‹ Mémoires et lettres du P. Timothée de La Flèche, évêque de Béryte, sur les affaires ecclésiastiques de son temps 1703-1730Chapitre 7 sur 46 · l^e, cardinal Toussaint de Forliiii-Janson · texte numérisé non relu

l^e, cardinal Toussaint de Forliiii-Janson

Horace Albaiii, frère du Pape Clément XI. Rien n'est diflieile à un capucin; j'eus le courage d'entreprendre à pied un si long- voyage à travers les Alpes, le 2 janvier 1703; j'arrivai à Rome trois mois après, le 10 avril suivant.

Je fus reçu avec joie par le P. Gassini, mon protecteur, installé dans la charge de secrétaire, et agent de la Nation Française auprès du P. Bernardin de Saluées, procureur général de l'Ordre. Le cardinal Janson, déjà prévenu par mes amis, me fit un bon accueil. Dona Bernardina Albani, belle-sœur du Pape, alors incommodée, n'ayant pu recevoir ma visite, porta la politesse jusqu'à • m'envoyer son jeune fils Annibal Albani, depuis cardinal ', me faire honnêteté de sa part; la lettre de Madame sa mère était pressante, la princesse voulait y faire honneur, et chargea son fils de me présenter à Sa Sainteté.

On comprend aisément que, sous les auspices du neveu, l'audience fut très favorable. On y parla beaucoup de la famille de M""^ de Vezelai, des motifs et des fatigues de mon voyage, il ne s'y passa rien d'intéressant. Après m'avoir donné plusieurs indulgences, le Pape me congédia, et marqua désirer de me voir quelquefois ; ainsi commença l'estime et la confiance dont Sa Sainteté voulut bien m'honorer jusqu'à sa mort. D'ailleurs le Pape voyait bien que ma charge de secrétaire me donnerait beaucoup de relations en France, qu'elle me mettrait au fait de tout ce qui pouvait s'y passer et dans ces temps critiques, il était bien aise d'avoir en moi un correspondant, à qui la qualité de capucin donnait entrée partout sans conséquence.

J'étais depuis longtemps prévenu contre les Réflexions Morales du P. Quesnel-^; dans la lecture que j'en avais

1. Sur ce cardinal, cf. Arch. du Min. des AIT. élrang. de Paris. Gorresp. de Rome, n. 529, 1'. 62 et G3.

2. Pasquier Quesnel, né en lOJVi, oralorien en ifi57, mort en 1719. L'original de ses actes d'appel contre VUnigenilus se trouve aux Arch. Nat. L. 16, datés du 15 juillet 1717, d'Amsterdam. Ce même carlon renferme l'acte de Dom Vincent 'rhuilli(M-. 17 octobre 171'i, et (lu P. Allianase, picpucien de Na/aielli. 'i (icldhrc 17IH. il d(; P. Ra-

MKMOniES ET LETTRES. ' l

faite j'y avais aperçu un poison dangereux, habilement déguisé sous de pieux sentiments, et des expressions catholiques; je l'avais défendu à mes pénitents, et j'en souhaitais fort la condamnation. Les capucins de Bretagne, alors zélés contre le jansénisme, ne la désiraient pas moins que moi ; et lorsque je fus appelé à Rome, ils mexhortèrent vivement à dénoncer cet ouvrage : le favorable accueil que j'avais reçu m'en fournit les moyens. Dès la seconde audience, Sa Sainteté me fixa deux jours par semaine pour venir au Palais, avec ordre à ses officiers de mintroduire, dès que je paraîtrais dans les appartements. Je ne différai pas longtemps mon projet; à la troisième audience, je, pris la liberté de demander au Pape s'il connaissait le livre des Réflexions Moi-ales, et s'il savait qu'on leùt dénoncé; il répondit qu'il n'en avait aucune idée, et qu'il ne croyait pas qu'on en eût fait de dénonciation; j'en pris occasion de parler des désordres que ce livre faisait en France, et des erreurs dont il était rempli, qui toutes tendaient à renouveler le Baïanisme, le Jansénisme et le Richerisme, depuis longtemps proscrits par le Saint-Siège, et je finis en me déclarant dénonciateur.

Le Pape qui m'écoutait attentivement, parut alarmé du danger que la foi courait en France, il m'ordonna de faire un extrait des endroits les plus mauvais du livre, afin de l'examiner, et de le faire examiner à loisir : il voulut savoir quel en était l'auteur. C'est, lui dis-je, le P. Quesnel, prêtre de la Congrégation de l'Oratoire de France. Ah! dit alors Sa Sainteté : « C'est une Congrégation tout à fait gâtée, qui ne fait point mystère de soutenir le jansénisme. Je ne suis pas surpris qu'un si mauvais ouvrage

phaêl de Paris, capucin de Saint-IIonoré, 5 octobre 1718. « Les ménagements que je me vois contraint de garder dans mon ordre, écrit ce dernier au cardinal de Xoailles, la dilficulté d'avoir un compagnon tidèle m'ont empêché jusqu'à présent d'aller souscrire et adhérer à l'acte d'appel de Votre Éminence. » A l'Arsenal, ms. 10.189, il \ a l'acte l'appel des Franciscaines d'Abbeville du l:i octubn- 1718, et du P. Paul Fervant de Lyon, capucin, ilu l" mars 17'iô.

ait été enfanté par un de ses membres, il n'en est sorti que trop de sujets, qui ont fait bien du mal à la Religion. » L'audience fut terminée par de grands éloges qu'on fit de mon zèle, on reçut ma dénonciation, et on m'exhorta à continuer mes travaux.

