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CHAPITRE IV

Premières mesures prises dans le ministère

DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES PAR M, d'AR- GENSON.

On ne peut dire ce qui avoit le plus nui aux intérêts de la France, ou • l'absence de M. Amelot, congédié dès le mois d'avril i-jj 44, et la vacance de ce ministère durant dix-sept mois , ou les sept années qu'avoit duré l'administration de M. Amelot, sous la direction secrète, mais absolue, de M. 4c Maurepas. M. Amelot, plus petit encore d'esprit que de corps , quoiqu'il fût nain , ne possédoit pour toute faculté de l'âme que la conception. C'eût été un savant du premier ordre , un critique érudit , s'il se fût borné à la culture des belles-lettres ; il rendoit avec beaucoup de clarté, quoique bègue, les idées des autres, et n'en avoit pas une à lui. On n'a jamais vu d'esprit si stérile, ni de magasin de mé-

moire aussi abondant en petites particularités de tout genre. Lors de son choix, on se trompoit généralement sur son compte. On l'accusoit d'ignorance dans les affaires de son ministère ; mais il se trouva du savoir de reste quelques mois après son installation. On se rejetoit sur son bégayement ; mais il s'énonçoit suffisamment , étoit bon rapporteur et mauvais juge. C'étoit véritablement une table rase , sur laquelle les idées des autres se plaçoient sans prendre racine et sans germer. On s'est donné le plaisir de lui entendre répéter, mot pour mot , comme de son propre fonds , ce que les autres lui avoient allégué quelques jours auparavant. Un tel homme étoit facile à gouverner. M. de Maurepas l'avoit fait agréer par le cardinal avec beaucoup de finesse. Son protecteur étoit devenu son oracle. Toute décision , toute dépêche , tout plan venoit de lui. Ils avoient fait pratiquer une porte secrète dans le mur mitoyen de leurs cabinets , par où tout se consultoit. Et cette direction étoit volage et capricieuse, comme celui qui en étoit l'inspirateur. ' Nulle suite n'avoit donc présidé à nos négociations depuis la- disgrâce de M. Chauvelin. Le cardinal de Fleury, ajoutant la décrépitude à la médiocrité, avoit formé ce qu'on nommoit le comité : c'étoit l'assemblée des ministres dans le cabinet de Son Éminence. Les affaires communes de leurs départemens s'y traitoient sous les yeux du vieux ministre, qui ne disoit mot et laissoit faire. Les affaires étrangères, comme les plus capitales , y occupoient davantage , et le secrétaire d'État de ce département n'y faisoit guère que les fonctions de greffier. Pour résister à l'in-

fluence d'un cohue, il faut de bons poumons, un geste imposant, de l'importance, de la présomption et beaucoup de hardiesse, plus encore que de la raison et de l'expérience. M. Amelot ni M. d'Argenson ne purent donc jamais l'emporter dans ces réunions.

La mort du cardinal donna entrée au conseil au maréchal de Noailles ; il y fut introduit par la duchesse de Châteauroux et par M. de Richelieu,

3ui ne tardèrent pas à s'en repentir. Il étonna , ans le comité , par la pétulance de ses discours. Il ne douta de rien , s'empara de tout , introduisit une variation de principes , de mesures journalières , une pusillanimité de moyens , qui régnoient à peine sous Henri III. Le pauvre M. Amelot n'osoh parler, tout se faisoit sans lui. Ainsi l'on anéantit bientôt son peu de mérite aux yeux du maître , et il devint encore plus craintif dans son travail avec le roi. Il prévit une prompte disgrâce, et M., de Maurepas, pour tout remède à cette menace , lui prescrivit la plus humble complaisance.

M. de Rothembourg arriva de Berlin pour traiter ici secrètement la nouvelle alliance avec le roi de Prusse. Il conféra secrètement avec madame de Châteauroux et M. de Richelieu. Ce dernier avoit pour principale passion de faire chasser M. de Maurepas. Il disoit que c'étoit toujours lui crever un œil que de faire chasser M. Amelot. On engagea M. de Rothembourg à demander cette condition comme nécessaire à la conservation du traité avec le roi de Prusse; et cela s'exécuta deux jours avant le départ du roi pour l'armée. M. de Richelieu, se voyant favori et conseil

unique de la favorite, qu'il çouvernoit absolument, visoit au premier ministère; il avoit cru s'y frayer un chemin en plaçant le maréchal de Noailles au conseil. Il vouloit anéantir le crédit des secrétaires d'État. Il avoit aussi conçu une grande idée du sieur du Theil, l'un des premiers commis des affaires étrangères ; mais il ne fut pas longtemps sans reconnoître combien ce vieux commis étoit de peu de ressources. Le roi a dit plusieurs fois à M. d'Argenson qu'il ne connoissoit pas d'homme plus lourd. Cependant Sa Majesté n'eut pas d'autre secrétaire d'État pendant les sept mois que dura la campagne de 1 744.

