PAR
Gabriel DEVÉRIA
professeur de Ghinoia à l'École des Langues Orientales vivantes
Théodule Devéria naquit en 1831. La maison que son père possédait, rue Notre-Dame-des-Champs, était enfouie dans des jardins : elle avait la tranquillité d'une retraite et la gaieté d'un nid. Rien n'était plus hospitalier, plus vivant et plus joyeux que cet intérieur d'art et de famille. Les frères Achille et Eugène Devéria, tous les deux peintres, le second élève du premier, jouissaient à cette époque d'une vogue presque européenne. Alfred et Paul de Musset, Mélanie Waldor, Charles Nodier et sa fille, Paul Fouché, Gustave Planche^ Charton, Edgar Quinet, Sainte-Beuve, les peintres Eugène Delacroix, Glaize, Louis Boulanger, Camille Roqueplan, Huet, Marin Lavigne, Chenavard, Amaury Duval, les sculpteurs Maindron et David d'Angers, Monpou, le compositeur aux rythmes alors nouveaux, comptaient parmi les hôtes ordinaires de la maison : c'était le centre du romantisme, le quartier général des jeunes poètes^ des jeunes artistes, des jeunes Frances, et Victor Hugo y trônait. Tel est
BXBL. ÉGYPT., T. IV. •
II NOTICE BIOGRAPHIQUE
le milieu dans lequel s'écoulèrent l'enfance et radolescence de Théodule Devéria. C'est là, chose inattendue, qu'il subit les premières influences qui devaient décider sa vocation. De don héréditaire pouvant faire prévoir en lui un philologue, nous n'en découvrons aucune trace dans le passé de ses ascendants paternels, voués depuis au moins deux siècles aux industries d'art, soit à Avignon, soit à Montpellier; du côté maternel, tous avaient été industriels ou soldats. Ce n'est donc pas la transmission atavique qui peut expliquer son goût pour l'étude des langues mortes.
Achille Devéria, son père, s'intéressait à tout ce que la nature, l'histoire, la fable ou la tradition d'où qu'elle vienne, peuvent apporter d'inspirations au talent de l'artiste. La variété de ses collections témoignait qu'aucune manifestation de l'art ne le laissait indifférent : des spécimens de tout ce qu'avaient produit le crayon, le pinceau, le ciseau ou le burin, y étaient méthodiquement recueillis, et les différentes branches des sciences naturelles y étaient abondamment représentées dans des séries soigneusement classées. L'ensemble formait comme un musée d'éléments pédagogiques qu'il pensait devoir servir un jour aux études de son fils : il croyait ainsi lui préparer les voies entre lesquelles il aurait à choisir, et son espoir ne fut pas trompé. Achille Devéria avait une théorie particulière sur l'enseignement du dessin : il voulait qu'en dessinant, on apprît en même temps ce que l'histoire de l'art peut fournir pour l'appréciation immédiate des différents styles propres à chaque âge et à chaque contrée. Le commençant devait s essayer d'abord à la reproduction des manifestations les plus primitives et les plus sobres, celles dont le rendu n'exige rien de plus que le seul emploi
NOTICE BIOGRAPHIQUE III
de la ligne. Il empruntait donc ses premiers modèles aux bas-reliefs égyptiens, à la sculpture indoue, à la peinture chinoise, voire môme à Tart mexicain. De là on passait au grec de Phidias par les styles éginétiques et étrusques. On grandissait ensuite les profils de quelques belles têtes de médailles de Syracuse; puis venaient les exemples magnifiques que donne l'âge des Romains dont la décadence, par ses combinaisons avec Tart grec, amène l'art byzantin; on abordait ensuite les époques carlovingiennes, gothiques et celles qui précèdent la Renaissance \
Dès sa plus tendre jeunesse, Théodule Devéria s'exerçant au dessin sous les yeux de son père, se trouva donc en face de bas-reliefs égyptiens aux cartouches compliqués, aux symboles indéchiffrés, sortes de rébus mystérieux et presque inquiétants pour son jeune esprit d'autant plus avide de percer de telles ténèbres, qu'aux nombreux pourquoi de l'enfant on répondait qu'en France personne n'était plus là pour faire la lumière: ChampoUion, mort en 1832, n'avait pas laissé d'élèves, et Lepsius, en Allemagne, était plus attentif à l'archéologie pharaonique qu'aux choses de la lecture. D'autre part, Prisse d'Avenues, au retour de son voyage d'Egypte en 1843, était venu demander son portrait à Achille Devéria. Tout en posant demi-couché et revêtu d'un costume oriental, il entretenait le peintre de l'inutilité des essais tentés jusqu'alors pour reproduire en plâtre les estampages sur papier qu'il avait exécutés dans la vallée du Nil. Achille Devéria, attentif à ce problème qui se liait si étroitement à une question d'art, en trouva la première solution pratique, et c'est grâce à ses procédés que les empreintes rapportées