I. Le jo novembre 17 jo
plus rien à espérer pour la vie du maréchal , le malade lui a dit seulement : « Mon ami , voilà la fin d'un beau rêve ! »
10 décembre 1750. — Mon frère a mal joué le deuil qu'il devoit mener, au moins en apparence, de la perte du maréchal de Saxe. Il en a laissé percer son contentement.
— On craint que la nouvelle loi sur la noblesse militaire ne devienne sujette à de grands abus. Il y aura bientôt autant de nobles que d'habitans. Un gros fermier placera son fils au service comme officier, et mettra sous son nom les biens fonds qu'il aura. Avec un certificat', le voilà exempt. Les bureaux de la guerre feront autant et plus de nobles que s'ils avoient à disposer de tous les collèges de secrétaires du roi. On prétend voir en ceci une preuve que les ministres de la guerre et de la finance ne sont pas aussi mal ensemble qu'on le croit généralement. Autrement le contrôleur général n'auroit pas manqué de s'opposer à cette loi de nouvelle et multipliée noblesse.
— On dit dans le public le bon mot suivant, que l'on a trouvé à la cour de l'excès dans le caractère des candidats proposés à la succession de M. d'Aguesseau :
L'un est trop 5Ûr ("trop aigre), M. Pelletier; Vautre trop pur, M . Gilbert de Voisins ; un autre trop mûr, M . Joly de Fleury, qui a quatre-vingts ans ;, enfin le dernier trop dur, qui est M. de Machault.
I . Ce certificat se rapporte aux années de service , infirmités ou blessures, exigées, avec la croix de Saint-Louis, pour l'obtention de la noblesse.
6 décembre 1750. — On parle de donner à la marquise de Pompadour le domaine de Meudon par échange. Ainsi, M. le Dauphin ne pourroit avoir Meudon pour maison de campagne , comme l'a eu le Dauphin fils de Louis XIV. Cela arrivant , Meudon seroit plus souvent occupé par le roi que Versailles, et Bellevue seroit le séjour de la favorite. Le roi passeroit quatre jours par semaine à ces deux maisons et trois à Versailles; ce qui iroit, dit-on, à l'épargne.
Mon frère se trouve toujours le plus favorisé des ministres. Il est le seul qui ait été admis à coucher à Bellevue, aux deux voyages que le roi vient d'y faire. Bellevue est trop sujet aux vents, exposé sur une hauteur précisément au nord-ouest. Le roi commence à s'y déplaire , et n'ira pas d'ici au 10 janvier.
— La Gazette de France dit que c'est le 27 novembre que les sceaux ont été remis par M M . d'Aguesseau en dépôt chez M. de Saint-Florentin , et que M. le chancelier a prié le roi de le dispenser de continuer son service. — Dans le même papier, grand éloge du maréchal de Saxe, mort le 30 novembre. lïy est dit faussement qu'il étoit chevalier des ordres du roi , ce qui ne se pouvoit pas, puisqu'il étoit protestant. On l'y qualifie aussi duc de Courlande , ce qui nous attirera des reproches des cours de Pétersbour^ et de Vienne ; car la Gazette de France fait foi comme autorisée par la cour.
1 1 décembre. — Enfin la nomination est faite d'avant-hier d'un chancelier de France. Le roi envoya hier M. de Saint-Florentin chez M. de Blanc-
mesnil , premier président de la cour des aides , pour lui annoncer qu'il étoit chancelier, et hier matin il a prêté serment entre les mains du roi. Le bruit est qu'il ne garde pas les sceaux et qu'il les donne à M. de Machault, qui n'en reste pas moins contrôleur général des finances.
M, de Blancmesnil est un bon magistrat, peu éclairé et de courtes lumières; gros ventre, grand appétit; très-ami des jésuites, dont ceci est l'ouvrage. Ainsi les jésuites deviennent plus puissans que jamais. M. de Blancmesnil ne s'est point fait d'ennemis dans les places qu'il a remplies, et s'est fait beaucoup d'amis tout rondement, étant rond lui même; mais il ne sauroit tarder à mourir de graisse ou d'apoplexie.