Aussi rien ne se fit, rien ne s'expédia , durant ce temps. Les ministres étrangers ne savoient à qui s'adresser. Les nôtres ne recevoient que des dépêches de quatre lignes, fort sèches et fort disgracieuses, telles que les commis les savent dresser, quand on leur en laisse la disposition. Le maréchal clabaudoit au conseil à son ordinaire, et ne concluoit rien. Chavigny et Saint- Séverin le gouvernoient , et lui dictoient le peu

au'il fit. Le premier s'empara de la négociation e Francfort ; il stipula , en faveur de la maison de Bavière , les avantages qui pouvoient le recommander lui-même, car il comptoit être fait secrétaire d'État au retour du roi à Paris.

Pour M. de Sainî-Séverin , il vouloit retourner en ambassade , et en tirer grand parti pour sa fortune et pour son rang. M. de Noailles avoit inspiré au roi une haute opinion de cet Italien ; il falloit lui trouver incessamment une place. Justement , le comte de Bruhl fit faire quelques plaintes de M. Desalleurs, envoyé de France en

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Saxe et en Pologne; on saisit cette occasion pour le rappeler sur-le-champ. Les affaires en souffrirent beaucoup. Desalleurs avoït épousé une fille du prince Lubomirski, ce qui lui eût donné un grand crédit en Pologne pour nous y bien servir. C'est justement ce que craignoit le comte de Bruhl. Dès qu'il sut son rappel , il négligea tout et revint en France le plus tôt qu'il put. Un secrétaire qu'il laissa ne vit rien , ne put rien , ne manda rien en France de ce qui se passoit. Tout se tramoit dans cette cour contre nous et pour nos ennemis. Les Autrichiens et les Anglois saisirent ce moment pour s'emparer entièrement des Saxons. On y signa, le 8 janvier 1745, le traité de Varsovie. M. de Saint-Séverin arriva justement pour voir signer ce traité à sa barbe. Il ne fut pas seulement admis à la première audience. Il se fit chercher une querelle de cérémonial. Il prétendit avoir rompu par ses trames secrètes la diète de Pologne de novembre 1745. On sait pourtant que toutes ces diètes se rompent d'elles-mêmes. Il excelle à se vanter de ce qu'il n'a pas fait, et à s'attribuer l'ouvrage des autres. C'est ce qui a fait sa première réputation en Suède , où il recueillit en quinze jours le fruit des travaux de l'ambassade de M. de Castéja.

Dans le même temps arriva la disgrâce de M. de la Chétardie en Russie. On l'arrêta comme un criminel , on enleva ses papiers , on le dépouilla des ordres de Russie et des présens dont la czarine l'avoit accablé. Le roi de France, très-mal conseillé, reçut cet affront avec honnêteté et douceur. On accrédita à sa place le sieur Daillon , ci-devant secrétaire , par la seule

raison qu'ayant eu une querelle d'éclat avec M. de la Chéîardie, il devoit être plus agréable au chancelier Bestucheff, qui gouvernoit alors la Russie.

A Cologne, le comte de Sade, notre envoyé, s'étoit brouillé avec l'Électeur. Il avoit d'abord été fort avant dans ses bonnes grâces, mais il en avoit abusé. M. de Sade demanda permission de venir faire un tour en France, ce qui lui fut accordé. Il prit un congé définitif de l'Électeur, lui remit ses présens , et cacha soigneusement cette cérémonie , pour laisser cours à ses appointemens. Il fut représenté à Bonn par un nommé Beaumeîz, son secrétaire, vile créature qui se vendit à tous ceux qui lui voulurent donner quelque argent, et qui finit par des friponneries insignes qui l'ont fait mourir en prison. Pendant ce temps, les Anglois conclurent un traité de subsides avec l'Électeur de Cologne, qui se montra par là le plus grand ennemi de l'Empereur, son frère. Il eût livré à ses ennemis toutes les troupes qu'on pouvoit lever dans ses États , il eût voté contre son frère dans les diètes, si M. d'Argenson n'étoit parvenu adroitement à le ramener.

Voilà un échantillon de la direction des affaires étrangères durant les sept mois que ce ministère demeura vacant.

