LETTRE DE DECAEN A LINOIS
tonneaux, et nous engagea de goûter ses vins excellents. J'en achetai deux alverames, mais au prix de 60 piastres l'une, attendu la différence avec le vrai Constance : néanmoins il en vendit une plus grande quantité que M. Klontz à des personnes de ma société.
Cependant, toutes ces agréables distractions ne m'empêchèrent pas de faire quelques observations, ainsi que de prendre et de faire prendre divers renseignements dont il sera question plus loin. Il faut auparavant dire que, dès le jour de mon arrivée à la ville, je fus informé que le contre-amiral avait, depuis mon départ, refusé l'autorisation de transporter à terre les militaires qui devaient y descendre, tandis que les marins continuaient à jouir de cette faveur. Je reçus aussi une lettre dans laquelle il me faisait part de sa résolution et de ses motifs. Alors je lui mandai ce qui suit :
J'ai vu, par votre lettre, que vous aviez prononcé, d'après la demande du commandant des troupes bataves à Simon's Boy, la défense de descendre à terre. Cette défense est bien rigoureuse si elle est sans exception pour aucun des passagers et surtout si, comme me Ta rapporté le général Vandermaësen, votre ordre annonce que les hommes des équipages, n'ayant point pris part aux désordres qui ont eu lieu, ne sont point compris dans cette mesure,
Je ne vous dirai pas que, par le résultat d'un examen fait de la conduite des uns et des autres, on aurait certainement trouvé que les hommes des équipages descendus à terre ont aussi fourni des ivrognes et des tapageurs; mais je vous observerai qu'un ordre qui établit une telle distinction peut très bien rompre les liens qui tenaient en harmonie les équipages et les troupes, ce qui serait bien plus désagréable que l'infraction à la discipline par quelques hommes ivres de mauvaises boissons.
Il est vrai que tous les délits commis à bord, sans distinction de personne sont réprimés d'après les lois maritimes. Mais la circonstance présente n'offre-t-elle pas quelque exception? Le délit, s'il en existe qui puisse entraîner peine afflictive, a été commis à terre : je crois donc que ceux qui en sont soupçonnés, dépendant directement de l'autorité qui m'est confiée, doivent, dans ce cas, y être soumis; car je ne pense pas, comme vous, que tous les individus embarqués pèsent sur votre responsabilité y et j'en ai toujours été tellement convaincu que j'ai fait ce que les circonstances m'ont prescrit. L'ordre du jour dont je vous adresse de nouveau copie vous en fournira une nouvelle preuve. Je pense que, d'après cette petite explication, à laquelle je me suis cru obligé, votre ordre d'hier n'aura pas tout son effet, car il arriverait que le plus grand nombre d'hommes descendus à terre, et beaucoup d'autres qui n'y sont pas encore allés, seraient privés d'un agrément salutaire.
Aussitùl la réception de cette réponse, le contre-amiral révoqua son ordre trop sévère et qui n'était pas équitable, et les dispositions que j'avais prescrites ayant été bien exécutées, il n'y eut plus de plaintes.
Le contre-amiral m'ayant prévenu qu'il y avait, sur la rade de Simon's Bay, un navire danois auquel il croyait pouvoir confier ses dépêches pour le ministre, et que les préparatifs pour la continuation de notre voyage ne tarderaient pas à être terminés, et donné en même temps quelques nouvelles, je lui écrivis, le 26 floréal :
Je vous remercie, mon cher général, de la note que vous aviez jointe à votre lettre, que j'ai reçue aujourd'hui.
D'après vos conjectures sur la Belle-Poule, il faudra bien prendre le parti de continuer notre voyage sans l'attendre plus longtemps, c'esl-àdire ne pas retarder plus que l'époque que vous présumez suffisante pour que l'eau et les provisions soient faites, d'autant mieux que les nouvelles que vous m'annoncez et qui me confirment celles qui m'avaient été déjà très assurées, mais dont j'attends de plus grands détails, nécessitent notre plus prompte apparition à cause des motifs que je vous communiquerai lorsque j'aurai le plaisir de vous voir, ce que j'espère pour le 29 au plus tard. Je vais aussi avoir terminé ma correspondance avec le ministre, que mon séjour ici rendra un peu étendue, et je la remettrai, comme vous, au Danois qui est en rade. Cependant, j'aurais désiré avoir une occasion plus nromple et même plus sûre.
Après avoir fait nos adieux et nos remerciements, surtout à Mme Janssens, nous quittâmes la ville du Cap de Bonne-Espérance le jour précité, pour retourner à Simon's Bay ; et le lendemain, je fermai ma dépêche pour le ministre de la Marine, datée du Marengo, en rade de False Bay, le 30 floréal an XI. Eu voici le contenu :
Citoyen Ministre,
J'ai l'honneur de vous annoncer que, le 19 floréal, soixante-quatrième jour de notre départ de Brest, le vaisseau le Marengo et la frégate la Sémillante ont mouillé dans la rade de Simon's Bay. Dès le 15, nous avions reconnu le cap de Bonne-Espérance.
La traversée a été on ne peut pas plus heureuse. Le contre-amiral Linois vous en donnera les détails. J'ajouterai seulement que nous n'avons eu de maladies que quelques indispositions.
Il me serait infiniment agréable de pouvoir vous donner d'aussi bonnes