‹ Mémoires et correspondances du comte de VillèleChapitre 86 sur 158 · CCLXXIX. LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND AU COMTE · texte numérisé non relu

CCLXXIX. LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND AU COMTE

« Paris, ce 26 novembre 1822.

« Mon cher ami, la nuit porte conseil. Il ne serait bon, ni pour vous ni pour moi, que j'acceptasse dans ce moment le portefeuille des Affaires Etrangères. Vous avez été excellent pour moi et je n'ai pas toujours eu à me louer de M. de Montmorency; mais enfin il passe pour être mon ami; il y aurait quelque chose de déloyal à moi à prendre sa place, surtout après tous les bruits qui ont couru : on n'a cessé de dire que je voulais le renverser, que je cabalais contre lui, etc. S'il était resté dans un coin du ministère ou que le Roi lui donnât une grande retraite, comme la place de grand veneur, les choses changeraient de face et je pourrais accepter; mais alors il resterait encore des difficultés.

« Vous savez, mon cher ami, combien je vous

284 DÉr.p:MHl<K 1822.

suis dévoué. J'ai le bonheur de vous servir assez puissamment auprès de cette partie des royalistes qui sont opposés à votre système. Je les tempère; je les arrête, et je les retiens par la confiance qu'ils ont en moi, dans les bornes d'une juste modération. Mais, mon cher ami, je perdrais à l'instant toute mon influence sur eux, si j'entrais au ministère sans amener avec moi deux ou trois hommes de la droite, de ces hommes qu'il est si facile de désarmer, mais qui seront extrêmement dangereux à la session prochaine, si vous ne voulez pas vous arranger avec eux. Croyez bien, mon cher ami, que le moment est critique. Vous pouvez rester vingt ans où vous êtes, et porter la France au plus haut point de prospérité, ou vous pouvez tomber avant deux mois et nous replonger tous dans le chaos. Cela dépend absolument de vous et du parti que vous allez prendre. Je vous en conjure, au nom de Famitié et de ma fidélité politique, profitez de l'occasion qui se présente pour consolider votre ouvrage. Au restej'approuvefortque vous preniez le portefeuille des Affaires Etrangères, comme vous l'aviez, par intérim. Cela vous donne le temps de voir venir et d'arranger les affaires. Je dois vous dire aussi avec franchise qu'il y a tel ministre des Affaires Etrangères, que vous pourriez choisir, sous lequelje ne pourrais servir, et ma démission serait un grand mal en ce moment. Voilà, mon ami, une partie des mille choses que j'ai à vous dire. Nous nous reverrons; nous causerons. Soyezpersuadé au reste de cette vérité : c'est que mon sort politique est lié au vôtre et que je reste ou tombe avec vous. A vous pour la vie.

i< Chateaubriand. »

Page 1