Le général Schmettau fut envoyé près du roi pendant qu'il étoit malade à Metz. C'éloit pour observer et contredire , de la part du roi de Prusse , toutes nos opérations militaires. On eût dit que c'étoit le roi de Prusse lui-même, aux égards avec lesquels on le traita durant les trois premiers mois. Mais quand son maître eut évacué la Bohême , on le considéra moins qu'un solliciteur

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de procès. La reine de Hongrie intercepta quelques-unes de ses dépêches , où il disoit grand mal des messieurs du conseil. Cela lui mit à dos tous les partisans du ministère , c'est-à-dire tous ceux qui ont besoin de fortune et qui craignent la disgrâce. Mais on ne prit pas garde que le roi de Prusse pouvoit se tourner contre nous, et n'en consolider que mieux ses conquêtes , sauf à reprendre ensuite notre alliance quand la paix eût été faite , puisque les sentimens des princes sont à l'enchère de leurs intérêts. Le roi de Prusse avoit un traité avec nous (de juin 1 744) pour conquérir et dépouiller la reine de Hongrie. Nous devions garder une partie de nos conquêtes dans les Pays-Bas. Mais le roi de Prusse , ayant été chassé de la Bohême avec humiliation, écrivit au roi une lettre à laquelle étoit joint un long mémoire. Il y confessoit ses fautes, assuroit qu'/7 voulait se corriger de faire des pointes , et véritablement il s'en corrigea depuis. Il nous conseilloit d'en faire de même, de travailler promptement à la paix sur le pied où en étoient les affaires , et de renoncer au désir de nouvelles conquêtes. Ainsi il nous dégageoit de l'article de son traité qui les stipuloit. Il y renonçoit pour lui-même , se contentant de la Silésie , qu'il promettoit de bien défendre, comme il fit.

Le roi de Danemarck étoit dans des dispositions fort douteuses à notre égard , et nos ennemis comptoient publiquement douze mille cavaliers danois parmi leurs troupes, durant la campagne suivante.

La Suède gémissoit, ainsi que la Pologne, sous la tyrannie de la Russie. Nos partisans en Suède

et en Pologne cherchoient seulement à nous tirer le plus d'argent qu'ils pouvoient, sous prétexte d'être recherchés au même prix par les Anglois. Mais c'étoit pour nourrir leur luxe , et ne prendre aucun parti décisif.

Les HoUandois ne sont jamais entrés dans cette guerre qu'à contre cœur ; la nécessité seule les a portés à soutenir la maison d'Autriche, depuis que la France et l'Espagne, réunies dans la même maison , peuvent , en s'accordant bien , attenter à leur liberté , à leur commerce et à leur religion. Voilà du moins ce que leurs chefs , corrompus par l'Angleterre , prêchent aux peuples déjà animés contre nous par leurs passions ; et nous servons merveilleusement, par notre imprudence, les artifices de l'Angleterre.

L'Angleterre n'étoit pas moins lasse de la guerre. Le conseil et toute la cour britannique firent chasser du ministère milord Cartereî, comte de Granville, grand boute-feu, ennemi implacable de la France. Cela arriva en décembre 1744. Rien ne sembloit nous acheminer davantage vers la paix. Mais il ne falloit pas irriter les puissances maritimes ; on fit justement le contraire par l'attaque sérieuse des Pays-Bas. On ne nous accordera jamais la paix à force d'injures et d'insultes ; nous ne passons déjà que pour trop entreprenans et pour trop puissans.

M. d'Argenson proposoit donc au roi, pour véritable moyen de paix, une heureuse et prévoyante défensive de toutes parts, une vigoureuse résistance qui fit perdre l'envie de nous entamer aux plus furieux de nos ennemis, pour faire triompher l'opinion des pacifiques dans les

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cours étrangères. Tel fut son système en prenant le timon des affaires , et il n'en suivit point d'autre , s'accommodant toujours aux différens événemens. Le cardinal de Fleary l'y eût bien secondé , si ce ministre eût été employé plus tôt ; et M. d'Argenson regretta plusieurs fois la mort du cardinal , quoiqu'il eût été mis très-mal avec lui durant les dernières années de sa vie. Mais depuis que le roi gouvernait, disoit-on, par luimême, Sa Majesté n'écoutoit avec plaisir que ceux qui avoient intérêt à s'avancer par la guerre. Louis XV est plus hasardeux qu'on ne croit. Il place son honneur à ne point démordre de ce qu'il a une fois entrepris. Il dit souvent ce mot dans ses conseils : Qui ne hasarde rien n'a rien. Il se défie de ceux qui, pour lui répondre par une maxime triviale , lui font entendre : Que les plus courtes folies sont les meilleures. Il s'ennuie des raisonnemens ; il écoute les sophismes courts et déguisés en propos de sagesse et d'honneur.