Voilà le premier coup qui fut porté à Rome contre le livre des Réflexions. L'auteur des Anecdotes^ a-t-il bonne grâce de disputer la gloire de la dénonciation au P. Timothée, pour l'attribuer aux Jésuites? Il est aussi mal fondé de la faire remonter au Pontificat d'Innocent XII, et de dire que ce Pape avait porté une censure contre le dénonciateur : censure dont il ne rapporte ni la teneur, ni la date, qui n'a jamais existé que dans ses idées.

Il ne me fut pas difficile de satisfaire le pape. J'avais depuis longtemps fait des extraits de Quesnel, et plusieurs autres Capucins m'en avaient remis lors de mon départ, pour en faire usage dans l'occasion. Je n'eus qu'à fondre ces matériaux, et les mettre au net; les propositions extraites étaient à peu près les mêmes qu'on a depuis condamnées, j'y joignis ma dénonciation en forme, et je présentai le tout à Sa Sainteté.

Clément XI possédait parfaitement la langue française, et la parlait avec beaucoup de grâce et de facilité. On l'a souvent vu dans les audiences ipi'il donnait, ou dans les confessions qu'il entendait, prévenir avec bonté les Français, dès qu'il les voyait embarrassés à s'expliquer en latin ou en italien : « Parlez français, leur disait-il, je vous entendrai parfaitement, et je me ferai mieux entendre. » C'est bien mal à propos qu'on a voulu insinuer dans le public que le pape n'avait pu examiner par lui-même le livre des Réflexions, et les mémoires fournis pour la défense; il voulut bien lire alors, par lui-même, la plupart de mes ex-

1. Villefore. Anecdotes ou mémoires secrets sur la constitution Unigenitus, 3 vol. in-12, 1730. Une seconde édition parut à Utreclil en 1732, 2 vol. in-12.— Cf. Réfuta/ion des Anecdotes adressée à leur auteur par Messire Fiene Lalikiii, evùque de Sisterun. Aix, l"3«i, 3 vol. in-12.

traits, et m'assura qu'il lirait le reste. « Ah! ciel, s'écriat-il! quelle doctrine! quelle corruption de l'Ecriture! voilà le pur Jansénisme si solennellement condamné dans l'Église. »

Le Pape lut en effet le reste de l'ouvrage, et dès qu'il me vit paraître à l'audience suivante : « Ah! Père Timothée, s'écria-t-il ! qu'avons-nous lu dans vos extraits? s'ils sont fidèles, on peut dire sans balancer qu'il a paru jusqu'ici peu de livres plus dangereux. Ba'ius et Jansénius ne sont pas autrement expliqués. Nous n'avons pu le lire sans indignation et nous étions dans l'empressement de vous voir pour vous applaudir sur votre zèle ; nous sommes surpris qu'on ait tant tardé à le dénoncer, et que MM. vos évèques de France qui ne peuvent l'ignorer, aient paru insensibles à la plaie mortelle qu'il fait à l'Eglise, et qu'il doit faire à leurs troupeaux. »

— « J'ignore, dis-je alors, ce qui peut avoir arrêté les évêques de France : je sais qu'il y en a plusieurs qui se sont expliqués là-dessus très fortement : Votre Sainteté pourra être aisément instruite du motif de leur silence, j'écrirai même en France si elle le juge à propos pour le savoir en détail. » Le Pape m'ordonna de le faire, et me demanda tout ce que je savais sur la personne et la conduite de l'auteur, et les progrès de son livre.

Tout le monde connaît aujourd'hui les intrigues et les aventures de Quesnel, son expulsion de l'Oratoire, sa fuite dans les Pays-Bas, le procès que lui fit l'archevêque de Malines, etc. J'en fis le détail au Pape qui n'en savait presque rien : « C'en est trop, me dit-il, ne différons plus à donner nos ordres : allez trouver de ma part l'Assesseur du Saint-Oflice, et qu'à la première audience il me parle du livre des Réflexions. »

L'Assesseur du Saint-Ofïice était alors M. Cazoni, depuis cardinal, homme artificieux et dissimulé : toujours lié et favorable aux jansénistes, comme sa conduite la fait voir, et qu'aujourd'hui personne n'en doute; homme aussi dévoué à la Maison d'Autriche, qu'ennemi de la France avec qui la guerre était alors vivement allumée : je ne con-

naissais pas le prélat, je courus chez lui ; j'en fus reçu de la manière la plus gracieuse, il me promit de parler à Sa Sainteté, à la prochaine audience, du livre dénoncé.

La Congrégation du Saint- Office se lient le jeudi de chaque semaine ; l'Assesseur va la veille instruire le Pape des affaires qui doivent s'y traiter et prendre ses ordres. Le Pape était si plein de cette affaire, que dès qu'il vit l'Assesseur, il lui parla du livre des Réflexions, comme d'un ouvrage des plus pernicieux, et lui ordonna de donner incessamment tous ses soins pour l'examiner par lui-même (i\L Cazoni entend bien le français), et pour le faire examiner par d'autres. Il lui remit la dénonciation et les extraits, lui recommanda d'en conférer avec moi, dont il lui fit de grands éloges.