Quoique M. de Machault devienne plus grand seigneur que mon frère, qui l'a créé ce qu'il est, je vois encore bien des gens qui croient qu'il est plus dépendant et plus lié à mon frère que jamais. Ceux-là disent que leur prétendue brouilierie n'est que feinte ; mais ce seroit jouer gros jeu. En tout cas, la marquise n'est pas dans le secret; car elle se donne bien de la peine pour les réconcilier.
— M. le chancelier garde la direction de la librairie, et aura sous lui M. de Fresne, fils chéri du chancelier d'Aguesseau. Tout Paris est mécontent du partage de la chancellerie de France , de ces fonctions anticipées de M. de Machault, et de ce qu'il est si fortement récompensé, tandis que le public et les grands ordres de l'État ont tant de sujets de mécontentement contre lui.
— Mon frère affecte plus que jamais sa brouil-
lerie avec M. de Machault. L'un de ses amis se plaignoit de ce qu'on ait pris le moment de son absence de Paris pour déclarer cette nomination. Il paroit fort attristé, aussi bien que sa famille et ses amis. Le bruit est grand qu'il est question de le faire duc. Seulement la question est de savoir s'il restera secrétaire d'État, ou s'il se retirera de cette place pour être seulement ministre au conseil et faire passer sa charge à mon fils.
i6 décembre 1750. — On m'assure que la lenteur du roi à se décider sur la chancellerie et le dépôt des sceaux provient de la résistance qu'y faisoit Sa Majesté : car la marquise lui a fait donner les sceaux malgré lui au contrôleur général Machault; elle a emporté cette grâce par opiniâtreté. M. de Machault, qui étoit arrivé au ministère malgré elle , est aujourd'hui sa créature, et brouillé à couteaux tirés avec mon frère, son premier protecteur, du moins à ce qu'on publie. Elle a pour elle MM. de Puysieux, de Saint-Séverin, Rouillé, de Saint-Florentin, les frères Paris, M. le chancelier, etc. Il ne lui manque plus que le ministère de la guerre et Paris , et c'est à quoi elle travaille.
Cependant il ne faut rien croire du bruit que mon frère va avoir sa retraite et être fait duc. Cette dame et maîtresse au pied de la lettre conduit tout , conduit le roi sur toutes choses , et rien ne peut lui résister. Elle emporte par vivacité ce qu'elle ne peut obtenir par persuasion.
Cependant S. M. prend encore quelquefois conseil de mon frère ; c'est la seule contrainte
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qu'elle éprouve encore; elle ne s'y soumettra pas longtemps.
Elle amuse le roi par des voyages et divers plaisirs qu'elle lui procure. Elle prévoit à chaque instant l'ennui qui va prendre le monarque, et de cette habitude résulte un grand pouvoir , bien plus que de celui de l'amour. La surintendance des amusemens et de leur variété lui donne celle du royaume , telle qu'on ne l'a jamais vue à aucune favorite. Cependant le roi le sait, le voit, et peut la renvoyer d'un instant à l'autre. Cette résistance de mon frère le rend agréable au public, qui le regarde comme son seul protecteur.
La marquise a dit en faveur de M. de Machaulî qu'il avoit entrepris la plus grande chose , le plus grand coup d'État en faveur de l'autorité royale et du bonheur des peuples , que c'étoit de faire payer les impôts au clergé comme au reste des sujets ; qu'ensuite, ce coup d'État exécuté, on pourroit soulager les sujets comme du temps de M. de Sully ; que, pour réduire ce corps mutin , il falloit ne pas décréditer l'auteur de ce projet, mais au contraire l'accréditer, en lui confiant les sceaux de France. Et comme il avoit demandé d'être fait chancelier, on a cru faire peu pour lui en ne le faisant que garde des sceaux , cette charge lui donnant tout pouvoir pour rendre contre le clergé les édits, déclarations et arrêts nécessaires. Pour signe de ce succès on a cité les Etats de Bretagne ; mais l'on a vu qu'il n'y a qu'illusions en tout ceci , et que l'affaire se passe d'une manière si douteuse que le feu est toujours caché sous la cendre.
