ou première décision, il satisfît la disposition un peu ardente de l'empereur Alexandre, ne compromît pas la prudence des autres, et au lieu de donner à l'Angleterre l'occasion d'un désaveu, lui permît même d'adhérer à sa manière au parti pris en commun. Toutes les tètes politiques s'évertuent sur ce sujet. Je dois avoir aujourd'hui même, 30, connaissance des bases de ce travail dans une réunion des cinq chefs de cabinet, qui sera suivie immédiatement d'une première conférence générale de tous les plénipotentiaires. On a jeté en avant quelques modes différents de procéder, sur lesquels la discussion pourrait être ouverte : ou une déclaration commune des puissances, contre laquelle je me suis d'avance prononcé, et dont l'Autriche et l'Angleterre ne se soucient pas plus que nous; ou une manière do nous considérer dans la même situation où l'empereur de Russie s'est placé vis-à-vis de la Turquie et où ses alliés parlent pour lui et d'après son intention; ou l'idée même de prendre TAngleterre comme unique interprète des cinq cours, à cause de ses rapports jusqu'à présent plus bienveillants; ou enfin le mode plus simple d'une note passée à Madrid par chacune
des légations, et dans laquelle, après s'être concertés tous ensemble sur les bases, chaque gouvernement pourrait se servir des expressions les mieux appropriées à sa position particulière. Je n'ai pas balancé à déclarer, d'accord avec nos plénipotentiaires, que la dernière idée me semblait la plus pratique et sujette à moins d'inconvénients.
« J'oubliais de vous dire que dans sa grande conversation, le prince de Metternich m'a lu et remis ensuite le rapport de M. de Brunetti sur l'Espagne, que je vous ferai passer par mon premier courrier. Il renferme bien la pensée principale que vous m'annonciez, de la nécessité d'une intervention commune et du danger de notre intervention personnelle. A l'exception de cette dernière opinion, qu'on pourrait croire lui avoir été dictée d'ici, si M. do Metternich ne s'empressait pas de déclarer que la nécessité, imposée par notre position, ne laisse pas d'option, le mémoire est en général conçu fort sagement, empreint d'une modération et d'une teinte d'opinions qui pourraient étonner, et tout à fait digne d'être médité. Il ne paraîtrait pas s'accorder avec les dernières notions du charge d'affaires russe à Madrid, dont a parlé hier soir l'empereur Alexandre, qui du reste paraissait fort calmé d'après le rapport de ma conversation avec Pozzo. Suivant M. de Bulgari, les dispositions de Madrid seraient très hostiles contre nous, et il paraissait croire qu'on provoquerait la
guerre.
« 3i oclobre.
« J'ai reçu hier soir, par M. Delalot, les dépêches du 23 et votre lettre particulière. J'ai donné ce ma-
tin, suivant mon usage, connaissance à Messieurs les plénipotentiaires de tout ce qui regarde la négociation. Nous avons encore médité et causé très sérieusement sur votre opinion persévérante à l'égard des colonies. Ils persistent aussi à croire unanimement que, dans l'état des choses, je ne dois pas hasarder à la conférence cette délicate question, qui ne ferait que donner un nouvel éveil à l'Angleterre. Je viens encore d'avoir, il y a une heure, une confirmation par M. de Metternich, que j'ai remis sur le même sujet. Il pense qu'il n'y a aucun scrupule à avoir pour conserver les mêmes relations avec le Brésil ; mais que pour les autres, il faut attendre que l'Espagne soit au moins rentrée dans un ordre tolérable pour lui proposer de lui être utile, que cela peut arriver à la suite des premières communications dont on va s'occuper ce soir à la conférence générale. Je ne l'attends pas pour vous expédier M. Billecoq, parce qu'il faudra deux ou trois conférences pour amener un résultat.
« Je peux dès à présent vous communiquer les bases du travail proposé, et c'est ce que je fais dans ma dépèche officielle, à laquelle je me réfère pour tous les autres détails.
(( Je crains de trop griffonner, ma main étant un peu fatiguée. Je veux seulement vous dire toute ma satisfaction et mon adhésion à la nomination d'un banc d'évêques. Ne croyez-vous pas possible d'attacher la place aux sièges, ce qui serait plus fort comme institution et comme hommage à larehgion?
« Je renouvelle tous mes sentiments à mes collègues; j'espère qu'ils seront contents, ainsi que
VOUS, de CCS premières réponses. Je crois me rappeler qu'on disait à la table du Conseil, le jour de mon départ, que ce serait beaucoup si nous obtenions de telles assurances. On ne pouvait rien espérer du côté de FAngieterre. Un des objets des propositions de l'Autriche serait de trouver un moyen de la lier en quelque chose. Vous reconnaîtrez dans la réponse de la Russie les dispositions ardentes que ma lettre vous annonce, elles se donnent là presque comme contenues.
« Je désire surtout que le Roi daigne être satisfait de mes premiers efforts. Je n'ambitionne pas d'autre récompense. Veuillez mettre mes respects à ses pieds, et recevoir, mon cher collègue, mes invariables sentiments.
« Montmorency. »