Clément XI estimait M. Cazoni, et le croyait très attaché à la saine doctrine ; le moindre soupçon de jansénisme l'eût fait dépouiller de sa dignité. Aussi l'artificieux Prélat, intéressé aménager la confiance du Pape, affecta un grand zèle contre le parti, et promit d'agir avec toute la diligence possible, c'est du Pape même que j'appris ce détail à la première audience. Je reçus ordre d'aller souvent chez M. l'Assesseur pour en conférer avec lui, je n'y manquai pas; l'entretien fut long; on lut, on discuta lespropositions extraites, on parla de l'auteur et du progrès de son livre en France et en Flandre. Le prélat, mieux instruit que personne, fit fort l'étonné, se montra indigné contre ces erreurs, promit de ne rien négliger pour faire flétrir au plus tôt cet ouvrage de ténèbres, il sut si bien se contrefaire que j'y fus pris : je le priai de me permettre de lui rendre quelquefois visite ; ill'accepta obligeamment, disant que mes visites fiatteraient infiniment son opposition à l'erreur, son attachement à la nation française, et son désir d'entrer dans les vues du Pape, qu'il savait plein d'estime pour un si respectable religieux. Charmé de cet accueil et hanté des plus belles espérances, je fis mon rapport au Pape qui, comptant sur la droiture ol sur le zèle de l'Assesseur, écouta ce détail avec plaisir.

Mais je m'aperçus bientôt que ce n'était là que des paroles pour m'amuser, puisque ce fut TAssesseur même qui fit naître le plus d'obstacles. Comme tout se fait au Saint- Office avec beaucoup de secret et de lenteur, je ne fus pas surpris de voir s'écouler plusieurs mois sans entendre parler de la dénonciation, qui d'ailleurs était un ouvrage de longue haleine. J'allais à l'ordinaire à l'audience du Pape, et lui faisais part des nouvelles que je recevais. On apprit alors en détail tout ce qui s'était fait en Flandre contre Quesnel, Gerberon, et les autres sectaires, arrêtés par l'ordre du Roi d'Espagne et condamnés par l'archevêque de Malines. On envoya encore deux brochures qui commençaient à courir, intitulées : Quenel séditieux et Quenel hérétique.

On apprit les raisons qu'avaient eues les évèques pour ne pas se déclarer avec éclat contre ce livre pernicieux. On croyait devoir ménager le cardinal de Noailles ' qui l'avait approuvé, étant évêque de Châlons ; on voulait l'engager à révoquer son approbation, et à frayer la route aux autres évèques, en se déclarant le premier; au lieu qu'en le flétrissant par contre-coup avec son livre, on risquait de le voir par dépit à la tête des réfractaires. On attendait la bulle que le Roi de France et le Roi d'Espagne avaient demandée de concert contre le Cas de conscience et le Silence respectueux; on espérait que cette bulle déterminerait le cardinal, ou du moins donnerait droit de ne pas le ménager. Le Cas de conscience étant l'ouvrage de Quesnel, aussi bien que les Réflexions, la condamnation de l'un préparait à la proscription de l'autre. ÎNIalgré toutes ces raisons, plusieurs évèques avaient marqué leur zèle et défendu ce livre dans leurs diocèses.

Le Pape lut avec attention les deux brochures, il approuva la conduite des évèques par rapport au cardinal de Noailles : « Il est juste, dit-il, de lui laisser l'honneur d'être le premier à condamner ce livre : la condamnation qu'il vient de

1. Louis-Antoine de Noailles, 1651-1729, devint archevêque deParis en août 1695.

DE LÉVÊQLE DE BERYTE. T.i

faire du Cas de conscience donne lieu de l'espérer. Cependant je sais qu'il avait permis à quelques Docteurs de le signer, pourvu qu'on ne le commît point, et qu'il ne Ta condamné depuis que malgré lui; ainsi je ne sais trop ce qu'il voudra faire. »

Cependant l'affaire de la dénonciation n'avançait point. M. Cazoni avait reçu depuis plus d'un an les ordres du Pape, et n'avait pas seulement choisi des examinateurs; j'en étais inquiet, quoique fort éloigné de soupçonner ses sentiments et sa droiture, je lui rendais souvent visite, je lui parlais avec confiance; j'en étais reçu avec bonté, il ne cessait de louer mon zèle et de m'exhorter à ne pas me refroidir; ainsi se passèrent trois années sans que M. Cazoni fît la moindre démarche, ni nommât des examinateurs.

La bulle Vineani Domini Sabahot était alors sur le point de paraître et parut en effet ' ; le Pape m'en avait fait la confidence, et m'en envoya plusieurs exemplaires pour la répandre. Sa Sainteté fut bientôt instriiite de ce qui s'était passé en France à l'assemblée du clergé, elle en reçut le procès-verbal, les lettres patentes du Roi, l'arrêt d'enregistrement du Parlement de Paris, et le plaidoyer de M. Portail, avocat général, depuis premier Président, qui en avait fait la réquisition : elle en fil la lecture en ma présence, et m'en marqua ses sentiments : autant qu'elle fut satisfaite de la conduite de Sa Majesté, autant fut-elle mécontente de celle des évéques : le Pape goûta fort ces paroles du plaidoyer de M. Portail : « Le Roi a jugé digne de sa sagesse, de demander à Sa Sainteté une dernière décision, capable d'épuiser le venin d'une fausse doctrine, qui tous les jours se reproduit sous de nouvelles faces, et de dissiper pour jamais les faibles restes d'une erreur qui, n'osant plus paraître à découvert, se fortifiait tous les jours à l'ombre d'une subtilité captieuse. La nouvelle constitution

1. Bull, rom., X, 145. — Mention. Doc. relatifs. Paris, 1893, p. 162- 175 — Picot. Mémoires, t. I, p. 48. La bulle parut le 16 juillet 1705. Elle déclare le silence respectueux non sullis-ant. Elle fut enregistrée au Parlement le 4 septembre 1706.