On vient de donner un nouvel arrêt qui dé-
iruit entièrement le privilège du prétendu royaume d'Yvetot, en Normandie, et rend cette principauté de la nature de toutes les autres terres du royaume. Cela donne un nouveau ridicule au ministre de la finance, qui veut, dit-on, renverser tous les privilèges.
J'en reviens à la marquise. On assure de tous les côtés les mieux instruits qu'il n'existe presque plus aucun plaisir d'amour entre elle et son royal amant. Aussi comptons que l'amour n'est plus le nœud de l'ascendant qu'elle a sur lui. Restent seulement :
1 . L'habitude, qui peut beaucoup, à la vérité, chez les hommes doux et d'honneur comme est le roi.
2. La surintendance de ses amusemens et l'attention soigneuse de prévenir ses momens d'ennui : opération négative plutôt que positive, c'est-à-dire diminuant le mal plutôt qu'elle ne produit le bien.
3. La confiance, l'usage de soulager son cœur et son esprit avec cette dame , et c'est par là qu'elle est parvenue à gouverner les affaires de l'État.
Mais contre ces trois articles peuvent militer :
1 . L'avilissement de cet amour, qui chagrine fort les peuples et la cour.
2. Le peu d'amour qu'il éprouve pour cette maîtresse , le peu de plaisirs des sens qu'elle lui procure ; le tempérament fort diminué et tombé presque à rien cnez le roi.
3. Le mauvais état des affaires , tant du dehors que du dedans.
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4. Enfin une nouvelle maîtresse plus convenable et de plus de dignité , de nouveaux amusemens, un ami de cœur auquel le roi confieroit ses peines , ses embarras et ses desseins ; en un mot un ami au lieu d'une amie pour les affaires feroit de Louis XV un Henri IV.
Cependant mon frère et ceux de sa confidence se regardent aujourd'hui comme dans la disgrâce. Il affecte, dit-on, la tranquillité au dehors; mais au dedans de la maison tout est dans la tristesse. Nous verrons ce qui en sera d'ici une quinzaine de jours.
Samedi, 19 décembre 1750. — Je suis allé à la cour, et j'y ai appris ceci :
On ne sauroit douter de la haine qui existe entre le garde des sceaux et mon frère. En voici la preuve démonstrative : Madame la comtesse de Saint-Florentin^ , maîtresse déclarée du ministre de la finance , et grande amie de la reine , déclame beaucoup contre mon frère ; on traite de minuties tous les établissemens qu'il propose, son conseil d'inspection où l'on délibère si un ardillon sera à gauche ou à droite. Dans le cabinet du roi, quand M. de Macliault et mon frère se trouvent ensemble , ils se tiennent aux deux bouts de la chambre et ne se parlent plus. La première fois que M. de M achault pnt place au conseil comme garde des sceaux , le roi dit à mon frère avec quelque dureté : « Monsieur, il faut
I . Madame de Saint-Florentin étoit une Allemande, Amélie-Ernestine, comtesse de Platen, parente du roi d'Angleterre. Il l'avoit épousée en 1724, et n'avoit point d'enfans.