M. d'Argenson voyoit souvent à Paris M. de Torcy, ancien ministre du feu roi. Sa Majesté lui avoit permis de confier èiM. de Torcy les affaires les plus secrètes de l'État, de le consulter autant qu'il le jugeroità propos. Quand M. d'Argenson le citoit au roi , son avis avoit beaucoup de poids, Sa Majesté n'aimant rien tant que de suivre l'esprit et les usages de Louis XIV. M. de Torcy répétoit souvent qu'il attribuoit les fautes et les disgrâces arrivées de son temps principalement au peu de crédit qu'avoit eu le ministre des affaires étrangères. Les autres départemens avoient toujours été plus écoutés que le sien.

M. de Louvois pour la guerre et le département des bâtimens , enfin les jésuites , qui poussoient à l'entière expulsion des calvinistes et jansénistes, l'emportèrent successivement dans la volonté de Louis XIV, et tout y céda. Ce prince n'aimoit pas à se livrer tête à tète à des raisonnemens politiques. Le travail avec le ministre qui en étoit chargé étoit toujours fort abrégé , et l'on envoyoit au conseil les plans et les idées de cette direction. Là les autres ministres l'emportoient aisément sur lui , et il n'avoit qu'à obéir.

M. d'Argenson proposa un jour au roi d'appeler en son conseil M . de Torcy, comme un personnage fort considéré parmi les étrangers, et dont le seul nom mettroit les affaires en crédit. Sa Majesté répondit avec l'ancienne prévention qu'on lui avoit inspirée dès sa jeunesse, qu'il étoit frère du chef des jansénistes (l'évêque de Montpellier) et qu'il l' étoit un peu lui-même.

Le premier système de M. d'Argenson pour parvenir à une prompte paix, et même le seul que ce ministre ait suivi , étoit fondé sur ce raisonnement : Nous avons voulu ruiner la maison d'Autriche; nous n'avons pas profité du temps où l'on n'étoit pas en garde contre nos forces. On prétend aujourd'hui en Europe nous entamer et nous abaisser, pour nous mettre hors d'état de tenter désormais de pareilles entreprises. Toute l'Europe conjurée contre nous peut nous mener loin à la longue. Prenons les choses au pire, pour ne nous point tromper; cjue la paix telle quelle devienne donc notre principal objet. Nous l'aurons indubitablement en nous

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défendant bien , et n'offensant personne sur nouveaux frais. Augmentons nos forces, diminuons les injures; faisons en sorte que nos ennemis nous reconnoissent redoutables à la défense, sages et justes à l'attaque, qu'ils entrevoient le calme , qu'ils le désirent eux-mêmes , que leurs peuples sentent mieux par là le mal de leurs dé-

!)enses. Il en résultera ce qu'on appelle jin par asse guerre. On s'accoutumera à cette idée de repos , et l'indolence s'en suivra nécessairement parmi nos ennemis. On en viendra à une sorte à' armistice de fait, qui en amènera un formel et de droit. Gardons bien ce que nous tenons; nous avons conquis de quoi faire bien des arrangemens honorables à la paix générale.

Certes une paix prompte nous eût été assurée dès le commencement du ministère de M. d'Argenson, si l'on eût suivi entièrement ses conseils. L'année suivante (1746), ces principes furent adoptés au sujet des affaires d'Allemagne. Nous ne fîmes aucun mal, aucune menace à l'empire, et au grand étonnement de tout le monde il en résulta (sans traité) une neutralité complète; elle dura et se fortifia de plus en plus, malgré les menaces et la rage de la cour de Vienne.

Au premier conseil d'État où assista M. d'Argenson, le roi tint à ce ministre un discours sur l'autorité qu'il lui confioit. Il déclara que désormais les ministres étrangers ne dévoient plus conférer qu'avec lui seul , et qu'il ne falloit plus en agir sur cela comme par le passé. Véritablement Sa Majesté lui montra toute sorte de confiance pour ce qui concemoit sa charge ; mais la connexité que les autres départemens

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avoient avec le sien y apportoit souvent des limites.

Pendant les deux campagnes que M. d'Argenson et son frère firent avec le roi (i 745 et 1 746), ils jouèrent réellement le rôle de premiers ministres. A la première, le maréchal de Noailles étoit en tiers ; mais à la seconde il étoit en Espagne, et MM. d'Argenson composoient tout le conseil du roi.