dont on requiert Tenregistrement, décide que les enfants de l'Eglise doivent regretter de cœur et d'esprit tout <e que l'Eglise condamne, et qu'il ne leur est jamais permis d'approuver par leurs signatures des vérités que le cœur désavoue : c'est par le même esprit que Sa Sainteté représente comme un fantôme d'illusion et de mensonge, comme un tour suspect et artificieux, dont les esprits indociles se servaient pour imposer à la Religion, comme un dernier retranchement où l'erreur proscrite et fugitive cherchait sa sûreté, comme un asyle toujours ouvert à la mauvaise doctrine pour se sauver impunément en paraissant ne pas se défendre, et échapper à la plus juste censure en cessant de la combattre. Sa Sainteté condamne ce mystère équivoque d'un silence purement extérieur, et souvent de mauvaise foi, qui ne va ni jusqu'à toucher le cœur ni soumettre l'esprit, plus propre à couvrir le mal qu'à le guérir et à perpétuer l'erreur qu"à la détruire, qui n'affecte de cacher le venin, que pour le répandre plus librement dans les conjonctures favorables, et qui ne fait consister l'obéissance due aux oracles de l'Eglise, qu'à ne pas contredire, en public, des vérités que l'on se réserve de censurer en secret. »

Il s'en fallait bien que le Pape fût aussi content du Clergé de France, lorsqu'il fit la lecture du procès-verbal d'acceptation. Etant venu à ces paroles : « Les constitutions des Papes obligent toute l'Eglise, lorsqu'elles sont acceptées par le corps des pasteurs, et cette acceptation se fait par voie de jugement. » 11 fut extrêmement indigné de cette nouvelle forme d'acceptation, si différente de celle qu'avaient employée les assemblées précédentes dans pareille occasion ; il m'en marqua très vivement sa peine, aussi bien qu'au cardinal de Janson, lorsqu'il vint peu de jours après savoir si Sa Sainteté était contente de la conduite qu'on avait tenue en France. C'est du Pape même que je le tiens : « J'ai

1. Voir la lettre du Roi à l'Assemblée du Clergé dans Mention, loc. I il., t. I, p. 175-176, et les Procès-verbaux des Assemblées du (lergé, t. VI.

témoigné, me dit-il, à INI. le cardinal de Janson, qu'autant que j'avais lieu d'être édifié de la piété du Roi et de son zèle pour la Religion et le Saint-Siège, autant ai-je lieu de me plaindre des évêques de France ; par ce qu'ils ont établi dans leurs séances du 21 et 22 août, ils semblent ne s'être pas tant assemblés pour recevoir ma Constitution, que pour restreindre mon autorité, ou plutôt pour l'anéantir. Il ne leur manque plus, pour achever de déshonorer le Saint- Siège, que d'adopter dans leur procès-verbal ce qu'a avancé, dans son discours prononcé dans l'assemblée, M. le cardinal de Noailles. sans se souvenir de la pourpre qu'il en a reçue, savoir que l'Eglise romaine ne prétend pas être infaillible dans le jugement des faits dogmatiques qui ne sont pas révélés : j'ai enfin marqué au cardinal Janson que je ne tarderai pas à en porter ma plainte au Roi, et lui demander une juste réparation dune entreprise si injurieuse à mon autorité, si ceux qui me la doivent ne la font incessamment d'eux-mêmes. «

Le Pape tint parole. Après avoir attendu quelque temps pourvoir l'effet de ses plaintes, il écrivit le 5 août 1706 un bref au Roi qui fit tant d'impression sur l'esprit de ce Prince, qu'il obligea le cardinal de Noailles, président de l'assemblée, avec dix autres évêques qui la composaient, d'écrire au Pape une lettre où il expliquait ce qu'il avait avancé dans le procès-verbal, dune manière à satisfaire Sa Sainteté. Tout le monde connaît cette lettre ; les différentes copies qu'on en fit courir, l'approbation du Roi et du Chancelier M. Daguesseau; et comment enfin, après quatre années de négociations et de remises, le cardinal de Noailles dont la faiblesse, les détours et la mauvaise foi ne sont }»lus aujourd'hui un problème, se résolut à la faire partir le 10 mars 1710. Le Roi écrivit en même temps au Pape pour lui marquer son zèle, sa vénération, et sa soumission pour le Saint-Siège, il y parlait en Roi très Chrétien, fils aîné de l'Eglise.

L'affaire de la bulle Vin ea m Do mini îaurnil h M. Cazoni, déjà trop favorable au jansénisme, un prétexte plausible

26 MÉxMOIRES ET LETTRES

pour faire oublier la dénonciation; mais un capucin zélé et animé par des vues de religion, n'est pas aisé à endormir. Ennuyé de tant de délais, et commençant à me défier de M. IWssesseur, je présentai un placet au Pape, où je lui remontrais que depuis trois ans que l'affaire était commencée, elle aurait pu être terminée, qu'il était surprenant que le Saint 'Office eût si peu agi. Le Pape reçut avec bonté le placet, et il écrivit au bas de sa propre main, qu'il enjoignait à M. l'Assesseur de lui rendre incessamment compte de cette affaire, et de ne plus différer la conclusion.

