IDEES DE DECAEIV SUR SAINT-DOMIX^GUE
ivpliquai-je, ce sera un grand malheur! Car vous aurez contre vous le ciel, la terre et les nègres. Et s'il faut (|ue vous fassiez la guerre dans l'intérieur, vous aurez les plus grandes difficultés à faire vivre vos troupes. — Ali! quant aux subsistances, je ne puis pas avoir plus de difficultés que celles que je viens d'éprouver en Portugal; et, à Saint-Domingue, nous aurons les Américains qui aideront à nous approvisionner. — C'est vrai; mais avec de l'argent et de l'argent, ils vous apporteront des viandes salées et des farines; et en même temps, ils fourniront aux noirs de la poudre et du plomb. i>
Le Premier Consul ayant paru dans le salon, je laissai le général Leclerc et, comme je n'étais pas satisfait de ce (|u'il venait de me répondre, après avoir salué Bonaparte, je lui dis : « Je pense, mon général, que vous êtes satisfait des nouvelles de Saint- Domingue publiées par le Moniteur'i — Sans doute; mais, dans ce pays-là, où nous n'avons pas pu nous présenter convenablement depuis longtemps, on a cru devoir y prendre des dispositions qui, je l'espère, seront facilement changées lorsque nous nous y présenterons avec des forces imposantes, ii — Quelle différence entre cette réponse, faite avec complaisance, et ce que je venais d'entendre dire, d'un ton ridicule, au nouveau capitaine général! Il trouva malheureusement, quelques mois après, les obstacles et les maux que je lui avais prédits, et ses coups de canon ne purent les surmonter. Il ne tarda pas, lui-même, à être victime de la maladie qui, en peu de temps, dévora tant de braves.
Ce fut une grande faute d'entreprendre de soumettre Saint-Domingue par les armes. Après avoir fait d'immenses sacrifices d'hommes et d'argent, on se vit dans la nécessité d'abandonner aux noirs la partie française de cette île; et, plus tard, on fut expulsé de l'autre partie qui nous avait été cédée par l'Espagne. Tandis qu'en prenant les conseils d'une sage politique, on serait sans doute parvenu à rétablir, à Saint-Domingue, une domination convenable et analogue aux circonstances et aux changements qui s'y étaient opérés depuis la première insurrection. Mais on avait prétendu y rétablir l'esclavage! On manqua à la foi promise aux mulâtres; on s'irrita des dispositions faites par Toussaint-Louverture au lieu de le ménager et de prendre avec lui des tempéraments et de se servir de son infiuence qui, sans doute, aurait con-
254 MÉMOIRES ET JOURNAUX DU GÉXERAL DECAEY
tribiié cfficacomont à conduire et arriver au seul but qu'on devait alors se proposer, celui de conserver à la France la possession de cette grande et belle propriété coloniale dont la population, aidée du climat, après avoir combattu pour la liberté qu'on voulait lui ravir, termina sa lutte avec la métropole en proclamant son indépendance, et en prenant tous les moyens propres pour la défendre et la conserver.
Ce fut, sans doute, l'espoir déçu de soumettre Saint-Domingue aussi facilement qu'on se l'était persuadé et la prévision que, dans le cas d'une procbaine guerre avec l'Angleterre, nous ne pourrions pas soutenir la colonie de la Louisiane (les Espagnols nous l'avaient rétrocédée, et les Américains la voyaient avec incjuiétude retournée eu notre pouvoir), qui déterminèrent Bonaparte d'en faire la vente au gouvernement américain, lequel s'empressa de saisir l'occasion extraordinaire qui se présentait d'incorporer aux Ktats-lnis ce vaste territoire dont la possession était pour eux d'une si haute importance sous tous les rapports.
Ainsi les fautes commises pour se rétablir à Saint-Domingue influèrent pour la cession de la Louisiane, et privèrent à la fois la nation française de la possession de deux immenses pays dont elle pouvait espérer des avantanges incalculables.
Le général Moreau était rentré à Paris et j'allais assez souvent le voir. Quelques jours avant l'anniversaire de la mémorable bataille de Hohenlinden, 12 frimaire (3 décembre), il me dit qu'il se proposait de le célébrer en réunissant à dîner tous les officiers généraux alors à Paris qui étaient à cette bataille, et qu'il n'en inviterait point d'autres. J'acceptai de tout cœur cette invitation.
En causant avec lui avant de nous mettre à table, je lui rappelai qu'il m'avait dit que notre réunion ne devait être composée (|ue de Hobenlindeux. — a .\Iais il n'y en a pas d'autres, excepté mon frère le tribun. — Ce n'est pas la présence de votre frère qui me fait faire cette remarque; c'est celle du ministre de la guerre Berthier. — Ah ! je l'ai invité pour que l'on ne dise pas que nous faisons des conspirations. « Fort étonné de cette repartie, je lui dis : Il Comment, mon général, pouvez-vous avoir une telle pensée? Je crois (|u'il vaudrait beaucoup mieux vous rapprociier du gouvernement. — Moi, je n'ai rien à lui demander. — Vous êtes bien heureux! Mais, si ce n'est pas pour vous, vous devriez du moins le