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maintenant reculer d'un cran.» Cela fut interprété comme un commencement de disgrâce. L'on prétend que la reine perdra mon frère par sa grande indiscrétion. Elle a ainsi perdu , ait-on, M. le duc de Cliaîillon et M. de Maurepas. Elle redit tout ce qu'on lui dit. Les conversations avec la reine sont fort dangereuses. La reine se pique de n'avoir absolument ni esprit ni sentiment. Elle répète perpétuellement qu'elle a un bon cœur, et le fait est qu'elle n'aime rien : elle dit en cela les choses les plus ridicules et avec le plus d'aflfectation. Elle réprimande ses enfans sur des minuties, comme d'être arrivés trop tard de quelques minutes, et tourne en tolérance et mauvaises plaisanteries les choses les plus essentielles. Quand elle réprimande ses filles, celles-ci ont pour habitude de dire qu'elles ont des vapeurs, et la reine rit de cette réponse banale. Amsi elles se moquent ouvertement de leur mère , sans que celle-ci s'en offense. Il est à craindre que les enfans de France ne contractent une mauvaise santé, surtout M. le Dauphin , dont la vie est si précieuse. Il devient d'une grosseur et d'une épaisseur monstrueuses. Mesdames de France ont toujours dans leur armoire des jambons, des mortadelles, des daubes, du vin d'Espagne. Elles s'enferment continuellement pour en manger et à toute heure.
— Mon frère a une grande jalousie de ce que le roi a envoyé M . de Machault à M . le Dauphin pour l'instruire des principes du Conseil des dépêches, la veille de l'installation de ce prince audit conseil, et non lui, qui est doyen des secrétaires d'État : car il s'agit à ce conseil d'affaires
de départemens et de secrétaires d'État plutôt que de finances. Il a regardé cela comme un signe de défaveur.
Le public a été très-mécontent de la manière dont M. de Machault tint son audience jeudi dernier. Tout Paris y vint. Il reçut ces hommages avec une hauteur, une arrogance, un laconisme, qui ont indigné tout le monde.
— On veut établir dans l'île des Cygnes un grand bâtiment pour y loger un régiment de cinq cents gentilhommes, auxquels on apprendra tous les exercices militaires, pour les rendre capables de servir. A leur sortie ils auront chacun 1000 écus et 500 livres de pension. C'est Duvernay qui en entreprend les moyens de finance. On augmentera l'impôt sur les cartes à jouer et les autres impôts , ce qui va faire crier plus que jamais.
On crée cet établissement pour les hommes à l'imitation de ce que Saint-Cyr esl pour les filles. Cependant l'on sait que l'établissement de Saint- Cyra bien des inconvéniens. Il n'en sort que des bégueules , que l'on ne sauroit marier dans les campagnes et qui font enrager leurs maris. Pourquoi prendre tant de soin de cette noblesse, qui est la rouille des gouvernemens , les frelons de la ruche, qui mangent le miel sans l'avoir fabriqué ?
20 décembre 1750. — On dit sourdement dans Paris que le corps du clergé garde contre l'autorité royale une dernière proposition qui sera la plus forte que l'on ait avancée depuis longtemps. Quand il sera poussé à bout par l'auto-
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rite et par les armes , quand on aura refusé ses dernières remontrances , quand le ministère de la finance (conduit par l'abbé de Broglié) ' aura saisi le temporel des principales églises ; quand les peuples, mécontens de l'administration nnancière , seront prêts à se soulever, comme on l'a vu cet été ; quand leur mécontement sera encore accru par la continuation des impôts sous le faux prétexte de payer les dettes, tandis que l'on emprunte pour les augmenter, par la trop grande et trop injuste distribution des grâces , par les désordres de la cour, par l'excès d'autorité d'une favorite de bas lieu , par la dureté des recouvremens , par le dépérissement du commerce, par le peu de considération de notre couronne au dehors , ce qu'on lit de reste dans les gazettes étrangères, surtout par les entreprises audacieuses des Anglois contre nos colonies... toutes ces choses venues à leur point dans les opinions, qui régissent le monde, alors le clergé s'ameutera tout à coup pour disputer au roi l'autorité arbitraire de l'exaction des impôts , et demandera l'assemblée des États Généraux de la nation. Et pour lors nous autres particuliers n'aurons qu'à nous taire en paroles , écrits, et même gestes, sur une telle question, et laisser faire au clergé.