M. Cazoni. interdit à la vue du placet que je lui portai de la part du Pape, et plus froid qu'à l'ordinaire, renouvela pourtant ses protestations accoutumées; interrogé par le Pape sur la raison de ce délai, il répondit que la Congrégation ayant été fort occupée des affaires de la bulle Vineam Domini, il n'avait pas cru devoir faire naître une nouvelle affaire, jusqu'à ce que la première fût terminée; que le succès de celle-ci faciliterait, ou rendrait moins nécessaire la discussion de l'autre; au lieu qu'une condamnation prématurée aurait pu aigrir les esprits. Le Pape, content de sa réponse, lui ordonna de ne rien négliger pour la finir.

Mais bientôt les affaires changèrent de face, M. Cazoni fut revêtu de la pourpre, et M. de Saint- Vital fut mis à sa place; j'espérai tout de la piété, de la droiture, et du vrai zèle du nouvel Assesseur, Sa Sainteté m'ayant demandé ce que je pensais de la promotion de M. Cazoni : « Je ne puis, lui répondis-je, qu'applaudir au choix; mais j'avoue que j'aime encore mieux M. de Saint-Vital pour assesseur, l'affaire de la dénonciation y gagnera. » Le Pape sourit, et me promit de la lui recommander. « Vous ferez bien, ajoutat-il, de l'instruire de tout, et même de rendre une visite de politesse au nouveau Cardinal. » J'obéis, et je n'eus plus de relations avec lui. Je formai une liaison étroite avec M. de Saint- Vital, qui dans la suite fut aussi honoré de la pourpre, et je n'ai eu qu'à m'en louer.

Le nouvel Assesseur, voulant s'instruire de cette affaire, trouva qu'on n'avait encore rien fait, que tous les papiers

étaient demeurés au Saint-Office. I.e cardinal Cazoni lui répéta ce qu'il avait dit au Pape sur les embarras prétendus des affaires ; il ajouta que le livre des Réflexions morales n'ayant point été remis par le dénonciateur, il avait été impossible de l'examiner; mauvais prétexte sans doute, comme si M. Cazoni, lié avec tous les jansénistes, n'avait pas dû le demander au dénonciateur, avec qui il avait eu de si fréquentes conférences. Aussi le Pape ne se paya point de cette défaite, et fut très mécontent d'en avoir été la dupe, mais il n'était plus temps; il fallut faire venir le livre de France, et commencer sur nouveaux frais ; le nouvel Assesseur reçut les ordres les plus précis, et il était d'ailleurs plein de bonne volonté.

Dès que j'eus reçu le livre des Réflexions morales, je fus le porter au Pape. « Très Saint-Père, lui dis-je, on ne pourra plus en imposer à Votre Sainteté, sous prétexte que le livre manque, le voici. » Le Pape le parcourut; « mais, P. Timothée, me dit-il, qui choisirons-nous pour l'examiner V je vous en donnerai volontiers le soin, mais vous m'êtes trop cher pour vous commettre et vous exposer au ressentiment d'un parti furieux qui, au désespoir de la dénonciation, pourrait bien s'en venger sur vous. » — « Tout cela ne m'alarme point, lui dis-je, trop heureux d'être la victime de sa fureur, si je puis contribuer à faire condamner ce que la fureur lui a fait produire! « — « Je suis édifié de votre courage, repartit le Pape, mais comme l'Eglise n'en serait pas mieux pour vous avoir sacrifié, je ne veux point vous charger de cet examen; mais aussi je n'en chargerai ni les Dominicains ni les Jésuites ; ceux-ci sont trop ardents contre les nouvelles erreurs, ceux-là leur seraient trop favorables. » Alors je proposai au Pape le P. Alexis Dubuc, Théatin et Français, qui depuis quelques années professait la Théologie avec succès au Collège de la Propagande. « Rien de mieux, dit le Pape, je connais son érudition et son zèle, je l'aime, je l'estime, et tout le Sacré Collège pense comme moi. apportez-lui le livre et un billet que je vais lui écrire. »

Ce billet que le Pape écrivit de sa main et dont il eut la

bonté de me faire la lecture, était conçu en ces termes : « C'est de notre part que le P. Timothée, capucin, apporte au P. Alexis Dubuc, Théatin, le livre des Réflexions morales, afin qu'il l'examine avec maturité et qu'il fasse son rapport à la Congrégation du Saint-Ofïice de ce qu'il y aura trouvé do mauvais. Le P. Timothée lui fera part de ce qu'il nous a communiqué sur cette affaire avec quelques pièces qu'il nous a remises. »

Le P. Dubuc, mon ami, homme de mérite, zélé catholique et déjà instruit du mal que faisait le livre des Réflexions, fut charmé de la commission ; il baisa avec respect le billet du Pape, m'embrassa tendrement et m'écouta fort attentivement : nous eûmes bien des conférences sur cette affaire, dont le résultat fut qu'on ne pouvait trop proscrire un si mauvais livre; le P. Dubuc en fit son rapport à la Congrégation.

Malgré toutes ces diligences, laffaire navançait point; enfin, après plusieurs mois, j'en demandai des nouvelles au Pape, il me dit que le P. Dubuc avait fait son rapport, avec beaucoup de solidité et de justesse, mais avec trop de feu, et en termes peu mesurés ; que la Congrégation était convaincue que le livre était très mauvais; mais que, pour agir avec plus de maturité, on avait nommé d'autres théologiens, qui sans avoir rapport avec le P. Dubuc, ni même voir les extraits et les brochures, pussent porter un jugement d'autant plus certain, qu'il serait exempt de préjugé; qu'il avait cette affaire fort à cœur, qu'il s'était déjà tenu plusieurs Congrégations, et que bientôt l'affaire serait terminée. Il me fit la confidence du nom des examinateurs \ mais il m'imposa le secret du Saint-Office, et me défendit d'avoir aucun entretien avec eux sur cette affaire. 11 fallut donc prendre patience, et se contenter d'admirer la modération et la sagesse du Saint-Siège. Il est certain en effet, que si les hérétiques étaient raisonnables, la maturité de la

1. Cf. Anecdotes... 1" édit., I. I, p. 38. Ingold. Seconde phase du Jansénisme, p. 127.

discussion qui se fait à Rome des doctrines qu'on condamne, par tout ce qu'il y a de plus éclairé, devrait leur fermer la bouche.