M . le Chancelier s'adressoit de préférence au ministre des affaires étrangères pour demander au roi des décisions ou des éclaircissemens sur des articles qu'il n'avoit pas suffisamment entendus dans les apostilles de la main de Sa Majesté. J'ai vu plusieurs lettres de ce premier magistrat au sujet de cette correspondance.

M. d'Argenson commença par demander au roi des éclaircissemens sur (feux points fondamentaux de ses travaux : l'un, s'il étoit vrai, comme quantité de courtisans le lui avoient assuré , que le roi eût une prédilection passionnée pour l'Espagne, qui alloit jusqu'à faire courir risque de disgrâce à quiconque diroit la vérité et serviroit bien l'État en offensant la cour de Madrid. Sa Majesté l'assura qu'elle étoit incapable de ces sortes d'entètemens , qu'elle savoit combien la reine d'Espagne étoit déraisonnable , et de quel dégré d'utilité ou d'incommodité nous pouvoit être l'Espagne. Sa Majesté ajouta qu'elle n'avoit signé que malgré elle le traité de Fontainebleau de l'année 1 743 ; qu'on nous y engageoit à des conquêtes impossibles en faveur de l'Espagne; mais que pour la persuader on lui avoit répété sans cesse qu'elle alloit rester sans alliés, qu'elle ne pou-

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voit s'acquérir que l'Espagne seule à ce titre, et qu'il falloit se l'attacher à quelque prix que ce fût.

M. d'Argenson assura bien le roi que, tant que Philippe V vivroit et que sa femme gouverneroit, il seroit impossible de conclure la paix générale de concert avec l'Espagne , parce que dans cette cour on ne proportionnoit jamais les moyens avec la fin , qu'on n'y songeoit qu'à ses propres intérêts, grossièrement, durement, sans égard pour ceux des autres , que tout y cheminoit par des conseils d'orgueil, d'avidité, de vengeance; qu'il falloit se résoudre secrètement à traiter de la paix sans cet allié, mais que, faisant ses affaires du mieux qu'on pourroit, avec des intentions pures, on ne feroit part des conditions à l'Espagne qu'après leur conclusion bien assurée, quelque chose qu'elle pût dire ou faire.

M. d'Argenson demanda en second lieu à Sa Majesté si elle vouloit la paix promptement et avec quel degré d'impatience. Il proposa même au roi d'y réfléchir davantage, et de lui donner par écrit des instructions dont il n'eût pas à s'écarter. Le roi écrivit, en effet, plusieurs lettres où il témoignoit à son ministre une confiance sans réserve, qui dura depuis au même degré jusqu'au moment de sa disgrâce. Le dessein de M. d'Argenson paroissoit être d'exercer le roi à travailler par lui-même aux affaires, et l'on peut dire qu'aucun de ses ministres n'y est parvenu mieux que lui. Les étrangers même s'en aperçurent. Quand le sieur de Champeaux revint de Turin , à Ta fin de 1 74 5 , pour rendre compte de sa négociation, il eut une conférence d'une heure et demie avec le roi à Choisy. Il fut extrê- III. 2

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mement surpris d'entendre le roi parler d'affaires avec intelligence, finesse et activité. Le sieur de Champeaux reconnut que M. d'Argenson n'y mettoit qu'un art heureux et innocent , présentant à propos les points de discussion , les commentant, puis se retirant, pour ainsi dire, pour laisser penser et exprimer au prince tout ce qu'il avoit sur le cœur. Louis XV a l'esprit bon et juste, il ne s'agit que de le mettre en mouvement , et de lui retrancher à la fois la flatterie et la censure. Telle étoit la véritable passion du ministre, de faire ressortir en toutes choses les bonnes qualités du roi , de faire rouler sur lui le travail, de lui en attribuer tout l'honneur. On a accusé le cardinal de Fleuri d'avoir pratiqué tout le contraire, et la plupart aes collègues de M. d'Argenson ne cherchoient visiblement qu'à augmenter les foibles du monarque , pour en profiter.

La première lettre que le roi écrivit à son ministre sur ses idées pour la paix étoit ainsi conçue :

23 décembre 1744.

«Je vous envoie mon ultimatum pour la paix. » Ne disons point que nous voulons la paix, «mais désirons-la comme le plus grand bien, » pourvu qu'elle puisse durer longtemps. Atten- » dons ce qu'on nous dira , et ne négocions rien » sur cela présentement avec nos alliés. Le roi » de Prusse ne veut plus rien de nouveau pour »lui, et pour les deux autres' il faudra bien » qu'ils en passent parce que nous voudrons pour )) leur bien. Si l'on nous prise aujourd'hui , c'est

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