Le clergé dira donc : « Vous agitez la question » de droit rigoureux , si je suis tout à fait dépen- » dant ou tout à fait indépendant dans mes tri-
I . L'abbé de Broglie (Cturl«s-Maaricf ), dont il a déji été qnestkm, anden agent da clergé, étoit devenn l'enaetni de ce corps. U )oaa un assez grand rôle i diverses reprises , et mourut fort âgé, en 1766.
» buts. J'ai prouvé mon indépendance par ma » longue possession , par mes titres , par les tir>tres que vous m'avez donnés vous-mêmes. »Mon grand argument jusqu'ici a été que, mes » biens étant sacrés, étant donnés pour Dieu et pour )) son service , c'est pour ce motif respectable que » j'ai conservé le droit de m'assembler, et de » ne payer aucun impôt que sur la délibération » et l'autorité de mes assemblées, et que j'ai con- » serve cette prérogative tandis que les deux au- » très ordres de l'état l'ont perdue , noblesse et » tiers-état. Eh bien , moi clergé , je soutiens » que vous roi , vous n'avez pas le droit d'exiger » arbitrairement les tributs, et d'en disposer « comme vous faites sans l'intervention de la nation. » Ceci , je le soutiens , et pour moi et pour les » autres corps et ordres de la nation ; je démontre » votre usurpation et je requiers l'assemblée des » États-Généraux. »
• Certes, ce seroit là une grande hardiesse, et le ministère par son rejet y répondroit avec violence et sévérité. On diviseroit, on puniroit les membres. Mais que l'on considère cependant que ces coupables seroient les ministres du Seigneur, que les sentimens et opinions populaires seroient pour eux, que ces coupables, disant ceci devant la porte de leurs églises , seroient difficiles à arracher de leur saint asile, que l'on n'enlève point ainsi un pontife à son autel sans grande résistance du troupeau, et que le cardinal de Retz regrette de n'avoir point couché dans la sacristie de Notre-Dame , la nuit où l'on vint l'arrêter prisonnier.
Je me mets à la place des ministres, et je sup-
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pose que je fusse averti de ce mouvement et de ce nouvel argument. Les menées pour se concerter seroient découvertes. Peut-être certains prélats retenus par eux-mêmes ou par leurs familles, hésitant à cette démarche, découvriroient ce projet. Je crois que ce qu'il y auroit de mieux à faire seroit de convoquer au plus vite une assemblée du clergé, pour lui donner seulement à délibérer sur ses affaires particulières , sur le payement de ses dettes et la réformation de ses départemens, en connoissance de cause de ses revenus, sans lui rien demander pour le roi ni pour le trésor royal , parceque le roi a déjà pris en septembre dernier ce qui lui revient pour les cinq années commencées qui expireront en 1 7 5 5 . Dans cette nouvelle assemblée, il ne faudroit plus reparler de la grande question agitée, de la pleine autorité du trône sur les biens du clergé ; seulement lui recommander ses propres aff^aires. Mais, dira-t-on , ce seroit chanter la palinodie ! Non , car ce qu'on omet de dire n'est point détruit par l'omission et le silence. Il y auroit bien moyen de tourner ceci dans la harangue des commissaires. Le roi feroit dire au clergé qu'il le croit plus capable que personne d'arranger ses aff"aires, et le reste se conduiroit par négociations, afin de ne pas réveiller le chat qui dort. Autrement je crams aue ceci poussé à bout ne produise grand scandale, qu'il ne s'élève des nommes qui soutiennent la cause nationale sous couleur de la cléricale. Puis ces hommes deviendront grands et chers aux peuples , sans grand mérite ni génie à eux. Et qu'on ne dise point xju'il n'y a plus d'hommes. La statue est dans le
bloc de marbre. Les plus petits y deviendroient bons. Voyez combien il y a aujourd'hui d'écrivains instruits et philosophes. Le vent souffle d'Angleterre depuis quelques années sur ces matières-là. Ce sont des matières combustibles. Voyez dans quel style sont écrites les remontrances des parlemens et des états sur le vingtième. Ces procureurs généraux des parlemens, ces syndics d'État, tous ces gens là deviendront au besoin de grands hommes. Toute la nation prendroit feu; la noblesse se joindroit au clergé, puis le tiers-état. Et s'il en résultoit la nécessité d'assembler les États - Généraux du royaume pour régler les finances et les demandes d'argent pour la suite, ces États ne s'assembleroient pas en vain. Qu'on y prenne garde , tout ceci est fort sérieux.