Tout le monde connaît la cruelle guerre que se faisaient la maison d'Autriche et la maison de Bourbon, pour la succession au royaume d'Espagne. Les troupes impériales inondèrent l'État ecclésiastique, et y commirent les plus grands désordres; Rome était menacée, les alarmes du Pontife et du peuple étaient extrêmes.

Les nouvelles qui vinrent alors de la Chine, causèrent de nouveaux embarras. Le cardinal de Tournon ', homme pieux, mais d'un génie borné et sans expérience, et livré à de mauvais conseils, mit la Religion à deux doigts de sa perte: peu s"en fallut dès lors, que tous les missionnaires ne fussent chassés de ce vaste empire, comme ils Font été depuis. Le christianisme depuis plusieurs années y était florissant, lorsque de nouveaux missioimaires peu accrédités, jaloux des progrès, de la gloire (^t du crédit de ceux qui en avaient été les apôtres, voulant faire du b'ruit dans le monde, soutenus d'ailleurs par leurs correspondants à Paris dévoués au cardinal de Noailles, attaquèrent les jésuites sur plusieurs cérémonies chinoises que ces Pères toléraient. Ils avaient raison dans le fond en plusieurs articles, mais ils le firent avec tant de passion, ils écrivirent à Rome avec tant d'emportement, qu'ils doivent se regarder comme les auteurs de la perte de la Religion à la Chine, et d'un des plus grands scandales qu'on ait vus en Europe. Le Pape avait envoyé le cardinal de Tournon, pour examiner les choses sur les lieux, afin d'en juger plus sainement sur son rapport et non pour y rien décider lui-même; ainsi s'en expliqua Sa Sainteté dans les discours qu'elle fit aux cardinaux, assemblés le 5 décembre 1701 lors du départ du Cardinal.

Les affaires des rites malabares n'embarrasaient guère

1. Charles-Thonias Maillard ûv 'l'ouiiioii, iir cm 1688, loi^al aux Indes en 1701, fut arrêté en 1707 par ordre de reaipereiir Klianij;-].! et mourut en prison à Macao en 1710. Le cariiinal Passionei a publié ses mémoires en italien eu 1702. à Hume. 8 vol. in-8".

:iO MÉMOIRES ET LETTRES

moins le Saint-Siège et m'occupaient infiniment; les Capucins et les Jésuites étaient aux Indes comme les missionnaires des Missions étrangères et les Jésuites à la Chine, d'un sentiment différent sur certaines cérémonies usitées dans le pays, que ceux-ci regardaient comme purement civiles et permettaient aux chrétiens, et que les autres traitaient de superstitieuses et leur défendaient. Chacun avait un peu de tort comme il arrive dans toutes les affaires ; l'événement l'a montré ; le Pape en a condamné une partie et toléré l'autre. Cette diversité de conduite n'altérait pas la bonne intelligence; on se regardait de part et d'autre comme des directeurs qui ont une morale différente ; chacun suit ses principes sans s'embarrasser des autres, sur lesquels il n'a aucune inspection. Cette paix durerait encore si l'intérêt ne s'y fût mêlé; mais malheureusement les Jésuites, établis à Pondichéry, s'emparèrent d'un terrain que les Capucins possédaient ' ; et l'évêque diocésain ayant jugé à propos d'ériger une seconde cure dans cette ville, en faveur des Malabares, la donna aux Jésuites. Les Capucins, auparavant seuls curés, et réduits par ce partage à la paroisse des Français qu'on appelle gens du Chapeau, pour les distinguer de ceux qui portaient le Turban, en conçurent la plus vive douleur et le plus vif ressentiment; dès lors les cérémonies deviennent intolérables et les Jésuites les destructeurs de la religion et des fauteurs de l'idolâtrie. Rome retentit de plaintes ; et moi, en qualité de secrétaire français du Procureur général de l'Ordre, je fus inondé de lettres. Le cardinal de Tournon étant venu à Pondichéry, en qualité de commissaire et de visiteur apostolique, fit au Saint-Siège, aux Indes comme à la Chine, une affaire des plus fâcheuses; il alluma un feu, qui après trente ans n'est

1. Sur ce différend le P.Maurice d'Epernay a écrit tout un volume qui est à la Bibliothèque nationale de Paris, f. fr. 25286 sous ce titre : Relation de Pondichéry. Il y est question des PP. Laurent d'Angoulênie, Esprit de Tours et François-Marie de Tours. Voir encore Le///-e du P. Paul de Vendôme, missionnaire des Indes au P. François Marie de Tours. Blois, 1702, in-12 de 12 pages.

pas encore bien éteint. Dans le peu de séjour qu'il y fit, il voulut prendre connaissance de toutes les affaires des missions : et par un décret solennel, il condamna toutes les cérémonies sous les plus grièves censures; il les suspendit pourtant pour quelques années. En quoi il se contredisait; car si les cérémonies sont une idolâtrie, on ne peut les tolérer un instant; si elles ne le sont pas, il valait mieux ne pas troubler la paix. Rome, engagée par ce coup d'éclat, se vit malgré elle obligée de soutenir son commissaire. Le chapeau de cardinal dont on l'honora, augmenta l'intérêt; sa mort à la Chine, à laquelle on donna un air de martyre, en fit une espèce de devoir de religion. On confirmait de temps en temps le décret, tandis qu'on recevait l'appel qu'en avaient relevé les Jésuites, qu'on instruisait le procès comme si rien n'eût été prononcé, et qu'on laissait traîner l'affaire en longueur. Cette conduite ambiguë semblait donner gain de cause à toutes les parties, et faisait sentir qu'on était très mortifié de se trouver si mal à propos engagé. Après trente ans de disputes. Clément XII modifia la plupart des articles du décret, et remit les choses à peu près dans l'état où elles étaient auparavant. Cependant le décret du Cardinal donnait trop beau jeu aux Capucins pour ne pas s'en servir à discréditer leurs adversaires. Ils ne se bornèrent pas à les condamner hautement, et à faire sonner bien haut leur désobéissance au légat et au Saint-Siège ; ils prirent droit des censures portées dans le décret pour ne plus communiquer in dlvinis avec les Jésuites, qu'ils prétendirent les avoir encourues ; ils auraient pu sans doute s'épargner un si grand éclat. Quelque tort que pussent avoir les Jésuites, et quelque censure qu'ils eussent encourue, il est certain qu'en vertu de la bulle de Martin V Ad evitanda scandala et du Concordat, on n'est point obligé d'éviter les excommuniés jusqu'à ce qu'ils soient juridiquement dénoncés. En effet, pendant ces trente années, Rome ne fit jamais ni semblant, ni menace de se séparer de communion des Jésuites des Indes, dont plusieurs, même des plus opposés, vinrent à Rome pour soutenir l'affaire :

et dans aucun bref de confirmation la conduite des Capucins à cet égard ne fut approuvée. Les Jésuites de leur côté qui se croyaient en sûreté à l'abri de leur appel, n'avaient que faire d'aller dans l'église des Capucins, de recevoir les Capucins dans leur église; au lieu de prendre le parti de l'indifférence, ils eurent la faiblesse de paraître offensés, et de tâcher, par force ou par adresse, de rattraper cette communion, que les autres s'obstinaient d'autant plus à leur refuser. La guerre fut donc déclarée avec le plus grand scandale; tout prit parti, jusqu'à deux évêques qui étaient sur les lieux; l'évêque diocésain se déclara pour les Jésuites ; un autre évéque ex-jésuite, exilé de la Chine et réfugié à Pondicbéry, se déclara pour les Capucins. On sent aisément combien une affaire si vive a dû dans le détail occasionner de part et d'autre de libelles, d'accusations, de mauvais procédés; on en ferait des volumes, qui ne serviraient qu"à faire gémir de la faiblesse humaine. Tout cela me donna un emljarras infini : j agis, je parlai pour mes confrères, je leur donnai chaque année des nouvelles de ce qui se passait, mais rien n'avançait, et j'eus quitté Rome longtemps avant que l'affaire ne fût finie ^

Toutes ces affaires occupaient trop le Pape et le Saint- Olfice pour laisser penser à la dénonciation; j'attendis des moments plus favorables. On ne sera pas fâché, avant de reprendre cette affaire, de connaître les grands sentiments de cet illustre Pontife sur les malheurs de l'Europe : c'est de sa propre bouche que je les tiens. 11 était extrêmement choqué de la conduite de l'Empereur ; on le pressait

1. D'après les Nouvelles ecclésiastiques, le P. Timolhée écrivit de Rome en 1708 au P. Esprit de Tours à Pondiehéry pour le prévenir sur les desseins du P. Bouchet, jésuite, et dire que le pape Clément XI désapprouvait les rites raalabares. Nouv. ecclés., éd. de Paris, 1745, p. 117 et 137. — « Les Jésuites étaient très mécontents dé ce capucin parce qu'il avait écrit à la Chine des lettres très fortes contre eux et contre l'interprétation qu'ils donnaient à la condamnation que le Pape avait faite des rites chinois. Cette lettre avait fait beaucoup de bruit à la Chine, et avait été envoyée à Rome et ensuite en Fiance. » Jounuil de l'abln' Dorsanne. Rome, 175:î. (. II, p. fl.

vivement de révoquer ce qu'il avait fait en faveur de Philippe V, roi d'Espagne, et de se déclarer contre lui. On faisait passer les troupes dans l'État ecclésiastique, elles y commettaient de très grands excès, sans que les officiers y missent ordre: ils paraissaient même les autoriser. Enfin on menaçait de ne pas épargner Rome, si on n'avait une prompte satisfaction.