Quod Deus avertat!
23 décembre 1750. — Si ce que l'on dit s'effectuoit, et que je revinsse au conseil comme ministre dirigeant mon fils , qui seroit secrétaire d^État titulaire, je me chargerois de cette direction de façon à n'y point paroître, mais à faire paroître mon élève en toutes choses. Peu m'importeroit de moi, pourvu que l'État allât bien. Mon fils est assez courtisan , et surtout assez sage , pour ménager ses coministres, en ne les heurtant pas trop directement. Je méditerois beaucoup dans mon cabinet l'abîme des affaires du dedans comme du dehors du royaume, et je me mettrois en état de donner mon avis sur toutes choses, aux autres ministres comme à mon fils , et au roi en particulier ; mais en ne
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procédant jamais qu'à coup sûr, et en évitant autant que possible ce reproche que j'essuyai une fois de Sa Majesté, aue j^étois outré.
Ainsi j'espère que l'on verroit partout ma direction sans apercevoir ma personne, et peutêtre encore pourrois-je faire quelque bien à notre pauvre état de France, ce que j'ai désiré si sincèrement toute ma vie, et ce que la Providence veuille m'accorder un jour! — Je ne serois brouillé avec personne, et j'aurois pour amis ceux qui m'estimeroient. Mon fils respecteroit en moi la supériorité de mes plans, de mes expédiens, de mes tournures de dépêches et d'instructions; il souhaiteroit la continuation de mon aide et de mon appui.
J'amasserois continuellement en des dossiers distincts des matériaux pour les instructions à donner aux diverses cours de l'Europe. Je lirois toutes les instructions depuis la paix des Pyrénées, et ferois travailler aux extraits historiques de toutes les négociations depuis ce temps-là. Certes il y auroit lieu à redresser dans la direction générale des affaires étrangères. Nous sommes humiliés, méprisés, et dénués d'alliés de toutes parts. A peine avons-nous conservé le roi de Prusse , qui est prêt à nous quitter. Les commis ne travaillent plus. Tout va à l'aventure. Nos ennemis gagnent pied , et nous attaquent chaque jour pour achever de nous humilier.
Ambassade de Suisse. (Extraits de lectures.) Deux volumes in-folio manuscrits de l'ambassade de mon fils en Suisse, ou sa correspondance et dépêches avec la cour, depuis son
arrivée à Soleure, juillet 1749, jusqu'en octobre 1750, oùii est de retour à Paris en congé. Mon fils est heureux dans ce qu'il entreprend, tout lui succède. Il a amené peu à peu le canton de Berne à désirer ce que nous désirions plus que lui , et gagner le canton de Berne , c'est gagner la moitié de la Suisse que vaut ce canton , et regagner les cantons protestans, que nous nous sommes si fort aliénés depuis soixante ans. Mais le canton de Zurich tiendra bon encore longtemps; il est le chef, mais le plus foible , desdits cantons protestans. Mon fils a de l'esprit, peu de génie, peu d'étendue. Il est patelin et prudent, adroit et allant droit à ses fins sans s'amuser à ce qui est inutile; nulle passion, ce qui produit naturellement sagesse. Avec cela il est heureux, ce qui est nécessaire en toutes affaires, publiques et particulières. A la fin du deuxième volume, il y a une instruction qu'il donne à son secrétaire Verthamonî, pour son absence , et que je trouve admirable de sagesse et de dignité. Il loue le mimistère dans ses dépêches, il approuve! Il sait donc réduire ses idées et les diminuer quand il faut. On est bien heureux de posséder cette souplesse, car il faut savoir plaire pour réussir.
Fis DU TOMl TROlSlèm.