Le Pape n'était guère moins mécontent du roi de France. « Vous savez, me disait-il (il me disait vrai, j'ai été cent fois témoin de ces sentiments), vous savez quel est mon tendre attachement pour le roi de France, et la part que j'ai toujours prise à ses bons ou mauvais succès. Vous savez avec quelle promptitude, malgré les sollicitations et les menaces de l'archiduc et de bien d'autres puissances, je me suis d'abord déclaré pour le roi d'Espagne, et avec quelle fermeté j'en ai soutenu la démarche. Cependant dans l'extrémité où il n'ignore pas que je suis, il ne me donne aucun secours pour soutenir ses intérêts; il ne m'a même pas fourni des armes pour les troupes que j'ai levées afin de me défendre. Bien plus, et je veux croire que Sa Majesté n'y a point de part, son ministre m'a refusé la permission d'en acheter à Paris, où j'avais envoyé de l'argent à cet effet. »

La ligue du duc de Savoie avec la maison d'Autriche fit un grand éclat dans le monde. « A quoi pense ce prince », me disait un jour le Pape en levant les yeux et les mains au ciel! « Avoir ses deux filles mariées, l'une au roi d'Espagne, l'autre au dauphin de France, et se déclarer pour leur ennemi ! Digilus Dei est hic. Ce prince, depuis quelques années, a oublié ce qu'il doit à l'Eglise, par les querelles qu'il cherche au Saint-Siège. Dieu permet qu'il oublie son sang et ses intérêts. » En effet, on lui prit peu après la Savoie et le Piémont ; peu s'en fallut qu'il ne fût dépouillé de tous ses Etats, lorsque par une trahison que tout le monde sait, tout changea de face au désavantage de la France, et Dieu a permis depuis pour le punir qu'afin de prévenir les effets d'un repentir trop tardif, il soit mort dépouillé de toute autorité, dans une prison où l'avait renfermé son

MKMUIRES ET LETTHES. 3

propre fils. Croirait-on que ce prince, quand on lui parlait de son changement, répondit froidement : « Mes filles sont bien établies, quoi qu'il arrive, elles seront toujours reines; en tout cas, si on n'en est pas content, on n'a qu'à les mettre dans un couvent, je n'ai garde de sacrifier pour elles les avantages que m'offre l'Empereur. »

La levée du siège et la perte de la bataille de Turin rendirent les Allemands maîtres de l'Italie ; les Français perdirent tout ce qu'ils avaient conquis et furent obligés de repasser les Alpes. Le Pape, hors de résister à l'Empereur et sans espérance de rétablir la tranquillité, en fut accablé de douleur. Combien de fois me dit-il, les larmes aux yeux : « Ce sont nos péchés que Dieu veut punir par ces calamités; les princes de qui j'attendais du secours pour mes pauvres sujets et le patrimoine de saint Pierre sont tout à coup hors d'état d'éloigner ces iléaux terribles ; l'héritage de l'Eglise va devenir le théâtre de la guerre. Ah! fatale journée ! que tu vas avoir de fâcheuses suites ! » Il restait encore quelque lueur d'espérance ; les Espagnols étaient maîtres de Mantoue et de plusieurs autres places très fortes, très bien munies et en état de donner bien des affaires à l'Empereur, en attendant qu'on pût rétablir les choses. Je ne sais pas [pour] quelle raison on convint de les rendre et d'évacuer l'Italie; la nouvelle de ce traité, fait à l'insu du Pape, fut pour lui un coup de foudre : « Croiriez-vous, me dit-il, que le Saint-Siège étant aussi intéressé qu'il l'est dans cette évacuation, on l'ait conclue sans m'en faire part, pour prendre au moins quelque mesure? Voilà donc l'Empereur sans obstacle, on lui abandonne des places si importantes, si aisées à défendre et qui l'auraient longtemps arrêté ; aura-t-on après cela la bonne grâce de me demander que je refuse le passage aux troupes impériales et que je ne reconnaisse pas pour roi d'Espagne l'Archiduc, à la merci duquel on me laisse au milieu. d'une armée enfiée de ses progrès qui viendra les armes à la main m'y forcer malgré moi. »

Le maréchal de Tessé vint alors à Rome pour traverser

t)E L'ÉVÊQUE DE BÉRYTE. :!5

le dessein qu'avait l'Archiduc de se faire reconnaître roi d'Espagne; il fut reçu avec toute la considération convenable, mais il mit le Pape dans un grand embarras, obsédé comme il l'était par le ministre de l'Empereur et dans l'impossibilité de lui rien refuser. « Monsieur le Maréchal, lui dit le Pape, le roi très chrétien ignore-t-il ma situation? Ne voit-il pas qu'en retirant ses troupes, il m'a mis dans l'impuissance de le satisfaire, ou plutôt de me satisfaire moimême, en lui accordant ce qu'il demande et ce que mon inclination me fait désirer autant que lui? Encore si votre maître avait conservé Mantoue, Crémone et les autres places qu'il pouvait si aisément garder; mais en les évacuant, qui peut tenir contre les Impériaux? J'ai levé le plus de troupes que j'ai pu; mais que peut faire une poignée de gens mal aguerris? En me faisant vos propositions, avez-vous des forces capables de tenir tète aux Allemands qui inondent mes Etats. Monsieur l'Ambassadeur, c'était avec une armée qu'il fallait venir et non pas seul comme vous êtes; «voilà le ministre de l'Empereur à nos portes, qui menace de saccager Rome si je vous écoute. Le roi de France est trop juste pour vouloir que je m'expose à une ruine totale. ^ »

En effet, peu de jours après, le marquis de Prie entra triomphant dans Rome et tout fut obligé de plier. Le Maréchal, témoin de tout, fut le premier à plaindre le Pape ; il en écrivit au roi et sentant parfaitement l'inutilité de son séjour, il obtint la permission de s'en retourner; la rigueur de la saison et une maladie dangereuse le retinrent jusqu'au mois de février. Dans son audience de congé, le Pape, après l'avoir comblé d'honneurs et de présents, l'assura que la reconnaissance qu'on serait obligé de faire ne porterait aucun préjudice aux droits de Philippe V, personne n'ignorant qu'on ne la ferait que par force, et qu'il y aurait même dans l'acte une clause expresse qui les lui réserverait, ce qui fut exécuté ■^.

Page 1